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Sartre et le regard d'autrui, 1

Par Marcalpozzo
Sartre et le regard d'autrui, 1On trouve, à propos du regard d'autrui, de très longues descriptions phénoménologiques dans le grand œuvre de Sartre L'Être et le Néant. Elles vont ici occuper mon analyse. On verra ainsi comment une relation intime noue subtilement ma liberté au regard d'autrui. On verra également comment Sartre entraîne les consciences à ne pas savoir se hisser hors d'un conflit inextricable et infini.

Je prends d'abord conscience de l'existence d'autrui par son corps. Par exemple, je vois cet homme à la machine à café du hall de l'université, et aussitôt, ce dernier m'apparaît comme un . Pourquoi ? Si cet homme se différencie des choses, et qu'ainsi je l'en différencie, c'est parce qu'il peut, comme moi, distinguer cette pelouse, ces chaises. Il peut les Par le regard, je fige l'autre en objet, en forme ou figure, et réciproquement. C'est dans cette seule mesure qu'autrui n'est pas constitué mais seulement Probablement est-ce là la véritable s'engage entre autrui et moi. Je me sens soudain " vulnérable ". Autrui en me regardant me fait prendre conscience que Cette analyse phénoménologique du regard nous apprend désormais que la présence d'autrui est nécessaire pour que je sois moi-même, c'est-à-dire pour que je sois , comme auparavant, cette mauvaise foi se transformant alors en aveu même de ma objet. Certes, dans cette " relation d'objectivité ", je n'ai aucune certitude de son existence. Comment puis-je être sûr que ma percevoir comme je peux les percevoir. Je réalise alors que, ce que je tenais pour rencontré. C'est par là que se révèle l'antagonisme. Sartre conférant au conflit des consciences, - qui est le propre de ma relation à autrui -, un statut intégré à l'ontologie à partir du dévoilement de sa nature originelle. Autrui va soudain m'apparaître comme rencontre avec autrui. C'est lorsque je m'aperçois que ces yeux ont erré sur la pelouse, ont embrassé le paysage environnant, et très naturellement, parce que je me trouvais à un endroit du paysage, sont venus se poser sur moi. Il est évident que je ne serai pas regardé comme la chaise sur laquelle je suis assis est regardée, ni comme la pelouse, ou ces arbres, etc. Pourquoi ? Parce qu'autrui que j'ai transformé par mon propre regard en objet, ne peux que me transformer à son tour en objet. " [...] je ne saurais être un objet pour un objet " (EN, p. 314). Or, jusqu'ici, face à cet arbre qui me protégeait du soleil grâce à son épais feuillage, j'existais, j'étais là, assis, lisant un livre. J'agissais. Je faisais ce que j'avais à faire, sans y réfléchir. J'étais sur le mode irréfléchi. Je n'avais pas besoin de prendre conscience de ce que je faisais, ni même du fait que j'existais. J'étais sujet, et tout ce qui m'entourait ici, y compris autrui, était objet pour mon regard. Mais voilà qu'autrui apparaît et me regarde. Son regard change soudain tout. Ce ne sont pas ses yeux, c'est-à-dire " l'organe sensible de vision ", que le regard masque. C'est le regard en lui-même qui me parait brusquement une menace posée sur mon monde, car ce " regard tourné vers moi paraît sur fond de destruction des yeux qui me " regardent " [...] " (EN, p. 316). Maintenant que ce regard est posé sur moi, à la fois sans distance et en me tenant en même temps à distance, je prends conscience que je suis à présent je suis vu. Pris dans son champ de vision, son regard a ce pouvoir de me faire prendre conscience que je suis, et de ce que je suis. Je suis comme extirpé du stade de conscience irréfléchie solitaire et que je sois ainsi constitué en conscience réfléchie faute. jugée par autrui. Je ne pourrais désormais plus me réfugier dans la mauvaise foi percé à jour. Je suis tombé dans le monde. Le regard d'autrui étant essentiellement lié à cette chute. Jusqu'ici, je pouvais bien écouter aux portes, comme je suis à la fois ce que je ne suis pas, et je ne suis pas ce que je suis, échappant à cette définition provisoire de moi-même par toute ma transcendance, je ne pouvais me constituer comme un homme jaloux qui commet là une indiscrétion. Mais voilà que j'entends des pas dans le corridor ; voilà que soudain je surprends des yeux qui me regardent. Voilà que deux libertés adverses se menacent. Jusqu'ici la conscience de soi existait sur le plan des " objets du monde ". Ce regard va à présent me figer, me stigmatiser. Je serais désormais celui qui écoute aux portes. La honte qui soudain me parcourt l'échine, puis tout le corps, prend naissance dans ce regard qui me surprend ; elle est " honte de soi ". Il me faut bien reconnaître que je suis comme l'autre me voit. La honte étant " reconnaissance de ce que je suis bien cet objet qu'autrui regarde et juge. Je ne puis avoir honte que de ma liberté en tant qu'elle m'échappe pour devenir objet donné. " regardé. Un rapport essentiellement hostile menaçant. Probablement même se révèlera-t-il à moi comme un " scandale " dans la mesure où, autrui n'étant pas seulement cet être qui, me volant mon monde, voit les mêmes choses que je vois, il est surtout celui qui me regarde : " Si autrui-objet se définit en liaison avec le monde comme l'objet qui voit ce que je vois, ma liaison fondamentale avec autrui-sujet doit pouvoir se ramener à ma possibilité permanente d' être vu par autrui. C'est dans et par la révélation de mon être-objet pour autrui que je dois pouvoir saisir la présence de son être-sujet. " mon monde, m'est soudain " volé " par autrui. Ce monde qui était mon monde et dans lequel j'étais au centre, m'apparait soudain, par " l'apparition d'autrui ", comme étant aussi le monde d'autrui. Cette décentration de mon monde en un monde pour autrui se fait par-devers " la centralisation que j'opère dans le même temps " (EN, p. 313). Néanmoins, autrui demeure un objet pour moi. On ne peut donc dire que mon monde m'échappe ; en réalité, il s'échappe à travers autrui. Le regard d'autrui est cause d'une désintégration partielle de mon univers, c'est-à-dire dans les limites contenues par cet univers, à la façon d'un trou de vidange ; le regard est cette faille ontologique par laquelle s'écoule perpétuellement mon monde. La lutte des consciences trouve là, dans le regard, une seconde vie. Cette désintégration de l'univers qu'autrui représente doit être comprise sur le mode symbolique. C'est-à-dire qu'autrui continue tranquillement de faire sa vie. Je suis là, au café Flore, entrain d'écrire cet article. Autrui peut jeter un œil sur moi, mais en réalité, il ne voit rien, ni n'entend rien. Peut-être même me tourne-t-il le dos, tout entier absorbé à sa propre activité, lire Le Monde, prendre un café, bavarder avec un ami. Et pourtant, si je regarde cet homme, par exemple déplier et lire le journal du soir, je remarque que la rencontre avec autrui est dans le regard. " Au milieu du monde, je peux dire " homme-lisant " comme je dirais " pierre froide ", " pluie fine " ; je saisis une " Gestalt " close dont la lecture forme la qualité essentielle et qui, pour le reste, aveugle et sourde, se laisse connaître et percevoir comme pure et simple chose temporo-spatiale et qui semble avec le reste du monde dans la pure relation d'extériorité. " perception ne me fait pas défaut ? Le problème bien sûr est cartésien. Mais Sartre sait se tirer de ce mauvais pas en montrant que la relation à l'autre ne s'épuise pas dans le champ de la connaissance abstraite. On ne trouve donc pas d'objectivation de la relation à l'autre. D'abord parce qu'il s'agit pour Sartre d'en finir avec l'idéalisme établissant par exemple que cet ordinateur que je vois posé sur ma table de travail renvoie à une série infinie d'apparitions. Ensuite, parce qu'il veut, à la suite de Heidegger, nous montrer que l'homme n'est jamais enfermé dans son intériorité. Pour cela, il présente ma liberté comme livrée au regard d'autrui. Suivons l'exemple de Sartre : je suis installé dans un jardin public. Il y a des chaises le long d'une pelouse non loin de moi. Un homme passe près des chaises. Je vois cet homme marcher. Mais je ne le saisis pas une seule seconde comme chose parmi les choses. Certes, je le saisis comme objet, mais également comme homme. Je le saisis comme homme, et non en tant que seul objet, car je sais que je ne pourrais jamais le réduire à une chaise, ou à une poupée, et ainsi le ranger dans les " choses temporo-spatiales "

