Magazine Afrique

La Casbah d'Alger : un...qui se meurt dans l'indifférence

Publié le 14 novembre 2010 par Amroune Layachi
La Casbah d'Alger : un...qui se meurt dans l'indifférence

La Casbah d'Alger : un patrimoine qui se meurt dans l'indifférence

Comment venir à Alger et ne pas visiter la Casbah ?  Cette question sonne comme une sentence prononcée en chœur par Daiana, Andria, Marik, Rika, Erena et leurs amis. Ils sont allemands. Pour certains, ils vivent en Algérie depuis plusieurs années.

Pour d’autres, ils séjournent à Alger pour les besoins de leur travail avec les entreprises allemandes installées dans notre pays. Quelques uns occupent des postes administratifs à l’Ambassade d’Allemagne. En tout et pour tout, ils composent un groupe de 20 touristes qui veut investir la Casbah d’Alger afin de découvrir ses mystères. Et dans leur périple, Elwatan.com les a suivis.

Ah la Casbah ! Il suffit de prononcer ce lieu à leurs oreilles pour que leurs esprits s’évadent dans des dimensions oniriques dont seuls les fantasmes détiennent le secret de fabrication. Ils ont lu des livres, écouté des chansons, regardé des films documentaires, sur tout ce qui se rapporte à la Casbah. Mais la voir de près, humer ses senteurs, admirer ses couleurs, c’est incontestablement ce qu’il manque à leur imaginaire.

"Non, la Casbah n’est pas morte" !

Fort heureusement, en cette journée ensoleillée du samedi 13 novembre, leur rêve deviendra enfin une réalité.  Magid et Redouane, deux enfants de la Casbah, ont accepté volontiers de les guider dans les venelles de la vieille Casbah. Rendez-vous pris à l’hôtel El-Aurassi pour une visite guidée de la séculaire Médina. L’air est doux et le soleil distille sur la baie d’Alger des lumières chatoyantes. Du haut de la terrasse d’El Aurassi, la Méditerranée caresse délicatement les rivages d’Alger. Nos amis Allemands profitent d’une vue imprenable, un panorama parfait pour les peintres.

Mais au-delà de cette bénédiction climatique, nos deux guides ne cachent pas leurs appréhensions. A quelques jours de l’Aïd El-Adha, les rues de la Casbah se sont transformées en une décharge à ciel ouvert. En plus,  Redouane qui a organisé ce circuit a éprouvé toutes les peines du monde pour s’assurer la bénédiction des services de sécurité.

"J’ai mis un mois à préparer cette visite. A Alger, on ne peut pas faire promener des étrangers à la Casbah sans une escorte policière. Mais le plus difficile, c’est de leur trouver un pied à terre où ils peuvent se reposer et découvrir l’intérieur d’une maison de la Casbah. Les monuments sont en ruines. Les maisons s’effondrent les unes après les autres et les quelques palais restaurés sont fermés. Tout cela n’est pas normal", confie tout de go et discrètement Redouane qui organise, de temps à autres, ces visites guidées pour relever un seul défi : donner aux étrangers de passage à Alger une autre image de la Casbah.

"Non, la Casbah n’est pas morte. Nous refusons qu’elle meurt", assure Redouane qui a mobilisé toute sa famille, ses filles y compris, pour préparer le meilleur accueil à ces touristes Allemands dont il espère qu’ils porteront au monde entier l’espoir d’une Casbah vivante et pétillante. Magid, dont le père est l’un des derniers ébénistes de la Casbah, s’atèle pour sa part à raconter l’histoire plusieurs fois séculaires de cette médina légendaire.

L’exposé commence des lors par les Tagarins, ce coin d’Alger qui a abrité naguère le fort de l’empereur de Charles Quint qui assiégea Alger en1541 durant trois semaines sans parvenir à la conquérir. Mais ici, il est interdit de prendre des photos. Tout est acquis au ministère de la Défense et ses installations militaires. Comme quoi, la Casbah demeure toujours en état de siège…

Plus tard, nos amis Allemands dégaineront leurs appareils photos devant les anciens murs de la citadelle. Véritable cœur battant de la casbah, ce lieu regorge de légendes et de mythes. Construite au début du XVIe siècle, plus exactement en 1516, sous l’égide de Baba Aroudj, la citadelle a été achevée véritablement en 1591.

La Citadelle : un monument en restauration depuis plus de 30 ans !

Au tout début, ce haut lieu était destiné à des activités purement militaires abritant des unités de l’armée des janissaires en remplacement de l’ancienne forteresse située près de la mosquée de Sidi Ramdhane à la Casbah.  La situation durera ainsi pendant un siècle, jusqu’en 1817, date à laquelle le dey Ali Khodja a décidé de quitter le palais "Djenina" (basse Casbah) qui abritait le siège du gouvernement d’Alger de l’époque, pour s’installer dans la haute Casbah et plus précisément dans cette citadelle où il mourut peu après.

