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D'imposante stature - Jacques Abeille - Les jardins statuaires (Attila - 2010) par Antonio Werli

Publié le 13 septembre 2010 par Fric Frac Club
D'imposante stature - Jacques Abeille - Les jardins statuaires (Attila - 2010) par Antonio Werli J'ai entendu parler pour la première fois de Jacques Abeille dans le n° 5 à 7 de 2007 du feu Le Nouvel Attila - numéro dans lequel on trouve l'un des rares articles français sur José Lezama Lima de la plume de Pacôme Thiellement, une admirable fantaisie de Jérôme Lafargue plus tard intégrée à L'ami Butler et un article carnassier sur les "plagiats attilesques" d'Eric Chevillard. Depuis la revue a muté en maison d'édition, et offre de rassasier la curiosité née à l'époque. D'imposante stature - Jacques Abeille - Les jardins statuaires (Attila - 2010) par Antonio Werli On apprend dans le dossier Abeille qu'il s'agit d'une oeuvre tout à fait singulière dans le paysage littéraire contemporain, un monde cohérent, spéculatif et obsessionnel. Sans parler de sa vastitude, car l'auteur a une liste de textes publiés ou en projet longue comme le bras. On apprend que les Jardins ont été écrits d'une ligne - sans retours en arrière, sans coupures ni collages, à l'image du récit du narrateur - et que « les tribulations du manuscrit avant sa publication chez Flammarion en 1982 » (puis Joëlle Losfled 2004, et maintenant Attila) mériteraient leur propre « roman » (note P. Laurendeau) : des trois manuscrits en circulation à la fin des années 70, deux ont disparu : de son côté Julien Gracq et Régine Deforges de l'autre les auraient tout bonnement perdus. Et ce n'est pas tout, Les Jardins statuaires appartient au « Cycle des Contrées », projet littéraire au long cours, et, via le dossier Abeille, on imagine encore les ramifications avec d'autres de ses textes... Oeuvre culte, auteur mystérieux... la nouvelle publication des Jardins statuaires chez Attila permet de mesurer que l'attente n'était pas inutile, encore moins déçue. Et de situer Jacques Abeille dans une descendance hétérodoxe du fantastique de Gracq, Michaux et quelques autres explorateurs de l'imaginaire, aux côtés de deux de ses contemporains tout aussi surprenants et méconnus, bien que dans d'autres tons : Maurice Pons et Jean-Marc Lovay. Ecrit à la première personne, les Jardins statuaires se développent sur pas loin de quatre cent soixante dix pages bien tassées. Long monologue, journal de voyage comme il vient, le récit est fait de la découverte par le narrateur, dont on ne sait rien sinon qu'il est un voyageur, d'une contrée étrange où l'on cultive les sculptures, fait essentiel et fondateur d'une société qui s'organise entièrement autour de lui. Les Jardins sont ordonnés en domaines, et chaque domaine réglé plus ou moins de la même manière : chaque homme, chaque élément tient sa place avec une précision d'horlogerie ; la culture des statues est une seconde nature, et l'art et la littérature comme la politique (si on peut l'appeler comme cela) sont pleinement au service des statues. Ceint par une nature sauvage, ce pays possède sa géographie caractéristique, et les légendes qui vont avec. Il faudra explorer, traverser, parcourir ces grands domaines et leurs variations avant de pouvoir se confronter aux limites du pays qui pousseront au nord barbare. La première moitié du livre tient du récit anthropologique imaginaire. Description minutieuse du lieu, de ses récits mythologiques et des us et coutumes, nous ne sommes certainement pas loin de cette tradition qui va de l'utopie née du XVIe siècle au récit philosophique de Voltaire ou Diderot, pour aboutir à des grands récits de l'imaginaire comme ceux de Tolkien. La seconde moitié du livre - il y a un basculement qui s'opère lorsque le narrateur décide de prendre un peu d'autonomie par rapport à aux traditions du pays - concerne les voyages à proprement parler, l'exploration (et non plus la visite) de domaines abandonnés et du lointain nord. On entre alors dans une véritable épopée fantastique digne des plus grands romanciers du genre, qui place la curiosité et l'appétit de l'imaginaire au second plan pour laisser l'émotion épique et tragique prendre les devants : les rencontres fortuites que fait le voyageur dans le nord, ou surtout la traversée du domaine en perdition - au coeur des statues, jusque dans leur matrice - sont des moments somptueux qui m'auront éveillé des émotions littéraires restées depuis longtemps des souvenirs de lectures adolescents. Ainsi, le lecteur pénètre dans les contrées des Jardins Statuaires avec une lente et progressive fascination, à l'image de son voyageur-narrateur qui fait osciller le récit entre relation utopique et épopée fantastique. C'est aussi une vaste métaphore romanesque sur la mémoire et la transmission, où la langue d'Abeille elle-même devient utopique, aventureuse et précieuse, face à notre monde contemporain qui ne semble plus évoluer qu'en instantanés et raccourcis - photographiques, langagiers, émotionnels. En effet, si l'univers décrit est si cohérent et si distinct, c'est parce qu'Abeille possède dans ce livre une langue extrêmement cohérente et singulière. Précieuse, voire maniériste, sa phrase se déploie à partir d'un classicisme qui n'épargne aucun subjonctif plus-que-parfait ni un riche vocabulaire, et surtout pas une tournure à l'apparence alambiquée et pourtant mécaniquement parfaite. Et jamais non plus ne lasse son lecteur, car à chaque avancée dans la contrée des Jardins, la langue d'Abeille laisse la place à la possibilité qu'elle soit elle-même le monde décrit. Pour répondre à la question de qui est ce voyageur, de qui parle, il faut voir comment il parle, et l'une des clés du livre à mon sens réside dans cette langue magnétique, fascinante, étonnante : comme je le disais plus haut, la langue même fonctionne comme une utopie, terre vierge à découvrir lentement et progressivement, ce n'est pas un paradis perdu du français à reconquérir, loin de là, mais le dessin d'une forme possible de perfection pourtant inatteignable. Il n'y a pas de nostalgie dans les Jardins, même si l'on avait cru que les autochtones, face à des rumeurs de fléaux et de guerres, auraient pleuré leur monde. Ils sont lucides comme le devient le voyageur, et comme doit l'être le lecteur. Ce qui compte n'est pas ce qui peut ne plus être, mais précisément ce qui reste - qui devient toujours quelque chose -, même s'il s'agit d'un éclat de rire : et c'est précisément ce qui se passe à la fin - qui, au demeurant, est vraiment superbe - où Abeille parvient à jouer en finesse la justification de toute son histoire, et cela à la toute dernière ligne. On pourrait encore longuement parler des Jardins statuaires et d'ajouter des commentaires infinis à un livre qui ne cesse en définitive de s'écrire. Mieux vaut le lire et le relire, à l'évidence. Et comme le voyageur qui se trouve aussi être malgré lui messager de rumeurs et de secrets, le lecteur n'aura pas d'autre office que de participer à ceux qui entourent Abeille et ses Jardins. * N.B. : L'illustration, emprunté à ce site, est de François Schuiten et tirée de la Frontière invisible. Schuiten, dont l'univers des Cités Obscures co-écrit avec Benoît Peeters est très proche de ceux de Jacques Abeille, a dessiné la couverture des Jardins. Ils se sont aussi mis à deux pour réaliser un inédit à l'enseigne d'Attila : Les Mers perdues.
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