Dans cette dialectique sujet-objet, opérée sur le mode du conflit des consciences, deux libertés s'expriment, l'une regardant l'autre, et la jugeant, faisant que, soudain, cette conscience regardée ne s'échappe plus : " la liberté d'autrui m'est révélée à travers l'inquiétante indétermination de l'être que je suis pour lui " . Ma liberté s'arrêtant lorsque le regard d'autrui se pose sur moi. Il y a cette " dimension d'être " qui me sépare de mes possibles par un " néant radical ". A présent regardé, je suis entre les mains de la liberté d'autrui. Il y a comme une . Dépossédé, j'affirme cette honte comme mienne, alors qu'en réalité elle est liberté d'un autre. Ma honte me révèle comme étant ce que l'autre voit de moi, Les Autres ne sont là que le regard d'autrui. Il est porté sur moi ; il me révèle à moi-même ce que je suis objectivement ; ce regard est précisément le liberté fausse chez Sartre. Je suis libre tant que le regard d'autrui ne m'a pas figé dans cette liberté qui se retourne contre moi. A la manière d'un libre-arbitre qui m'aurait été accordé pour pouvoir être jugé et châtié. Donc, autrui me regarde, et voilà que je suis ce que je suis. Je ne suis plus libre, mais un possible pour autrui, une probabilité pour lui en-soi. Rappelons-nous Garcin dans la cinquième et dernière partie de Huis-clos, pris au piège d'un trio infernal, condamné à vivre ensemble pour le reste de l'éternité, se lamentant : " Le bronze... ( grill de l'enfer sartrien. Il le caresse.) Eh bien, voici le moment. Le bronze est là, je le contemple et je comprends que je suis en enfer. Je vous dis que tout était prévu. Ils avaient prévu que je me tiendrais devant cette cheminée, pressant ma main sur ce bronze, avec tous ces regards sur moi. Tous ces regards qui me mangent... ( Il se retourne brusquement.) Ha ! vous n'êtes que deux ? Je vous croyais beaucoup plus nombreuses. ( Il rit.) Alors, c'est ça l'enfer. Je n'aurais jamais cru... Vous vous rappelez : le soufre, le bûcher, le gril... Ah ! quelle plaisanterie. Pas besoin de grill : l'enfer, c'est les Autres. "


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