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Comprendre la morale des libertariens, par Arthur Gautier

Publié le 16 février 2011 par Bntoussaint

Excellent article d’Arthur Gau­tier, publié sur le site de l’Ins­ti­tut Cop­pet. Repu­blié ici avec l’aimable auto­ri­sa­tion de l’auteur.

Comprendre la morale des libertariens, par Arthur GautierDans la plu­part des pays occi­den­taux, le cli­vage gauche-droite conti­nue de struc­tu­rer la vie poli­tique, mais aussi le débat intel­lec­tuel, le monde média­tique et les conver­sa­tions de bis­tro. La quasi-totalité des son­dages est élabo­rée de telle sorte que les réponses des per­sonnes inter­ro­gées peuvent être caté­go­ri­sées « à gauche » ou « à droite », selon un axe linéaire qui va de l’extrême gauche à l’extrême droite, en pas­sant natu­rel­le­ment par le centre.

Cette grille de lec­ture n’est pas dénuée d’intérêt, mais elle ne suf­fit pas pour com­prendre l’ensemble des opi­nions poli­tiques. Elle paraît d’autant plus datée qu’elle remonte à 1789 pour le cas fran­çais, et non loin pour l’Angleterre et l’Amérique. Le pro­blème prin­ci­pal de l’axe gauche-droite est qu’il ne laisse aucune place à la pen­sée libé­rale, celle-ci ne pou­vant être ran­gée ni avec l’égalitarisme de la gauche, ni avec le natio­na­lisme de la droite. En son temps, l’économiste et député libé­ral Fré­dé­ric Bas­tiat votait tan­tôt avec la gauche, tan­tôt avec la droite, selon le pro­jet de loi discuté.

Une nou­velle grille de lec­ture : le dia­gramme de Nolan

On a ten­dance aujourd’hui à sépa­rer de manière arbi­traire la pen­sée libé­rale en deux ver­sants : le libé­ra­lisme « écono­mique », qui aurait plu­tôt la faveur de la droite, et le libé­ra­lisme « poli­tique », qui a meilleure presse à gauche. Cette théo­rie des deux libéralismes[1], dont on sent assez vite le parti pris idéologique[2], est assez faible théo­ri­que­ment mais elle se nour­rit de l’inconséquence de la classe poli­tique contem­po­raine. Un poli­ti­cien peut être à la fois pour l’économie de mar­ché et le pro­tec­tion­nisme (sur­tout à droite), pour le mariage gay et pour la Loi Gays­sot (sur­tout à gauche) ! Ceci nous rap­pelle qu’il ne faut pas confondre le domaine des idées et celui de l’action humaine. Le libé­ra­lisme est une phi­lo­so­phie poli­tique cohé­rente, mais les libé­raux cohé­rents sont qua­si­ment introu­vables, du moins en France.

Aux Etats-Unis, la situa­tioComprendre la morale des libertariens, par Arthur Gautiern est légè­re­ment différente[3], mais le libé­ra­lisme clas­sique a beau­coup de mal à trou­ver sa place dans la « guerre cultu­relle » qui oppose depuis plu­sieurs décen­nies les pro­gres­sistes aux conser­va­teurs. C’est ce qu’a bien com­pris David Nolan, fon­da­teur du Liber­ta­rian Party en 1971 et auteur du désor­mais célèbre Nolan Chart, qui ajoute à l’axe gauche-droite un deuxième axe liberté-contrainte, de telle sorte que la pen­sée libé­rale trouve enfin sa place sur l’échiquier poli­tique. Mal­gré l’intérêt de cette nou­velle grille de lec­ture, le débat contem­po­rain reste mar­qué par l’opposition sys­té­ma­tique entre libe­rals [4] etconser­va­tives. Les liber­ta­rians, qui sont par­fois décrits comme étant « fis­cally conser­va­tive, socially libe­ral », font encore office d’anomalies pour de nom­breux observateurs.

Plon­gée dans la psy­cho­lo­gie libertarienne

C’est égale­ment le cas dans la recherche en sciences humaines et sociales, notam­ment en psy­cho­lo­gie, où une lit­té­ra­ture abon­dante tente de com­prendre les carac­té­ris­tiques des pro­gres­sistes et des conser­va­teurs, et notam­ment les prin­cipes moraux qui les guident dans leurs choix poli­tiques. Sur lesliber­ta­rians ? Qua­si­ment rien ! Contras­tant cette absence de tra­vaux et la mon­tée en puis­sance du Tea Party[5] aux Etats-Unis, le pro­fes­seur Jona­than Haidt, de l’Université de Vir­gi­nie, a entamé récem­ment un pro­gramme de recherche visant à son­der la « psy­ché liber­ta­rienne » et ce qu’elle a d’unique en ses sou­bas­se­ments moraux. Les pre­miers résul­tats prennent la forme d’un article pas­sion­nant réa­lisé par Haidt et ses col­lègues et qui sera bien­tôt publié dans le Jour­nal of Per­so­na­lity and Social Psy­cho­logy.

L’étude est non seule­ment remar­quable par la per­ti­nence de son objet, mais aussi par sa base empi­rique colos­sale. Les don­nées sont issues d’une quin­zaine de ques­tion­naires dif­fé­rents publiés sur le site www.yourmorals.org, et admi­nis­trés à un échan­tillon de 152 239 inter­nautes volon­taires entre juin 2007 et décembre 2009. Parmi eux, 10 566 se sont décla­rés liber­ta­riens lors d’une ques­tion préa­lable ; cette « auto-identification » étant la variable indé­pen­dante de l’étude. Haidt et ses col­lègues ont construit leurs ques­tion­naires en s’inspirant de la lit­té­ra­ture exis­tante en psy­cho­lo­gie morale. L’idée est de tes­ter ces outils théo­riques sur un échan­tillon de très grande taille et de com­pa­rer les réponses des liber­ta­riens à celles des par­ti­ci­pants s’étant décla­rés pro­gres­sistes ou conservateurs.

La liberté comme pilier moral

Les résul­tats de l’étude sont aussi cap­ti­vants que conver­gents. La sen­si­bi­lité liber­ta­rienne se dis­tingue assez net­te­ment en ce qu’elle érige la liberté indi­vi­duelle en valeur morale suprême, loin devant les autres valeurs com­mu­né­ment citées. A titre d’exemple, le Moral Foun­da­tions Ques­tion­naire (MFQ) est un outil déve­loppé pré­cé­dem­ment par Jona­than Haidt qui mesure la pré­sence chez un indi­vidu de 5 valeurs morales de base : Care (le fait de prendre soin d’autrui), Fair­ness (la jus­tice égali­taire), Ingroup (la loyauté envers le groupe), Autho­rity (le res­pect de l’autorité) et Purity (la pureté). Les deux pre­mières valeurs sont carac­té­ris­tiques des pro­gres­sistes, tan­dis que les conser­va­teurs valo­risent for­te­ment les trois autres.

Le MFQ a été testé par Haidt et ses col­lègues sur plus de 98 000 par­ti­ci­pants, et les résul­tats sont édifiants. Les 8 815 liber­ta­riens inter­ro­gés obtiennent les scores les plus bas sur l’ensemble des 5 valeurs. Comme les conser­va­teurs, ils accordent moins d’importance que les pro­gres­sistes aux idées deCare et de Fair­ness. Comme les pro­gres­sistes, ils obtiennent un score infé­rieur aux conser­va­teurs pourIngroupAutho­rity et Purity. Autre­ment dit, un liber­ta­rien serait à la fois peu sen­sible à la souf­france d’autrui et aux inéga­li­tés dénon­cées par la gauche, et scep­tique vis-à-vis des valeurs morales tra­di­tion­nelles de la droite.

Conscient des limites de ses tra­vaux inté­rieurs, Haidt pense, à la lumière des résul­tats d’autres ques­tion­naires, qu’une sixième valeur morale semble faire défaut au MFQ. Et si cette valeur était la liberté ? Ce sont en effet les liber­ta­riens qui, sur d’autres ques­tions, obtiennent les scores les plus élevés dans tous les aspects de la liberté, qu’il s’agisse d’économie (où ils sur­classent les pro­gres­sistes et font jeu égal avec les conser­va­teurs) ou de choix per­son­nels (ils arrivent en tête devant les deux autres groupes).

Comprendre la morale des libertariens, par Arthur Gautier

La rai­son avant les émotions

Les libé­raux ne sont donc pas amo­raux, mais leur mora­lité est dif­fé­rente en ce qu’elle place la liberté indi­vi­duelle au-dessus des autres valeurs morales. Là où l’étude de Haidt et al. devient pas­sion­nante, c’est lorsqu’elle s’intéresse aux traits cog­ni­tifs et émotion­nels qui peuvent expli­quer la place pré­pon­dé­rante de la liberté dans la morale liber­ta­rienne. Fai­sant écho à l’un des argu­ments célèbres d’Ayn Rand, l’étude révèle que les liber­ta­riens ont un style intel­lec­tuel qui fait davan­tage appel à la rai­son qu’aux émotions, ce qui les dis­tingue des pro­gres­sistes et des conser­va­teurs déclarés.

