
Bien de belles choses ont été écrites au sujet du dernier livre de Claro, Cosmoz, paru chez Actes Sud. Ce roman semble faire l’unanimité aux yeux des critiques. Critique, je ne le suis pas, mais lecteur, oh que oui.
Dès que j’ai appris la parution de ce livre, j’ai été enthousiaste. Le fait d’écrire une histoire du début du 20e siècle à travers un conte, celui du magicien d’Oz, m’a de suite paru une belle entreprise inédite. Dès qu’il fut disponible en librairie, je me suis rué pour l’acheter et le lire.
CosmoZ n’est pas de ces livres que l’on résume rapidement et facilement tant il est dense, tant on aurait peur de louper un morceau essentiel. Les amateurs du magicien d’Oz (le livre et le film) retrouveront les héros, Dorothy, l’épouvantail, la tornade… C’est d’ailleurs d’elle que tout part, que tout s’écrit, que le monde va défiler avec comme voyageurs principaux des freaks aux allures étonnantes et repoussantes. Ils vont tout faire pour retrouver le magicien en traversant la guerre, en évitant les expériences d’eugénistes américains, en glissant leurs pieds sur de belles grosses briques jaunes. L’intérêt du livre naît dans l’immersion totale du lecteur dans ces vies racontées avec une langue nouvelle et moderne. Claro impressionne par la justesse de son écriture, les recherches nombreuses viennent habiller son roman, fruit de plusieurs années de travail. Claro invite le lecteur à découvrir un monde détruit par la bombe atomique et les génocides, fracturé par les expérimentations sur les anormaux. Dit comme ça, on pourrait s’attendre à un livre si triste que l’on aurait la larme à l’œil à chaque tournure de phrase, mais c’est loin d’être le cas. L’auteur nous mène avec humour dans des séquences de l’histoire très sombres.
Il faut le dire, ce roman m’a bousculé aussi bien dans son sujet que dans sa forme. Les personnages prennent la parole, parfois on se perd quand les deux nains nous content leurs aventures, ne sachant plus qui d’Avram ou d’Eizik est le narrateur. Les figures de styles sont nombreuses, toutes aussi élégantes les unes que les autres, et c’est après quelques pages que l’on lit: » Tu t’appelles Dorothy et ton créateur s’appelle L. Franck Baum, si l’on peut appeler créateur quelqu’un qui fait tomber les ombres. » Ça résonne et ça continue: » L’esprit est un tiroir coincé, à en croire le bahut de la sagesse. » Et encore: « La légende ne sait que relever la jupe et confier au caniveau l’image de ses plis intimes. » Des phrases comme celle-ci, il y a de belles encore, mais c’est à vous à présent de les découvrir. CosmoZ est un livre où tous les personnages sont des héros, où tous ont la parole, de Dorothy à Baum en passant par le responsable de la troupe Léo Singer. Lui même qui dit: » Des millions, nous sommes désormais des millions à comprendre et oublier à la même seconde que notre humanité n’était qu’un sel censé nous aider à flotter, un sel qui aujourd’hui brûle chacune de nos plaies. La magie m’a menti, la magie m’a quitté. »
Certains lecteurs ont peur des gros livres, peurs de ne pas les finir, peurs de la difficulté comme un grimpeur aurait les jambes qui tremblent devant les cols de montagne pendant le tour de France. La peur n’avance à rien, et les pavés ou les briques, sont faits pour être lus, pour être habités. De mon côté, je n’ai jamais eu d’appréhension devant le nombre de pages qu’un livre m’offrait. Si l’histoire m’intrigue, s’il y a du mystère, je me jette, et j’oublie tout pour ressortir changé d’une si belle expérience. Ce fut bel et bien le cas avec CosmoZ.
Ce qui est étonnant dans ce livre c’est la capacité des personnages à se relever sans cesse de leurs mésaventures, de leurs déboires, fuyant leur passé, l’oubliant, attachant beaucoup plus d’importance à leur devenir. Ils avancent au jour le jour, arpentant les rues d’un monde qu’ils découvrent avec leurs yeux de bêtes curieuses, oubliant le passé gris d’un monde si monotone. Et questions aventures, ils vont êtres servis, les rencontres s’enchaînent, un personnage se voit perdre son cœur pendant que l’autre perd son cerveau, le premier sera vêtu d’une drôle d’armure captant des ondes radio, où la voix de T.S. Elliot lit des poèmes. Malgré leur capacité à échapper à des sorts tragiques, certains connaîtront un destin mortel. Mais, l’aventure aura été si grande et si belle qu’elle ne sera pas oubliée.
L’écriture de Claro est une invention. Là où d’autres affirment écrire des livres, lui fait de la littérature, de la poésie. Une œuvre d’art à la hauteur de l’œuvre de B.S. Johnson. Il y a des livres qui vous attristent tant l’intrigue est mauvaise, tant l’écriture est bâclée, il y en d’autres qui vous donne envie d’inventer encore et encore. Car c’est bien là ce que réussit à faire l’auteur, une bien jolie invention. L’écriture est un travail sur la langue, sur son corps, ses organes, sa peau, l’écriture doit être expérimenter, doit être jouée pour envoyer le lecteur en l’air, dans d’autres cieux. La force de ce livre est qu’il est un objet littéraire que l’on ne sait pas identifier, tant il est original et singulier. C’est d’ailleurs incompréhensible de ne pas le retrouver dans les nominés pour le Goncourt. Passons…
Si vous aimez les expériences, si vous aimez être poussés hors des sentiers battus, dans une zone interdite, alors lisez CosmoZ et vous n’allez pas être déçus.
Je conseille la lecture du dossier sur Claro paru dans le Matricule des Anges.







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