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Les bonnes vibes de Roy Ayers en concert a la salamandre

Publié le 10 janvier 2008 par Danydan

Roy Ayers est né à Los Angeles le 10 septembre 1940. A cinq ans, il assiste à un concert du vibraphoniste Lionel Hampton qui lui offre une paire de mailloches. Mais ce ne sera qu'à 17 ans qu'il commencera vraiment à l'instrument. Egalement influencé par le vibraphoniste bop Milt Jackson ou Cal Tjader, il est voisin et contemporain du vibraphoniste Bobby Hutcherson.

Dès 1958, il joue avec Phineas Newborn JR , Teddy Edwards ou Leroy Vinnegar, puis, en 1963, il forme un quartette avec Hampton Hawes, est engagé par Gérald et Jack Wilson, puis en 1966 par Reggie Workman ( bassiste de John Coltrane) le persuade de se joindre à une Jam-sesion au Lighthouse d'Hermosa Bech, où il rencontre le flûtiste Herbie Mann, avec qui il restera quatre ans, avec des disques très jazz-rock, -soul ou –funk, et des incursions latines du côté du Brésil, dont le chef d'œuvre reste « Memphis Underground ». En 1970, Roy Ayers quitte Herbie Mann pour monter son propre groupe à New York, « Ubiquity », un mot qui lui va très bien, puisque sa musique mêle déjà Jazz, Rythm'N'Blues puis Funk, Gospel, Rock ou Pop, avec l'obsession de tout faire même chanter avec une voix soul personnelle et émouvante, et d'être de tous les styles en même temps, ce qui est le sens de l'Ubiquité musicale.

Il touchera également au style « Blaxploitation » (BO de films pour noirs mettant en scène des noirs dans les années 60s/70s) avec sa bande originale pour le film « Coffy », dont est extrait son titre « Coffy Is The Colour », qui ne démérite pas par rapport à celle composée par Isaac Hayes pour « Shaft ».

Mais son plus grand succès sera « Everybody Loves The Sunshine ». Il fera également évoluer son instrument, le vibraphone, par l'adjonction d'effets électriques, comme Miles Davis le fait à la même époque avec sa trompette, ou Herbie Hancock en inaugurant les claviers « fender rhodes ». Dans les années 80s, il fera une tournée en Afrique avec le père de l' « afro-beat » (mélange africain d'improvisations Jazz Coltraniennes, dans un contexte fun, sur des rythmes de percussions africaines) Fèla Kuti pour l'album « 2000 Blacks ». Il continue de se produire et d'enregistrer des disques, invitant récemment pour son album « Mahogany Vibes » les stars du R'N'B/ Hip-Hop actuel, comme Erikah Baduh.

Le 19 décembre dernier, il était à La Salamandre de Strasbourg avec son groupe composé du vocaliste soul John Pressley, du claviériste et saxophoniste Ray Gaskins, compère depuis plus de dix ans qui est aussi par l'Angleterre pour quelques tracks à la période de "l'acid jazz", du bassiste électrique Donald Nicks, du batteur Lee Pearson, et du jeune guitariste blanc les ayant rejoints d'Angleterre, Michael Anthony Smith, devant un parterre de fans, pour sa seule date en France avec Paris. Le concert commença par « Searching », qu'il a repris en 2004 dans son album « Mahoganny Vibes » en duo avec Erika Baduh, avec un solo de saxophone du Rythm'N'Blues au Funk, puis il enchaîna directement comme James Brown dans « In The Jungle Groove » sur un thème plus rapide et rythmé, « Can't You See Me ? », titre sur lequel il s'était essayé au scat, et sur « Gimme Do », un titre plus comique avec choristes dans sa version originale, ici avec un solo de guitare. L'ensemble est moins arrangé qu'en studio dans les années 70s, mais plus puissant rythmiquement et plus entraînant et dansant pour le public, ce qui est une formule efficace pour actualiser ses anciens titres, sous un orage de percussions stromboscopiques lancées par le vibraphone comme le faisant son maître Lionel Hampton avec sa section de cuivres à la période swing.

