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Et si la littérature "servait" à quelque chose…

Publié le 28 septembre 2010 par Bernard Girard
On a l’habitude d’attribuer à des personnalités vivantes les traits de personnages de roman. Ce matin, dans ma chronique radiophonique (Les riches et les affaires), j’ai ainsi rapproché Nicolas Sarkozy de Julien Sorel ou de Rastignac, mais on peut entreprendre la démarche inverse et se demander si les romans, leurs personnages ne nous inspirent pas.
Dans une interview à PBS réalisée après la remise de son prix Nobel  Paul Krugman a révélé que c’est la lecture de romans de science-fiction, plus pécisément ceux ’Asimov, un des auteurs phares du genre, qui l’ont incité à devenir économiste. "That's a little embarrassing. I don't know how many of your viewers read science fiction, but there's a very old series by Isaac Asimov - the Foundation novels - in which the social scientists who understand the true dynamics save civilization. That's what I wanted to be; it doesn't exist, but economics is as close as you can get, so as a teenager I really got into it."
La littérature "sert" donc, d’abord, à orienter des carrières. Elle sert également à orienter les opinions politiques. On  dit que beaucoup de libertariens (d’ultra-libéraux) on trouvé leur inspiration dans les romans de science-fiction (plutôt mauvais, parait-il) d’Ayn Rand, un auteur autour de laquelle s’est développé une sorte de culte qu’a dénoncé un autre théoricien de l’ultra-libéralisme : Murray Rothbard dans un texte d’une rare sévérité (The Sociology of the Ayn Rand Cult) puisqu’il accuse Rand et ses proches d’avoir créé quelque chose comme une secte ou, mais cela revient au même, d’avoir développé des pratiques sectaires comme dans cet exemple : “The psychological hold that the cult held on the members may be illustrated by the case of one girl, a certified top Randian, who experienced the misfortune of falling in love with an unworthy non-Randian. The leadership told the girl that if she persisted in her desire to marry the man, she would be instantly excommunicated. She did so nevertheless, and was promptly expelled. And yet, a year or so later, she told a friend that the Randians had been right, that she had indeed sinned and that they should have expelled her as unworthy of being a rational Randian.La littérature de science-fiction, genre qui se prête bien aux exposés politiques et économiques, a également joué un rôle non négligeable dans le développement de l’écologie politique. Nombre de romans commencent par uen catastrophe écologique. Certains auteurs, comme Franck Herbert, Ballard, ont été de véritables propagandistes de la pensée écologique. Certains sont même passés de l’écriture de romans à l’action politique, comme Yves Frémion, auteur de science-fiction devenu élu vert (sur ce sujet voir Yves Frémion : Les auteurs de science-fiction et l’écologie, podcast dans lequel il raconte comment la science-fiction a développé des thématiques écologiques). La littérature ne décide probablement qu'assez rarement d’une carrière ou d’opinions politiques, mais elle peut créer un environnement favorable au développement de certaines idées. La science-fiction, encore elle, est remplie d’analyses qui tentent à conforter l’utopie si américaine d’une société sans impôts ni gouvernement. On trouve cela dans des romans très différents qui opposent en général ces sociétés libertaires à des sociétés hiérarchiques, totalitaires. Avec, parfois, des développements très sophistiqués comme dans Révolte dans la lune (The moon is a harsh mistress), un roman de Robert Heinlein, un des meilleurs auteurs du genre (ses romans sont bien écrits, les intrigues bien construites, intéressantes) qui est une allégorie de la révolution américaine. Les habitants de la Lune, tous d’anciens déportés ou d’enfants de déportés dans ce qui est une colonie pénitentiaire de la terre se révoltent contre le régime colonial que leur impose notre planète. Cette révolte donne lieu à de nombreux exposés de ce que pourrait être un régime idéal. Régime dans lequel on ne paierait pas d’impôts, pas de charges sociales, dans laquelle il y a peu de lois. Non que les habitants soient plus raisonnables que d’autres, mais parce que les institutions qu’ils envisagent devraient permettre d’en éviter la prolifération comme l’indique ce passage : “Plus il y a d’obstacles aux législations mieux cela vaut. Pourtant, plutôt que de suivre la tradition (bicamériste), je proposerais, personnellement, une seule Chambre législative, la deuxième ayant pour seul pouvoir d’abroger les lois. Que les législateurs ne puissent adopter une loi qu’avec une majorité des deux tiers… tandis que ceux qui abrogeraient les lois puissent annuler n’importe laquelle à la simple minorité d’un tiers. Inepte, direz-vous? Réfléchissez : une loi tellement discutée qu’elle ne peut convaincre les deux tiers d’entre-vous est probablement mauvaise. Inversement, si une loi est discutée par au moins un tiers d’entre vous ne vous semble-t-il pas que vous auriez intérêt à vous en passer?” Raisonnement qui me rappelle celui de Buchanan et Tullock dans The calculus of consent, livre publié en 1962 tandis que The moon is a harsh mistress est sorti trois ans plus tard. Je ne sais s’il y a eu influence de l’un sur l’autre, mais les auteurs du livre fondateur de l’école du Public Choice ont trouvé en Heinlein un formidable diffuseur de quelques unes de leurs idées dans des milieux qui n’ont certainement jamais eu la curiosité de les lire.On a beaucoup dit, dans les années Reagan, que la droite américaine avait d’abord mené une bataille dans les milieux intellectuels avant de gagner des batailles politiques. Elle a certainement trouvé des alliés chez les auteurs de pulp fictions.Tout ceci me rappelle que le FBI ou la CIA (ou son ancètre) ont financé pendant la guerre des romanciers et notamment l’excellente Kressman Taylor, l’auteur du très célèbre Adress unknown et du passionnant Until that day (day of no return), roman qui raconte la montée du nazisme dans les milieux catholiques, pour donner un peu de chair à leur propagande.

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