Un texte de Benjamin Constant trouvé sur le site du web pédagogique. Bon dimanche à tous !
Le citoyen doit tout à l’Etat, selon Rousseau. Au contraire, pour Benjamin Constant, cette conception vaut pour la démocratie antique, mais non pour la démocratie moderne. Pour les Modernes, la citoyenneté consiste, non dans la participation au monde commun (l’exercice des droits politiques), mais dans la seule jouissance privée des droits civils :
« Demandez-vous d’abord, Messieurs, ce que de nos jours un Français, un habitant des Etats-Unis de l’Amérique, entendent par le mot de liberté ?
C’est pour chacun le droit de n’être soumis qu’aux lois, de ne pouvoir être arrêté, ni détenu, ni mis à mort, ni maltraité d’aucune manière, par l’effet de la volonté arbitraire d’un ou de plusieurs individus. C’est pour chacun le droit de dire son opinion, de choisir son industrie et de l’exercer; de disposer de sa propriété, d’en abuser même ; d’aller, de venir, sans en obtenir la permission, et sans rendre compte de ses motifs ni de ses démarches. C’est, pour chacun, le droit de se réunir à d’autres individus, soit pour conférer sur ses intérêts, soit pour professer le culte que les associés préfèrent, soit simplement pour remplir ses jours et ses heures d’une manière plus conforme à ses inclinations, à ses fantaisies. Enfin, c’est le droit pour chacun, d’influer sur l’administration du gouvernement […] par des représentations, des pétitions, des demandes, que l’autorité est plus ou moins obligée de prendre en considération. Comparez maintenant à cette liberté celle des anciens.
Celle-ci consistait à exercer collectivement, mais directement plusieurs parties de la souveraineté tout entière, à délibérer sur la place publique, de la guerre et de la paix […], à voter les lois, à prononcer les jugements, à examiner les comptes, les actes, la gestion des magistrats, à les paraître devant tout un peuple […] ; mais en même temps c’était là ce que les anciens nommaient liberté, ils admettaient, comme compatible avec cette liberté collective, l’assujettissement complet de l’individu à l’autorité de l’ensemble. Vous ne trouverez chez eux presque aucune des jouissances que nous venons de voir faisant partie de la liberté chez les modernes. Toutes les actions privées sont soumises à une surveillance sévère. Rien n’est accordé à l’indépendance individuelle, ni sous le rapport des opinions, ni sous celui de l’industrie, ni surtout sous le rapport de la religion.
[…] Ainsi chez les anciens, l’individu, souverain presque habituellement dans les affaires publiques, est esclave dans tous ses rapports privés. Comme citoyen, il décide de la paix et de la guerre ; comme particulier, il est circonscrit, observé, réprimé dans tous ses mouvements.
[…] Chez les modernes, au contraire, l’individu, indépendant dans la vie privée, n’est, même dans les Etats les plus libres, souverain qu’en apparence. Sa souveraineté est restreinte, presque toujours suspendue ; et si à époques fixes, mais rares […], il exerce cette souveraineté, ce n’est jamais que pour l’abdiquer.
Benjamin Constant, « De la liberté des anciens comparée à celle des modernes », 1819, in Écrits politiques, Gallimard, coll. «Folio-Essais», 1997, pp.593–595
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