L'énergie est ensuite tempérée par un morceau instrumental plus cool extrait de « Mahoganny Vibes », qui devient au final de plus en plus rythmé, où la guitare cite le standard « Summertime », tandis que le vocaliste frappe manuellement une cowbell, sous les pétarades cinglantes de la batterie en transe. Même dans les ballades, la section rythmique reste riche, vivante, et ses rythmes syncopés sont atténués par la douceur des vocaux soul à la Marvin Gaye, ses deux éléments étant dans une continuelle tension qui retient l'attention, et que Roy Ayers et son vocaliste font monter en se répondant « Yeah ! » rappelant les vocaux à double-détente de James Brown et Bobby Keys sur « Soul Power », bientôt repris par le public. Le saxophone déboule en torrent à l'unisson, part en free sur une batterie de plus en plus obstinée.

Roy Ayers enchaîne avec une chanson d'amour, qui s'applique aussi à son public, il nous aime comme dans les années Peace, Love & Soul, comme le saxophoniste Macéo Parker vu dans cette même salle dans les années 90s, à laquelle les lueurs mauves de la boule à facettes donnent des allures de Fillmore East Auditorium, quand le fender rhodes évoque Herbie Hancock dans « Bitches Brew » de Miles Davis. Roy Ayers s'adapte à l'endroit, changeant son « We Live In Brooklyn , Baby », en « We Live in Strasbourg, Baby », plus Blaxploitation, les synthés remplaçant les nappes de violon de l'original sur un solo de saxophone « smooth », avant un matraquage progressif de la batterie qui fait monter progressivement l'intensité musicale, le vibraphone de Roy Ayers sait à la fois dessinant des paysages stellaires pour l'oreille avant de ramener nos pieds bien ancrés sur le sol par une transe terrestre.

Mais la plus grande surprise fut quand Roy Ayers reprit le thème Bop de Dizzy Gillespie « Night In Tunisia », annoncé comme un thème des années 40s, mais en lui appliquant le traitement le plus moderne du concert, commençant en samba avec la basse de « Break On Through » des Doors sur un tempo hallucinant de vibraphone électrifié, très différent de celui très discret de Milt Jackson sur la version de Dizzy. La section rythmique se fit quasiment Drum'N Bass pour soutenir le solo de saxophone free, qui partit dans un medley instrumental de chants de Noël de « Jingle Bells » à « My Favourite Things » (dont les versions très libres de John Coltrane ont fait oublier les paroles mais que Luther Vandross reprit dans un album de Noël).

Le solo de basse, après des slaps funkys à la Jaco Pastorius, me rappelant ceux du bassiste du groupe funk de Billy Rush accompagnant Serge Gainsbourg au Casino De Paris dans la tournée de l'album « Love On The Beat », rebondit sur la ligne de basse célèbre de « Night In Tunisia » sur un tempo guilleret, suivi d'un solo de percussions de l'Afrique à la force du poignet sur la scène désertée. A son retour sur scène, Roy Ayers qualifia sa joie de « just like having sex », avant d'enchaîner sur l'une ses plus fortes compositions « Don't Stop The Feeling », mais que pris dans ce concert passionnant on avait oublié d'attendre, au début électro-disco plus rapide que l'original, puis plus Hip-Hop dans ses vocaux. Des hordes de mobiles toutes générations confondues photographient pour l'immortaliser le groove en action. A la dernière recommandation « Just Stay Together », répondit le titre « Love Will Bring Us Together » sur une base de synthés électro, prenant une dimension collective appliqué au public, alors que je le croyais juste sentimental lorsque je dansais sur son tempo disco et sa voix au caveau du « Café Des Anges » où le DJ « El Gilson » le programmait tous les soirs, ignorant alors tout de Roy Ayers. De la même manière, on n'attendait plus son tube planétaire « Everybody Loves The Sunshine », introduit d'un « YOUR Love Is OUR Sunshine », où Roy Ayers lève les bras, avant de partir dans un scat multi-ethnique, repris en chœur par le public, comme une nouvelle langue collective improvisée dont ils seraient à la fois les enfants du Soleil et de l'Amour.

Bref, à 67 ans, Roy Ayers a prouvé qu'il pouvait encore faire vibrer et surprendre, qu'il portait en lui toutes les périodes du Jazz Swing ou Be-Bop, et jusqu'à la Soul, au Funk et au Hip-Hop, voire à l'Electro, que toute cette « Great Black Music » était bel et bien vivante et actuelle, ce qui est rassurant.


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