Uranus représente certes la liberté mais également, en négatif, l'intolérance voire le fanatisme, et c'est ce qui arrive lors de la Révolution. Dans ce cas, Uranus rejoint les effets de Pluton. Dupont de Nemours, jacobin - dont les descendants sont milliardaires - clame à la tribune de la Convention : “Périssent les colonies plutôt qu'un principe !” Le principe avant tout, tel est Uranus.
Les massacres de septembre entrent dans cette catégorie. Ils sont suscités et commandités par le comité de surveillance de la Commune. Les hommes touchent six francs par jour, et le vin à discrétion. Danton, alors ministre de la justice, reste d'une prudence bien rare pour un grand tribun et se terre chez lui. La Commune envoie des lettres aux départements et Lyon, Meaux, Versailles, Reims et Caen (entre autres) copient Paris. La Terreur dépend du même principe.
Autre exemple ahurissant, peut-être moins connu, celui de l'Académie Française, particulièrement persécutée par la Révolution. A la tribune de la Convention, l'abbé Grégoire l'accuse d'être “gangrenée d'une incurable aristocratie” et réclame sa destruction. Il déclare même : “Le véritable génie est sans-culotte !” Les locaux de l'Académie (elle siège alors au Louvres) sont démocratisés, on efface les fleurs de lys, on mutile les boiseries, on arrache les tentures, on barbouille les tableaux de Rigaud et de Le Brun. David qui, avant d'être le peintre officiel du premier Empire, est un féroce Montagnard (voir le croquis de la reine en route pour l'échafaud), demande à la suite de Grégoire que l'on soit sans pitié pour “l'animal qu'on appelle académicien.” Sept académiciens en font les frais (guillotine ou mauvais traitements). Louis XVIII rétablit l'Académie dans ses prérogatives en 1816.
Autre exemple : “la mort de Dieu”. Le dimanche et les fêtes religieuses n'ont pas de signification dans un Etat laic et républicain. La Révolution crée donc des semaines de dix jours avec un seul jour de congé, le décadi. Ce qu'on appelle “le repos du septième jour” est une notion toute religieuse, tirée de la Bible. Elle n'a pas de raison d'être pour des athées ou, si l'on préfère, pour des libres-penseurs. Le peuple travaille davantage. Comme, en outre, les saints sont supprimés du calendrier, toutes les fêtes religieuses fort nombreuses, jusque là chômées, sont des journées de travail.
Alexandre Dumas nous dit que, sous l'Ancien Régime : “Il y avait moins de liberté qu'aujourd'hui mais davantage d'indépendance.” En effet, la liberté est une chose abstraite (voilà bien un symbole uranien) qui n'impose que des devoirs ou des obligations alors que l'indépendance est une chose bien concrète qui donne tout son sel à la vie. Nous sommes les héros de nos propres vies, nous avons un destin individuel. Mars l'emporte sur Uranus.
Un exemple : les rois de France ont des “cabinets noirs” (bureau créé sous Louis XIV) : l'objet est de violer les correspondances des particuliers afin de connaître l'opinion publique et éventuellement d'écraser des complots dans l'oeuf. Le cabinet noir est parfaitement équipé et son travail remarquable. Les destinataires de ces lettres décachetées et recachetées reçoivent leur courrier avec un peu de retard mais, pendant assez longtemps, ne se doutent de rien. Louis XV se fait communiquer des missives échangées par les amants et les maîtresses. Comme, en son temps, on ne mâche pas ses mots et que l'on appelle un chat un chat, cette lecture égaye beaucoup le roi qui ne s'en lasse pas, ne trouve rien à redire et poursuit, comme ses sujets, son “destin individuel” d'homme à femmes.
Autre exemple : la Bastille, vieille forteresse du XIVe siècle et précieux vestige de l'architecture militaire médiévale, marque l'entrée du faubourg Saint-Antoine. Lorsqu'on y est emprisonné, on n'en sort pas déshonoré. Au contraire, cela a du chic d'être enfermé derrière ses huit tours “par ordre du Roy”. Toute personne un peu distinguée connaît cette expérience qui, à condition qu'elle ne dure pas trop longtemps, n'est pas sans agrément. On a une belle cellule bien meublée avec lustres et tapis, on peut garder auprès de soi un ou deux domestiques. Ne parlons pas du gouverneur, homme de bonne compagnie, qui permet tout sauf de sortir, et qui invite volontiers à sa table les prisonniers de luxe. On y est en prison certes, mais on garde son indépendance.
Par ailleurs toute insurrection amène une fraude et l'on peut opposer dans ce cas Uranus à Neptune. En effet, l'esprit des dictatures pourrait se définit par cette phrase de Malaparte dans Kaputt : “Tout ce qui n'est pas interdit est obligatoire.” C'est aller vers la tyrannie de la démocratie car toute interdiction suppose une obligation inverse et finit par l'engendrer. Et c'est ainsi, au nom d'une liberté abstraite, que disparaît l'indépendance individuelle. Ou plutôt, elle ne disparaît pas mais entre dans l'illégalité et la fraude (Neptune). Le Cabinet Noir évoqué plus haut fonctionne à plein rendement sous l'Empire, ce qui n'empêche pas les tentatives de coup d'Etat contre Napoléon, notamment celle du général Malet.
Autre exemple : un département de la Bibliothèque Nationale - encore rue de Richelieu - s'appelle “l'Enfer” : on y conserve les ouvrages érotiques et pornographiques et les estampes graveleuses. N'y accède pas qui veut : il faut une autorisation particulière, pas facile à obtenir. Après tout, s'encanaille qui veut. Non, nous dit la démocratie. Interdit de s'encanailler - de fumer, de boire et bientôt de manger -. L'interdiction engendre la transgression et donc l'illégalité neptunienne. Dans ce cas, l'Enfer est encore plus savoureux dirais-je puisqu'illégal.
Sources : Le Siècle des Lumières éteintes, op. cit.






5
Ajouter un commentaire