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De l’acclimatation de l’abricot en France…

Par Jean33
De l’acclimatation de l’abricot en France…

Louise Moillon, panier d'abricots 1634, Musée du Louvre, en dépôt au Musée des Augustins, Toulouse.

L’abricot occupe une place modeste dans les manuels anciens de pomologie. On peut expliquer cette situation par l’époque somme toute récente où l’abricotier fut introduit en Europe. La brève durée de cueillette et une fertilité très capricieuse n’encouragèrent pas non plus naturalistes et agronomes à gloser sur le sujet.

Contrairement à ce que son nom scientifique, Prunus armeniaca Rosaceae, peut laisser penser, l’abricot n’est pas originaire d’Arménie mais vient de l’extrême nord-est de la Chine, tout près de la frontière avec la Russie et le Tajikistan. En suivant le trajet des caravanes, il fait un long voyage, Nord de l’Inde, Pendjab, Tibet où il mûrit à 3000 mètres d’altitude, déserts de l’Asie Centrale, vallées fertiles du Moyen Orient avant d’arriver en Arménie. Alexandre le Grand l’introduit en Grèce où il est connu sous le nom de berekokia, précoce, qui donnera praecocia, praecoqua, en latin. Et ce serait le général romain Lucius Licinius Lucullus, célèbre par ses victoires mais encore plus par le faste de sa table et ses magnifiques jardins de Rome, on y construira plus tard la Villa Medicis, qui l’importe et l’introduit dans l’empire romain vers 70 avant Jésus-Christ.

Vers le milieu du premier siècle de l’ère chrétienne, Pline signale le Vrunum armeniacum -notre abricot- en traitant des pêches, le croyant sans doute variété du genre pêcher: « Parmi les pêches, la palme est aux duracines (…) elles mûrissent après l’automne. Les précoces (abricots) mûrissent en été, il n’y a que trente ans qu’on les a, originairement on les vendait jusqu’à trente sesterces. Aucun fruit n’a été payé davantage, chose étonnante car il n’y en a point qui passe plus vite. Cueilli, deux jours est le terme au delà duquel on ne peut le garder, et on est obligé de le vendre. »

Pline l’Ancien, Historia Naturalis, tome XV, ch12.

Aussi l’Arménie, pendant de longs siècles, est-elle passée pour la patrie des abricots et non seulement par les botanistes mais par les poètes également: « L’abricot parfumé sortit de l’Arménie… » écrivait Fulcrand de Rosset, au troisième chant de l’Agriculture Poème. Ou dans Les georgiques de Virgile, Jacques Delille, plus explicite, écrivait en 1782: « Ainsi le fier romain conquit des fruits nouveaux, porta dans l’Ausonie le prunier de Damas et l’abricot d’Arménie. »

Les arabes confondaient parfois l’abricotier avec certaines variétés de pruniers appelés barkûk. L’article al et barkûk donneront par métathèse en castillan albaricoque et en français abricot alors que d’autres langues utiliseront la racine latine pour nommer le fruit. Les mots, russe abrikos, allemand abrikose, anglais apricot, viennent du latin apricum qui signifie au soleil.

De l’acclimatation de l’abricot en France…

Récolte des abricots, Ibn Butlan, Tacuinum Sanitatis, fin XIVème siècle, Codex Vindobonensis, Österreichischen Nationalbibliothek, Autriche

Ce n’est qu’au XVème siècle qu’il est importé d’Italie en France. Un membre de la maison d’Anjou, le Roi René, natif d’ Angers, régna à Naples de 1438 à 1442. Et ce prince, mécène, amateur d’art, de peinture, de musique et de littérature, qui se passionnait également pour les fleurs, les fruits et les jardins, est vraisemblablement l’importateur de l’abricotier, ainsi que de l’albergier, dont les Italiens étaient alors pourvus. Le poète Charles de Bourdigné, chroniqueur de la maison d’Anjou, en temps normal plus versé dans la littérature licencieuse que dans l’agronomie, écrivait en 1529 à propos du Roi René:

«Le bon Roy se resjouyssoit à planter et enter arbres… et pour certain fut le premier qui d’estranges pays fist apporter… des singularitez ignorées en Anjou.»

A la demande d’Henri IV, Olivier de Serres, le père de l’agronomie, rédige en 1600, Le théatre d’agriculture et mesnage des champs. Le roi apprécie tellement l’ouvrage qu’il s’en fait lire une page chaque soir.

«Des Abricots Grands, Moyens, Petits, void-on, differens plustost en telles qualités qu’en espece, provenant cela, souventes fois, du temps, du terroir, ou de la main du jardinier. Aussi y en a-t-il de saveurs diverses, comme de muscate. Leurs noyaux mesmes sont divers, car communément ceux des Gros Abricots sont amers,et les Moyens et Petits les ont doux, au manger, comme Noisettes.»

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Jean-Baptiste de la Quintinye, Directeur des jardins fruitiers et potagers de toutes les maisons royales.

C’est son implantation dans les vergers de Versailles par Jean-Baptiste de La Quintinye (1624-1688) qui le fit vraiment connaître en France. Louis XIV a créé tout exprès pour son jardinier la charge de «Directeur des jardins fruitiers et potagers de toutes les maisons royales». Venus en espalier, plantés à trois toises (près de six mètres) les uns des autres vu la grande extension de leurs branches, conduits en palmette, la seule taille alors usitée, dans un terrain marécageux et par conséquent assez impropre à cet arbre, les abricots que La Quintinye cultivera à Versailles connurent une réussite assez relative. Le grand jardinier avait forcé les laitues, les fraises, les figues, il échoua à forcer l’abricot.

Mais le Roi le goûtait tant qu’il l’appelait le fruit royal et l’abricot eut place très vite sur les tables les plus somptueuses où les convives le fêtèrent. Seules trois espèces étaient cultivées à Versailles, le Commun, le Précoce, et l’Angoumois. Au milieu du XIXème siècle, près d’une cinquantaine d’espèce sera cultivée. C’est dire le remarquable développement de l’abricot en France. Finalement, l’abbé Rozier les déclara exquis, mais uniquement dans certaines régions de France. «L’Abricotier aime les pays chauds. Les Abricots de Provence, de Languedoc, de Roussillon, n’ont pas le même parfum ni le goût aussi exquis que ceux de Damas, d’Alep et d’Aintab. Si l’on tire une ligne transversale de Dijon à Angers, on trouvera que plus on approche du nord du royaume, plus l’Abricot perd de sa qualité, et plus cette qualité augmente en se rapprochant du midi. Il n’y a aucune comparaison à faire, soit pour le goût, soit pour l’odeur, entre les Abricots des environs de Paris et ceux de Lyon, de Bordeaux, de Montpellier, d’Aix.» (Dictionnaire universel d’agriculture, t. I, p.196)

Nos abricots poussent dans la Drôme, près de Tain l’Hermitage, les sols légèrement calcaires y constituent un terroir de premier ordre pour l’abricotier. La variété que nous avons sélectionnée est le Robada. C’est un abricot de belle taille, tenant bien à la cuisson, et parmi les plus aromatiques. Auparavant, les abricots secs étaient essentiels et fondamentaux. Il ne faut pas oublier que, jusqu’à la découverte de Monsieur Appert, les jardiniers séchaient, au four ou au soleil, les fruits afin de les conserver et d’en manger tout au long de l’année, cela permettait de ne pas les perdre et d’éviter l’avitaminose.

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Le Potager du Roi en hiver


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