Apollonia and Dominetrix Creating Pain in the Art of the West de Joel-Peter Witkin, 1988.
Les visions cauchemardesques d'Osvaldo
Lamborghini m'ont immédiatement évoqué l'art
freaky, ésotérique et carnassier de l'artiste américain
Joel-Peter Witkin. Et
Le Fjord est évidemment à rattacher à toute littérature de la transgression, violente et douloureuse, immorale, profanatrice. On pense à
Sade, on pense à Lautréamont, on pense à Bataille, on voit la charogne de
Baudelaire se ranimer encore et encore et faire par anticipation un enfant contre nature dans le dos des avant-gardes mort-nées qui lui succéderont.
Les quatre premiers paragraphes du
Fjord appartiennent aujourd'hui aux lignes les plus insoutenables que j'ai pu lire. (Avec la lecture de
Roman de Vladimir Sorokine, Verdier, 2010, de son final d'apothéose contemporaine, sur lequel il est possible et conviendrait de gloser longuement - sans parler d'une lecture récente de Rabelais qui, il faut bien l'avouer, ne manque ni de malice ni de violence, et, si l'on veut bien ouvrir les yeux, d'une volonté de transgression rarement égalée depuis - je me suis gâté de moments de lecture inoubliables...) L'oeuvre s'ouvre sur un atroce accouchement qui est en même temps une lutte ensanglantée et une partie de baise animale. Dans le magma langagier qui décrit la scène, émergent deux choses fondamentales dans ce texte court (un peu plus d'une trentaine de pages) mais dont la densité vous claquera aux tempes longtemps) : la position du lecteur comme voyeur fasciné, et l'impossibilité qu'il éclose comme acteur de la scène au moment même de la scène (le lecteur me semble alors représenté par le bébé qui n'arrive pas à naître, « oeuf assez pointu » qui « affleur[e] » et ne surgira qu'une fois digérées - non ! régurgitées plutôt - les premières salves des fluides organiques, de tous fluides organiques possibles.)
La force de frappe de
Lamborghini provient d'une langue qui claque comme le fouet de Rodriguez le Fou, chef dominateur et esprit taré d'une troupe de monstres mort-vivants que toute humanité n'a pas quitté, qui plus qu'un instrument est une appendice ou continuation de son sexe énorme et bat les chairs qui l'entourent, croisant orgasmes et tortures. Les mots de
Lamborghini sont cet entremêlement : on se délecte de cette logorrhée à la fois fluide et heurtée, tissu musculaire, filet de tendons et veines nouées. Le corps a une place majeure et essentielle dans ce récit dont on souhaite qu'il ne soit qu'un rêve. Mais sa situation utopique - le
fjord - laisse simplement présager qu'il existe un endroit exotique et inaccessible au commun où se jouent ces déchirements de l'âme et du corps. La réalité est-elle celle du lieu ou de l'espace mental ? Car si le
fjord n'existe pas, les luttes intérieures, individuelles ou collectives, embrasent une réalité bien tangible qui est celle de l'auteur : l'Argentine de la seconde moitié du XXè siècle, et l'imposant et écrasant rôle du politique à une époque où les idéologies prennent corps dans des dictatures en germe. En avançant dans le récit les sigles et slogans qui rattachent à la société et l'histoire argentine, sans parler des allusions ou citations culturelles, apparaissent et reviennent comme des refrains vers une conclusion qui n'annonce qu'un commencement :
Les inscriptions lumineuses jetaient une lumière sporadique sur nos visages. « Nous Ne Serons Jamais de la Chair Bolchévique Dieu Patrie Foyer. » « Deux, Trois, Vietnam. » « Peron Est Révolution. » « Solidarité Active Avec Les Guérillas. » « Pour un Grandfront Propaix. » Alcira Fafo fumait son éternelle cigarette de fin de repas avec délectation. Elle intercalait ses bouffées de fumée dans le creux des lettres, qui étaient de mille couleurs. Elle m'empoigna le cher Sebas par une oreille et l'écrasa sous le poids du drapeau. Je l'aidai à planter la hampe dans sa frêle épaule : pour lui c'était un honneur, après tout. Et ainsi nous partîmes manifester.
Il faut préciser qu'Osvaldo
Lamborghini est argentin. Né en 1940, il est mort à
Barcelone en 1985. Et tranche évidemment dans le paysage d'une littérature qu'on ne connaît en général qu'à gros traits caricaturaux : les plus avisés citeront Arlt, qui n'est pas le plus connu en France (et qui doit être avec Borges l'Argentin qui a eu le plus d'influence sur la littérature de leur pays au XXè siècle -
Belfond (mais oui !) réédite d'ailleurs son chef d'oeuvre,
Les sept fous, et un nouvel éditeur, Asphalte, publie les inédites
Eaux-fortes de Buenos Aires). Le siècle est long et la liste des noms, qu'ils soient disponibles ou non en français, sans fin - je ne m'y lancerai donc pas, pas aujourd'hui en tout cas. Ainsi, au bord des marges de cette liste (qui n'est au fond qu'un récit parmi d'autres, comme le dénonce
Steven Moore), dans les interstices entre ce qui est connu et ce qu'on sait qui doit exister mais qui est invisible, se situent des creux où sont logés quelques raretés anachroniques. C'est le cas de ce
Fjord d'Osvaldo
Lamborghini, publié en 1969 pour la première fois et devenu très rapidement légendaire.
César Aira souligne ce qu'il est difficile pour le lecteur français de mesurer mais qui est déterminant pour se confronter à ce texte et au personnage de
Lamborghini : « Il s'agissait, et il s'agit encore, de quelque chose d'inhabituellement nouveau. Il anticipait toute la littérature politique des années soixante-dix, mais il la dépassait, la rendait inutile. Il incorporait toute la tradition littéraire argentine, mais lui donnait une nouvelle couleur, très différente. Il semblait être à califourchon sur deux possibilités : l'antérieure, fondée sur la langue infantile et moyenne de la littérature gauchesque et le parcheminement de fonctionnaires de nos autorités littéraires, et la postérieure, avec ses accès révolutionnaires toujours ingénus. Très vite, nous découvrions que même Borges, dans un style très anglais, s'était autolimité à une littérature "pour la jeunesse". Les seuls antécédents qu'il valait la peine de mentionner étaient Arlt et Gombrowicz. Mais à leur différence Osvaldo ne s'occupait pas du problème d'immaturité, il semblait être né adulte. Secret, mais pas ignoré (personne ne pouvait l'ignorer), l'auteur connu la gloire sans avoir eu la moindre trace de célébrité. Dès le départ, on le lit comme un maître. »
Le Fjord est suivi de
Sebregondi recule, recueil fragmentaire plus long (environ soixante-dix pages), qui contient des proses toujours à la frontière poétique et toujours au-delà de l'attendu et du rassurant, avec certains des plus longs passages qui répètent et amplifient comme un écho vicieux les excès du
Fjord. La nouvelle "L'enfant prolétaire" étant peut-être l'acmé d'une littérature brute et sauvage (à la langue inventive et vivante) qui en dix pages achève de violer son lecteur et le laisse rompu, brisé, échevelé.
Si vous êtes lassés de jouer au bambin, quittez un instant votre bien-aimé Argentin Borges et rencontrer pour un tour irréversible et indélébile la figure d'Osvaldo
Lamborghini.
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