S’étendant sur près de 1, 7 hectares, la Citadelle regroupe le palais du Dey, le palais des Beys, la  mosquée des janissaires et une aile réservée à la poudrière. Squattée juste après l’indépendance, la Citadelle a été "libérée de ses occupants" en 1973. En restauration depuis 1979, la Citadelle de la Casbah demeure toujours un chantier à ciel ouvert ! Du coup, impossible de la visiter et les agents de sécurité sont intraitables à ce sujet.

"Dans quel autre pays au monde, on met plus de 30 ans pour restaurer un monument incontournable ! En plus, rien n’est encore achevé et on ne sait même pas si un jour ce patrimoine sera restitué à la Casbah", dénonce Magid qui ne cache guère son amertume devant les touristes allemandes lesquels ne comprennent pas également qu’un tel lieu chargé d’histoire reste fermé aux visiteurs !

Des lors, une discussion s’engage et Magid livre aux touristes la tragédie du patrimoine Algérien. La Casbah est en souffrance depuis de nombreuses années. Les autorités publiques se sont contentées uniquement d’étayer en urgence, pour éviter les effondrements successifs, plus de 700 bâtisses réparties sur 15 lots. L’opération est chapeautée par 15 bureaux d’études différents. Ceci dit, faire face à l’urgence ne signifie pas pour autant conserver et protéger le patrimoine de la Casbah.

Le règlement final du plan permanent pour la sauvegarde de la Casbah vient à peine d’être achevé. En étude depuis 2003, il aura fallu 7 ans pour que ce plan passe au Conseil du Gouvernement afin d’être approuvé et, enfin, mis en œuvre. Procédurières, nos autorités ne risquent pas, toutefois, d’appliquer ce plan ambitieux du jour au lendemain au vu des lourdeurs bureaucratiques nécessaires à son adoption. Et comme la théorie n’empêche nullement les effritements des façades, le squat des maisons, le dépavage des ruelles, la Casbah d’Alger continue de pousser son cri de détresse.

Un cri que nos amis Allemands ont bien entendu lorsqu’ils arpentent les rues Barberousse, Azzouzi Mohamed, rue de la Casbah, rue du Professeur Assoualeh, rue des Zouaves, rue de l’Intendance, et d’autres recoins de la Médina. Toutes ces ruelles et leurs venelles ne paient pas de mine.

Des ruelles transformées en dépotoir !

Les pavés sont éventrés, les murs des maisonnettes sont fissurés et suintent d'humidité, le sol est jonché de déchets ménagers et des monticules de détritus, sans oublier les odeurs nauséabondes. Magid et Redouane esquivent quelques détours pour épargner au groupe de touristes les scènes atroces de ces ruelles pittoresques transformées en dépotoirs sauvages.

Cependant, usée, insalubre, les Allemands finiront par s’apercevoir du délabrement criard de la Casbah d'Alger. Sous le choc, certains osent poser des questions auxquelles Magid répondra par une grande sincérité.  En leur expliquant que de 1700 bâtisses il y a 30 ans, il n’en subsiste aujourd’hui que plus de 600, nos interlocuteurs prennent vite la mesure de la disparition programmée de tout ce patrimoine extraordinaire.

Dieu merci, la mobilisation d’une frange de la population leur permet de visiter encore la mosquée Sidi Ramdane, construite au12ème siècle, l’une des premières mosquées en Algérie. Mais comme de nombreux autres monuments, Dar El-Souf, Dar El Kadi, etc., cette superbe mosquée demeure fermée.

Restauré, le palais Mustapha Bacha, construit en 1768, soulagera finalement le groupe de toutes ses frustrations. Faisant office aujourd’hui de musée national de l’enluminure, de la miniature et de la calligraphie, ce palais emmène ses visiteurs dans un voyage dans le passé prestigieux de la Casbah.

Occupant une superficie de 709 m² et contenant plus de 500 000 carreaux de faïences anciens d’une grande valeur, ce palais offre à ses visiteurs une superbe plongée dans l’art de vie ancestral des rois de la Casbah avec ses chambres luxueuses où résidait par la passé la suite du dey : épouses, concubines, enfants et domestiques.

Devant de telle magnificence, nos amis Allemands se remettent à rêver. Le rêve se prolonge encore un peu lorsque Bahia nous ouvrira les portes de sa maison qui date de plus de trois siècles. Elle et son époux ont consacré toute leur vie à entretenir cette maison mauresque de trois étages dont la terrasse donne une vue époustouflante sur toute la Casbah d’Alger. Dans chaque angle de cette demeure, un objet d’Art, un souvenir ou un bibelot nous rappelle la générosité, l’opulence et l’élégance d’antan des "kasbadjis".

Le déjeuner est servi. Les discussions repartent de plus belle. Le soleil rayonne sur les visages. La journée de visite tire vers sa fin. Magid et Redouane pousse un ouf de soulagement. Le temps d’une visite, ils ont réussi à redonner une âme à cette Médina qui leur a procurée tant de bonheur durant leur enfance. Eux aussi, ils ont réalisé un rêve. Celui d’empêcher l’ombre de la mort de planer continuellement sur la Casbah. Un rêve qui n’aura duré qu’une seule journée….

Abderrahmane Semmar

Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Amroune Layachi 398 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte