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« Thelma » de Claude Bonin à l’Epée de bois (critique)

Par Sumba

« Thelma » ou quand la mort devient un jeu d’enfant

« Aimer, c’est être mortel ». Et être mortel, c’est connaître dès le début son destin, inéluctable. Éternelle « plainte des vivants ». Thelma, elle, l’héroïne éponyme de la pièce de Claude Bonin, s’amuse de sa propre mort. D’outre-tombe, elle joue à la poupée. Et dans un récit d’une sobre poésie, elle fait défiler son passé. Servi par la belle prestation de Mariann Matheus, ce spectacle qui a lieu à la Cartoucherie dans le cadre du festival Automne à tisser nous emmène vers d’autres cieux.

« Thelma » de Claude Bonin à l’Epée de bois (critique)

Riche en petits contes moraux, en fables philosophiques, la tradition orale antillaise est un réservoir de sagesse. En tant que passeur de rêve et de mémoire, le conteur est doté de l’aura particulière de celui qui « sait » un peu plus que les autres. Il est un fin connaisseur de la vie, dont il s’abreuve pour créer ses histoires. Toujours en quête d’un angle de vue original ou surplombant pour mieux observer, il explore le monde. Et si la mort était ce point idéal, d’où tout l’humain serait visible ? C’est en tous cas ce que « Thelma » nous mène à penser. En mettant en scène une conteuse qui parle à partir de l’au-delà où elle se trouve, la pièce de Claude Bonin fait de la mort le point culminant de l’existence.

Que nous dit alors la voix des trépassés ? Nous prépare t-elle une triste complainte, la femme caraïbe qui s’avance dans l’assemblée des morts ? Loin de là : détachée de son passé malheureux, Thelma nous donne sa propre histoire en spectacle comme on dit une comptine. Des chansons créoles accompagnent le récit tout simple de celle qui se croyait immortelle alors qu’elle était sans doute juste différente. A moins que la magie des Antilles ne s’en soit mêlé… Peu importe, d’ailleurs, l’origine de cette étrangeté : elle remet en cause les frontières qui séparent la vie et la mort, et permet de faire rire de ce qui d’habitude effraie.

C’est que Claude Bonin nous met en présence d’un ailleurs, d’une société où les disparus continuent de cohabiter avec les vivants. Tout comme Thelma contemple mieux la terre une fois qu’elle l’a quittée, l’auteur a des Antilles une vision d’autant plus précise qu’il les regarde de l’Europe. Sobre, le décor n’est fait que de symboles et non d’un exotisme de pacotille. Dans un coin, une espèce de totem montée sur piédestal semble attendre que l’on détermine son usage. Notre regard profane devine l’imminence d’un rituel, qui se déroulera en effet sur la longue table placée devant les gradins. Une fois le singulier cérémonial entamé, un autel mobile apparaît, sur lequel la défunte dépose quelques vestiges de son séjour terrestre. A peine éclairés par de timides lanternes rouges, ces objets ne tardent pas à quitter leur fixité pour devenir des personnages à part entière du récit de Thelma.

« Thelma » de Claude Bonin à l’Epée de bois (critique)

En effet, une fois son enfance évoquée à travers l’épisode de « Dieu mégalopode » (« Dieu a des grands pieds, il va t’écraser », menaçait le père), la conteuse se dirige vers le totem et en assemble les différentes parties en un tout nouvel objet. De grandes jambes toutes raides, un buste d’acier, une tête en pâte à modeler : c’est une drôle de poupée, ou une marionnette, qui s’anime sous les doigts de la morte. Au fil du récit, alors que la petite fille grandit, le pantin se voit affublé des marques de la féminité. D’une grande finesse, le travail sur les objets prend tout son sens de l’inversion entre la vie et la mort que la narratrice s’emploie à réaliser. L’emploi de pâte à pain pour figurer les « six petits nègres » de Thelma a quelque chose de troublant, et de très juste. Cette matière informe, mais modelable à volonté, semble faite pour dire la fragilité de l’humain, sa dépendance absolue de l’environnement.

Dans ce théâtre d’objets, de matières, le jeu est un principe directeur. Et pas seulement celui qui unit Thelma à ses figurines : Mariann Matheus ne s’efface pas derrière les sortes de fétiches qu’elle manie. Elle incarne pleinement le fantôme de la femme qui « voulait être immortelle parce qu’elle avait peur d’être mortelle ». Une grande douceur se dégage d’elle, de ses chants que l’on imagine sortis tout droit de l’univers de l’après. Alors, nous répondons sans peine à la demande qu’elle adresse à son auditoire : « Accordez-moi une place dans votre mémoire »…

Thelma, de Claude Bonin

Mise en scène : Claude Bonin
Avec : Mariann Mathéus
Scénographie : Michel Hellas
Lumières : Violaine Burgard
Théâtre de l’Epée de Bois – Cartoucherie, Route du Champ de Manoeuvre – 75012 Paris
Réservations : 01 48 08 39 74


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