Magazine Beaux Arts

Freaks et Hippolyte Hentgen

Publié le 11 septembre 2010 par Stéphane Lecomte

Freaks et Hippolyte Hentgen

vue de l'exposition à la galerie Sémiose

En ce moment, à la galerie Sémiose (jusqu’au 23 Octobre 2010), le duo Hippolyte Hentgen nous propose une nouvelle sortie de leurs si étranges créatures. Il y a de ça dans les dessins des deux jeunes femmes, de la mise en valeur de ces êtres qui n’existeraient que par le dessin. C’est bien vrai qu’elles sont étranges, et cela dure depuis quelques temps, on les voit souvent habillées de trois têtes nous rire au nez, ou encore posséder plusieurs yeux, tenant des poses parfois aguichantes, parfois repoussantes. Les créatures imaginées par les deux cerveaux de nos artistes viennent habiter l’espace d’une feuille de papier, ou d’une planche de bois comme c’est le cas dans l’exposition les Solitaires.

C’est donc bien un univers monstrueux qu’elles nous offrent, un univers d’une inquiétante étrangeté qui ne saurait nous exciter sans nous effrayer. C’est vrai quoi, regardez celle-là avec ses jambes si féminines aux têtes de caniches dans ce décor montagnard. Rien n’est commun, tout nous inquiète, elle nous matte avec ses quatre yeux. Non, décidément, ces créatures n’ont rien de sympathique. Et pourtant, on se surprend à les admirer, à croire que l’on deviendrait jaloux de leurs corps, de leurs attitudes animale.

A une certaine époque, non loin de la nôtre, des chercheurs, réunis sous l’appellation d’eugénistes se réunissaient pour séparer les hommes suivant leurs caractères physiques et mentaux. Ainsi, il ne faisait pas bon vivre pour les nains, pour les boiteux, les malades. Ces « scientifiques » n’avaient qu’une idée en tête, préserver l’espèce humaine de toutes ces tares. C’est bien l’écrivain Claro qui, dans son dernier livre, un chef d’œuvre littéraire, CosmoZ, paru cette rentrée chez Actes Sud, nous parle de ces eugénistes américains férus d’expériences sur les corps étrangers, « anormaux », dans un seul but: le bien pour l’espèce et sa préservation. Les méthodes sont sales, et ont débouchées sur les horreurs que l’on connaît, des génocides et toutes sortes de massacres sans nom.

Pourquoi ne pas mettre en avant ces créatures? Pourquoi ne pas les magnifier? Pourquoi, finalement, ne pas leur donner vie à nouveau? C’est peut-être, mais je me trompe certainement, la mission que s’est donnée le duo. Une mission qui voit le jour dans le dessin, dans la peinture. Quoi de mieux que d’inventer encore des possibilités de l’étrange. Alors, elles dessinent à deux mains, deux cerveaux, et les freaks prennent vie sur des fonds colorés d’un ailleurs qui leur est propre.

Quand ce n’est pas en dessin, c’est dans de petites sculptures de papiers découpés que les créatures s’envolent. La famille s’agrandit de jour en jour vu la folle activité créatrice, vu l’énergie qu’elles déploient. Chaque jour un nouvel être naît comme un clin d’œil à tous ceux que l’on a banni. Un univers voit le jour, un univers où la différence est l’une des règles de vie, où la normalité est oubliée au profit d’une singularité revendiquée.

Extrapolons encore et nous en viendrons à l’actualité politique, où le nationalisme puant est de mise, où l’étranger est synonyme de criminel, où chacun se réfugie chez soi préférant l’inceste au métissage. N’est-ce pas là la beauté des mélanges que la naissance de personnalités différentes aux apparences multiples.

Je ne dis pas que l’œuvre de Gaëlle Hippolyte et Lina Hentgen est politique ou engagée, car ces mots ne possèdent plus de significations tant ils sont utilisés à tord. Je vois juste dans leurs manières de nous dévoiler l’étrange, la monstruosité, comme un désir de créer des freaks pas si méchants que ça finalement, pas si cruels et encore moins criminels. Les grand-mères disent que l’habit ne fait pas le moine, Hippolyte Hentgen dessine que le moine ne fait pas l’habit.

Ajouter un commentaire Signaler un abus Imprimer cet article Partager sur Facebook Voir l'article original
Retour à La Une de

Ces articles peuvent vous intéresser :

Ajouter un commentaire

A propos de l’auteur

Stéphane Lecomte 20 votes

Dossier Paperblog