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Citoyenneté et Liberté, par Benjamin Constant

Publié le 21 novembre 2010 par Bntoussaint

Un texte de Ben­ja­min Constant trouvé sur le site du web péda­go­gique. Bon dimanche à tous !

Le citoyen doit tout à l’Etat, selon Rous­seau. Au contraire, pour Ben­ja­min Constant, cette concep­tion vaut pour la démo­cra­tie antique, mais non pour la démo­cra­tie moderne. Pour les Modernes, la citoyen­neté consiste, non dans la par­ti­ci­pa­tion au monde com­mun (l’exercice des droits poli­tiques), mais dans la seule jouis­sance pri­vée des droits civils :

Citoyenneté et Liberté, par Benjamin Constant« Demandez-vous d’abord, Mes­sieurs, ce que de nos jours un Fran­çais, un habi­tant des Etats-Unis de l’Amérique, entendent par le mot de liberté ?

C’est pour cha­cun le droit de n’être sou­mis qu’aux lois, de ne pou­voir être arrêté, ni détenu, ni mis à mort, ni mal­traité d’aucune manière, par l’effet de la volonté arbi­traire d’un ou de plu­sieurs indi­vi­dus. C’est pour cha­cun le droit de dire son opi­nion, de choi­sir son indus­trie et de l’exercer; de dis­po­ser de sa pro­priété, d’en abu­ser même ; d’aller, de venir, sans en obte­nir la per­mis­sion, et sans rendre compte de ses motifs ni de ses démarches. C’est, pour cha­cun, le droit de se réunir à d’autres indi­vi­dus, soit pour confé­rer sur ses inté­rêts, soit pour pro­fes­ser le culte que les asso­ciés pré­fèrent, soit sim­ple­ment pour rem­plir ses jours et ses heures d’une manière plus conforme à ses incli­na­tions, à ses fan­tai­sies. Enfin, c’est le droit pour cha­cun, d’influer sur l’administration du gou­ver­ne­ment […] par des repré­sen­ta­tions, des péti­tions, des demandes, que l’autorité est plus ou moins obli­gée de prendre en considération. Comparez main­te­nant à cette liberté celle des anciens.

Celle-ci consis­tait à exer­cer col­lec­ti­ve­ment, mais direc­te­ment plu­sieurs par­ties de la sou­ve­rai­neté tout entière, à déli­bé­rer sur la place publique, de la guerre et de la paix […], à voter les lois, à pro­non­cer les juge­ments, à exa­mi­ner les comptes, les actes, la ges­tion des magis­trats, à les paraître devant tout un peuple […] ; mais en même temps c’était là ce que les anciens nom­maient liberté, ils admet­taient, comme com­pa­tible avec cette liberté collective, l’assujettissement com­plet de l’individu à l’autorité de l’ensemble. Vous ne trou­ve­rez chez eux presque aucune des jouis­sances que nous venons de voir fai­sant par­tie de la liberté chez les modernes. Toutes les actions pri­vées sont sou­mises à une sur­veillance sévère. Rien n’est accordé à l’indépendance indi­vi­duelle, ni sous le rap­port des opi­nions, ni sous celui de l’industrie, ni sur­tout sous le rap­port de la religion.

[…] Ainsi chez les anciens, l’individu, sou­ve­rain presque habi­tuel­le­ment dans les affaires publiques, est esclave dans tous ses rap­ports pri­vés. Comme citoyen, il décide de la paix et de la guerre ; comme par­ti­cu­lier, il est cir­cons­crit, observé, réprimé dans tous ses mouvements.

[…] Chez les modernes, au contraire, l’individu, indé­pen­dant dans la vie pri­vée, n’est, même dans les Etats les plus libres, sou­ve­rain qu’en appa­rence. Sa sou­ve­rai­neté est res­treinte, presque tou­jours sus­pen­due ; et si à époques fixes, mais rares […], il exerce cette sou­ve­rai­neté, ce n’est jamais que pour l’abdiquer.

Ben­ja­min Constant, « De la liberté des anciens com­pa­rée à celle des modernes », 1819, in Écrits poli­tiques, Gal­li­mard, coll. «Folio-Essais», 1997, pp.593–595

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