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Fatou Diome, Celles qui attendent, Flammarion

Publié le 22 septembre 2010 par Irigoyen
Fatou Diome, Celles qui attendent, Flammarion

 Fatou Diome, Celles qui attendent, Flammarion

Si vous avez bonne mémoire – ce dont je ne doute pas puisque vous avez retrouvé le chemin vers ce blog -, vous vous souvenez sans doute d'une interview que j'avais faite de Fatou Diome. Si vous êtes frappé d'un Alzheimer précoce, si vous découvrez « Le poing et la plume », ou si vous n'avez jamais entendu parler d'elle, sachez que cette auteure sénégalaise vivant en France s'est faite connaître en 2001 lors de la sortie de son premier livre La préférence nationale. Depuis, il y a Le ventre de l'Atlantique ou encore Inassouvies, nos vies.

Depuis, Fatou Diome nous raconte sa terre natale avec poésie, humour mais aussi colère, angoisse. Son esprit critique – sans jamais avoir l'air d'y toucher - fait à chaque fois mouche. L'Afrique dont elle nous parle n'est pas celle des cartes postales d'un autre temps. Elle n'est pas celle de la « glorieuse » période coloniale. Elle n'est pas celle que les Occidentaux prétendent connaître à l'issue d'un ou deux voyages dans un club de vacances huppé. L'Afrique que nous dépeint, livre après livre, cette femme combative est celle d'aujourd'hui.

On y trouve des galeries de portraits qui semblent bien mieux témoigner de la vie des gens que n'importe quel papier écrit par des confrères ethnocentriques.

Ce dernier roman a pour décor l'île de Niodior qui vit naître Fatou Diome en 1968. Dans cette histoire, on croise des hommes et des femmes qui continueront à vivre comme ils l'ont toujours fait. Il en est ainsi d'Arame, femme au caractère bien trempé, mariée contre son gré au vieux Koromâk.

Dans ce fief de la polygamie, Arame jouissait d'un rare statut : elle était épouse unique. Malgré un tel privilège, aucune femme de l'île au courant des arcanes de sa biographie ne lui enviait son sort.

Arame rêve que son fils connaisse une autre existence que la sienne, qu'il puisse, lui, échapper à son propre destin. Lamine est le seul enfant qui lui reste. Le frère de Lamine, pêcheur, est mort en mer, lors d'une tempête.

Parmi les autres villageois, il y a Bougna, la deuxième des trois épouses de Wagane. De cette « union » est né Issa que sa mère rêve de voir prendre une autre trajectoire.

Les deux femmes vont être « comblées » lorsque les deux jeunes hommes prennent la mer, à la conquête de l'Eldorado européen. Ils partent, en n'ayant pour seul croyance que la vie de l'autre côté de l'océan sera meilleure. Et pendant ce temps-là, les mamans patientent. Et elles continuent d'attendre que les fils donnent enfin des nouvelles.

La mort, même si son cœur de mère refusait de se l'avouer, elle y avait renoncé ; mais Lamine, parti pour l'Europe en clandestin, comment se délivrer de son absence ? Il n'avait appelé que de rares fois, puis plus rien. Comment allait-il ? Où était-il précisément ? Que faisait-il ? Tout espace au-delà de Dakar dépassait l'entendement d'Arame. Le Sénégal, avec ses dix régions, lui semblait impossible à parcourir en une vie. Alors l'Europe, cela sonnait à ses oreilles comme le nom d'une planète récemment rentrée dans son univers.

Lamine et Issa n'ont pas laissé que leur mère au pays. Leur petite-amie, leur femme, Daba et Coumba, comptent les jours, elles aussi. Si la patience est une vertu asiatique que dire alors de celle de ce groupe de femmes dont le courage face au vide répond à celui de ces enfants qui ont osé braver les éléments naturels pour aller en Espagne ?

Parce qu'ils ne peuvent pas la fuir, les insulaires s'accommodent de la mer avec le fatalisme de ceux qui n'escomptent aucune grâce ; ce qu'on appelle courage n'étant souvent que la force extrême du désespoir.

Fatou Diome nous fait vivre chaque moment de cette attente. Les femmes comblent comme elles peuvent le vide, surmontant avec une exemplaire dignité les nouvelles faisant état de la mort d'un garçon durant la traversée.

ce fils « parti pour ce pays si merveilleux que personne n'en revient »

Plus loin

Une mère d'absents, une mère du vide, je suis devenue une mère de l'absence, voilà ce que je suis. Une mère de l'absence...

Voilà donc à quoi elles passent leur vie, ces femmes à qui on a arraché les entrailles. Mais lire Fatou Diome serait de peu d'intérêt si le roman ne dépassait pas la seule exposition des sentiments. Il y a toujours chez cette auteure une invitation à la réflexion sur le monde moderne, ses valeurs, ses règles. On y lit des passages d'une franchise déconcertante sur l'évolution économique du continent noir, sur ses perspectives, pas toujours sombres d'ailleurs.

C'est probablement pour cette raison que la romancière, me semble-t-il, fait œuvre de journaliste. Elle part d'exemples concrets pour élargir son sujet et orienter notre regard d'Occidental dans une direction que nous ne voulons pas toujours prendre.

Dans ce siècle de la consommation et de la publicité planétaire, les frontières Nord/Sud n'endiguent pas les envies et le cœur du pauvre désire autant que celui du riche. Qu'on nous cache les yeux ! Dans le Tiers-Monde, le marché de l'occasion sert de soupape aux frustrations. C'est là qu'on vient trouver, parfois des mois ou des années plus tard, la robe, le jean, le téléphone vus à la télé. On bave, on chine, on négocie à en perdre haleine et on rentre en cassant la pacotille tant convoitée. Qu'on nous cache les yeux ! Ici, tout appareil hors d'âge et hors d'usage patiente dans un coin, en attendant le nécessiteux, adroit et imaginatif, capable de lui offrir une nouvelle vie. Les réparateurs font preuve d'une habileté d'experts qui ferait pâlir les meilleurs ingénieurs des grandes firmes occidentales. C'est ici qu'on voit un mécanicien analphabète désosser une machine et la remonter, pièce par pièce, sans consulter le moindre manuel. Et lorsqu'il manque une pièce, ce qui est pratiquement toujours le cas, il en fabrique une de son cru et parvient à redémarrer un moteur dont on n'espérait plus rien. C'est sûr, avec des devises pour lancer une industrie autonome et des hommes aussi astucieux pour la servir, l'Afrique lancerait son avenir au galop.

Plus loin :

Si géographiquement et économiquement, les pays africains pèsent peu, à la table des négociations internationales, leurs voix permettent à l'Europe de garder la main dans la partie d'échecs mondiale. Les pays européens ont donc intérêt à maintenir l'Afrique tout juste en état de fonctionnement, assez pour rendre disponibles ses matières premières et ses jeunes forcenés de l'immigration, si nécessaires à la survie d'un continent vieillissant à la démographie moribonde.

Ce livre pose quantité de questions. Par exemple : comment patienter quand on est une jeune femme et que l'être aimé ne partage plus son lit depuis si longtemps ? Est-il possible de « jurer fidélité à une chambre vide » ? Peut-on attendre sagement quand on est immigré ? Le temps étant de l'argent au Nord, viendra bientôt le temps où il sera question de vendre ses charmes ?

Au pays, il y a des hommes qui rôdent autour des jeunes mariées esseulées. Le danger guette jusqu'à ce que... vous le découvrirez vous-même.

Le dénouement de cette histoire est renversant. Mais comme d'habitude, Fatou Diome nous fait l'économie d'une morale. Car ici, le contraste n'est pas de mise. Ce n'est pas ceci ou cela. C'est souvent ceci et cela.

A la fin du livre, les deux garçons reviennent au pays. Ils ont changé comme les membres de leur famille. Les choses se dénouent. Les énigmes se résolvent. Es-ce que tout va bien pour autant ? Disons simplement que Lamine et Issa s'en sortent plutôt bien.

On pense juste aux autres jeunes hommes et jeunes femmes qui n'ont peut-être pas eu le même destin. Le livre n'en dit mot. Pas de façon explicite en tout cas.

Et cela n'en a que plus de force.


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