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Les immigrants doivent-ils s’intégrer ?

Publié le 27 novembre 2010 par Copeau @Contrepoints

Ce n’est pas par hasard si ce qui différencie le socialisme ou l’étatisme du libéralisme réside dans le fait que les deux premiers veulent imposer un modèle de société précis, alors que le dernier vise à permettre la coexistence de plusieurs modèles.

Les immigrants doivent-ils s’intégrer ?
Aujourd’hui, on exige aux immigrants un minimum d’adaptation aux coutumes et aux langues de la communauté locale. L’interaction requiert un dénominateur commun et il faut bien le trouver. La question est généralement présentée de manière dichotomique : qui doit s’adapter, les immigrants ou nous ? Il existe cependant une troisième voie qui fonctionne bien mieux : les immigrants s’intègrent un peu et les natifs tolèrent le reste. Ainsi l’immigrant ne renonce pas à son identité, ses croyances, ses coutumes, sa langue, mais tente de les rendre compatibles avec la culture locale.

Mais l’intégration, même minimale, est-elle une exigence libérale ? Laissons de côté le débat, plus général, sur la liberté de mouvement et centrons-nous sur l’« exigence d’intégration ». Qui apprécie le fait de voir un immigrant se refuser à assimiler les coutumes du reste de la communauté ? Est-ce qu’un individu n’a pas le droit de se séparer de la communauté, de se retirer comme un ermite ou de se joindre à des personnes ayant le même profil que lui ? Si le libéralisme tolère tout comportement pacifique, qui n’attente pas contre les personnes ou les biens, les libéraux devraient tolérer la « non intégration » ou même la « ghettoïsation » des immigrants, au lieu de réclamer l’imposition d’une langue officielle ou des coutumes locales.

Oublions un moment les musulmans radicaux – le contre-exemple préféré de nombreux liberticides – et penchons-nous sur le cas des communautés asiatiques, latino-américaines, indiennes ou pakistanaises. Liberdade à São Paulo, Chinatown à New York, Little Haiti et Little Havana à Miami, Little India à Singapour, Banglatown à Londres. On y trouve un certain degré d’intégration, mais surtout une distanciation et une préservation des traits distinctifs. Dans le quartier chinois new-yorkais, par exemple, le touriste observe amusé que les enseignes sont rédigées en mandarin et que des résidents ne connaissent pas un mot d’anglais. Mais quand le même phénomène se produit dans sa ville, il trouve soudain cela moins drôle. Là, nous serions devant un « ghetto », au bord de l’abîme multiculturel.

Allons encore un peu plus loin et considérons le cas des communautés Amish aux États-Unis. Il s’agit là de congrégations chrétiennes très traditionnelles qui refusent de s’intégrer au monde moderne. Ses membres – plus de 200.000 – vivent dans la campagne, physiquement séparés du reste du monde, et s’en tiennent à de stricts codes de conduite en matière sociale, familiale et religieuse. Ils sont pacifistes et se déclarent objecteurs de conscience en temps de guerre. Ils sont exemptés de contribuer à la sécurité sociale, puisqu’ils en refusent les prestations. Ils ont leurs propres écoles, en marge du système éducatif étatique.

Les Amish vivent dans un ghetto (bucolique, certes, mais ghetto quand même) et interagissent à peine avec l’extérieur. Le groupe exerce une forte pression sociale sur ses membres (enfants et adultes) pour qu’ils respectent les codes de conduite. L’ostracisme ou les châtiments corporels (légaux aux États-Unis) sont des formes de contrôle utilisées. Ils respectent toutefois le droit de sortie : un individu peut quitter la communauté volontairement ou être excommunié en cas d’infraction des normes. Il existe également une période durant l’adolescence, le rumspringa, où les règles de la communauté se relâchent et où le jeune peut courtiser un autre membre. À la fin de cette période, le jeune décide s’il accepte le baptême, s’intégrant définitivement à la communauté, ou s’il s’en sépare. Un petit pourcentage choisit cette seconde voie et part vivre à l’extérieur.

L’exemple des Amish aux États-Unis illustre les implications d’une société réellement ouverte, où l’on n’exige pas l’homogénéisation linguistique ou culturelle réclamée par tant de gens en Europe. C’est pourquoi le sécularisme étatique et l’intégration forcée – qui ont tant d’adeptes de ce côté de la Manche – ne peut être compris aux États-Unis. Et c’est également pourquoi l’interdiction de la burqa ne fait pas débat dans ce pays qui peut donner des leçons à la France sur la signification de la liberté individuelle. Comme il est proprement inconcevable pour un Américain de mettre à l’amende un commerce qui n’emploierait pas telle langue déterminée.

Ce n’est pas par hasard si ce qui différencie le socialisme ou l’étatisme du libéralisme réside dans le fait que les deux premiers veulent imposer un modèle de société précis, alors que le dernier vise à permettre la coexistence de plusieurs modèles. Pour Robert Nozick, le libéralisme sert de cadre aux utopies, au pluriel, tandis que le socialisme est une utopie (clairement une dystopie, comme le démontre l’expérience historique) que veulent imposer ses adeptes à l’ensemble de la population. Par contre, dans une société libre doivent pouvoir cohabiter le maniaque et le saint, le moine et le libertin, le socialiste volontaire et le capitaliste, les communautés comme celle de Fourier, de Flora Tristan, d’Owen, de Proudhon ou de Josiah Warren, les kibboutz, les Bruderhofs, etc. Ainsi que les immigrants qui résistent peu ou prou à l’intégration. Si les Amish ont le « droit au ghetto », pourquoi pas d’autres ?


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