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Un jour couleur d'Azerty

Publié le 09 décembre 2010 par Cécile D.
Un jour couleur d'Azerty
Jean-Michel Basquiat

C’est un lundremanche, un jour couleur d'Azerty, où les gens n’en étaient pas encore à s’aimer, que j’ai dévalé l’escalier en colimaçon et caracolé jusqu’à l’ourlet de la rivière. Ce jour couleur d'Azerty, je l’avais coché depuis tant d’années sur mon agenda moleskine perpétuel, que je ne pouvais que caracoler ce matin là. Le ciel, pour le célébrer sans doute, s’était indigoté comme un tissu de lin brodé aux points de croix. Moi je m’étais vêtue à la hâte, prenant soin d’habiller mes épaules de nu.
L’arrivée de ce jour couleur d’Azerty m’avait été révélée il y a longtemps, un soir de printemps prometteur, où toutes les pouponnières de la nature s’étaient mises à agiter des bourgeons éclatants et sonores. Assise sur mon banc de bois, je savourais à la fraîche, cette manécanterie de boutons naissants où se mêlaient dans la jouissance du renouveau, fauvettes, grives, mésanges, rossignols, rouges-gorges, pinsons, robins, crocus, narcisses, jacinthes et autres anémones. En voyeuse hébétée, et appâtée, je goûtais avec délectation toutes les exhalaisons que cette partouze printanière m’offrait.

C’est en grimpant sur le mur de ma maison de pierre, que la clématite blanche comme une reine attira mon attention. D’abord un sépale, puis deux, puis tous, m’offrirent un calice pour animer sa corolle comme des lèvres offertes, offertes, mais au verbe. Je ne fus pas surprise alors de l’entendre me chuchoter à la brune:

- Un jour viendra, un jour couleur d'Azerty, où comme un écho ton présent se mirera dans l’eau de l’A, tel un arobase sur lequel tu projetteras ton futur. N’esquive pas ce jour. Note que ce sera un lundremanche et qu’il te faudra ce jour-là, courir à la rivière en évitant de froisser les narcisses.

Je pris note du message de cette reine blanche, bâillais et m’en allais dormir.

Et me voilà, en ce matin couleur d’Azerty, courbée au-dessus du flux transparent de la rivière. J’ai évité de justesse au passage, les narcisses aguicheuses. Sandres, carpes et goujons semblent attendre en rang comme postés devant un péage et s’agglutinent bizarrement devant un tricot de renoncules aquatiques. Cela m’étonne. Je me penche et découvre, caché sous ces algues de fleurs, une sorte de boîte rectangulaire, ouverte comme un livre qui ne le serait pas, et brillant d’un écran où se reflète, fade, mon visage.

Intriguée, je plonge la main dans la rivière pour en extirper l’objet,  mais mon pied incertain glisse sur la mousse du bord, et je me retrouve clapotante au milieu de l’eau, libérant dans l’instant le bouchon de poissons impatients et ma trouvaille qui file en se cognant aux cailloux verts et bruns.

Je suis restée assise longtemps et mouillée sur l’ourlet de la rivière. Je n’avais pas de feuillages au front, juste une algue qui y gluait. Bien plus tard, en aval, et sans le sien, j'ai rattrapé l'objet, m'en suis laissée apprivoiser et m'en suis trouvée repue, tant, que j'en vomis parfois de l'eau dans l'A, de celle qui fuit si vite qu'elle parait immobile.

Ce jour couleur d'Azerty, je l'ai gravé sur mon banc de bois de trois double V qui font comme des oiseaux triplés, s'envolant sans battre de l'aile vers un ciel si multiple qu'on croit qu'il n'en fait qu'un.
Pourtant  j’attends toujours que ma Reine Blanche, que depuis j’appelle Alice, me parle d’un jour comme un oiseau sur la plus haute branche.
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