Les résul­tats d’un ques­tion­naire ins­piré du Empathizer-Systemizer Scale sont par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sants. Les liber­ta­riens pré­sentent un défi­cit d’empathie, soit une faible capa­cité à s’identifier aux émotions et aux pen­sées des autres, mais ils ont une capa­cité élevée à « pen­ser en sys­tème », autre­ment dit à com­prendre et à ana­ly­ser les règles qui gou­vernent leur envi­ron­ne­ment. Confron­tés à des « dilemmes moraux »[6], ils pèsent le pour et le contre de chaque scé­na­rio plus faci­le­ment que les pro­gres­sistes et les conser­va­teurs, et font davan­tage preuve de sang-froid, notam­ment en situa­tion extrême. Ils sont ainsi capables de sau­ver des vies en uti­li­sant leurs capa­ci­tés de cal­cul, et ce de manière plus effi­cace – sur le papier en tout cas – que la moyenne.

Citant les tra­vaux du psy­cho­logue Simon Baron-Cohen, Haidt et ses col­lègues rap­pellent qu’une faible empa­thie et une forte sys­té­ma­ti­sa­tion sont carac­té­ris­tiques du cer­veau mas­cu­lin, et que l’autisme est un cas extrême de cette pola­ri­sa­tion. Le libé­ra­lisme serait-il une pen­sée mas­cu­line ? D’une part, les auteurs remarquent que les hommes sont sur­re­pré­sen­tés parmi les liber­ta­riens décla­rés. D’autre part, en regar­dant de manière trans­ver­sale les ques­tions les plus « cli­vantes » entre les deux genres, on constate que les réponses des sous-groupes « hommes » et « liber­ta­riens » se recoupent lar­ge­ment : goût pour la com­pé­ti­tion et les défis intel­lec­tuels, jus­ti­fi­ca­tion de la vio­lence en cas de légi­time défense, refus de la pré­des­ti­na­tion, etc.

Néan­moins, les femmes qui s’identifient comme liber­ta­riennes ont des scores bien plus proches de leurs homo­logues mas­cu­lins que les femmes conser­va­trices ou pro­gres­sistes. C’est donc avec pru­dence que les auteurs émettent l’hypothèse – qui ne va pas plaire à tout le monde – que le cer­veau liber­ta­rien est plu­tôt mas­cu­lin, le pro­gres­siste plu­tôt fémi­nin, et le conser­va­teur quelque part entre les deux.

L’indépendance vis-à-vis du groupe

Après avoir exposé les bases morales puis le style cog­ni­tif et émotion­nel des liber­ta­riens, la troi­sième et der­nière par­tie de l’étude explore le type de rela­tions sociales que ceux-ci nouent avec leurs sem­blables. L’hypothèse tes­tée par Haidt et al. est la sui­vante : les liber­ta­riens seraient plus indi­vi­dua­listes et de tem­pé­ra­ment plus indé­pen­dants que les pro­gres­sistes et les conser­va­teurs. Elle se trouve là aussi véri­fiée à la lumière des résul­tats de plu­sieurs ques­tion­naires admi­nis­trés sur www.yourmorals.org.

Peut-être le plus inté­res­sant d’entre eux, le Iden­ti­fi­ca­tion with All of Huma­nity Scale per­met de mesu­rer, à par­tir de 27 items, le degré de proxi­mité d’une per­sonne avec sa com­mu­nauté proche, son pays et le monde entier. Les liber­ta­riens ont la par­ti­cu­la­rité d’avoir un score faible dans les trois cas, ce qui tranche avec le patrio­tisme de droite et l’universalisme de gauche. Un autre test, le Satis­fac­tion with Life Scale, montre que les liber­ta­riens tirent davan­tage de satis­fac­tion de leur indé­pen­dance dans la vie que de leurs rela­tions avec leurs proches : « To say ‘I love you’ one must first be able to say the ‘I’. »[7]

Que rete­nir de l’étude à grande échelle pro­po­sée par Jona­than Haidt ? D’abord, l’idée que le pro­fil psy­cho­lo­gique d’un indi­vidu joue un rôle impor­tant dans la for­ma­tion de ses idées poli­tiques. Là où cer­tains com­men­ta­teurs poli­tiques dia­bo­lisent les par­ti­sans du Tea Party en affreux égoïstes ou en xéno­phobes éhon­tés, les auteurs de la pré­sente étude[8] constatent sim­ple­ment que cer­taines per­sonnes érigent la liberté en valeur morale suprême, non pas seule­ment comme un moyen[9] mais égale­ment comme une fin en soi, et que ce goût de la liberté est chez eux plus fort que toutes les formes de coer­ci­tion qu’entraînent la soli­da­rité obli­ga­toire envers les plus dému­nis ou le pro­tec­tion­nisme économique.

Le second ensei­gne­ment majeur de l’étude nous ramène à notre ques­tion­ne­ment ini­tial. D’un point de vue psy­cho­lo­gique, il existe bien en matière d’idéologie poli­tique un troi­sième pro­fil, irré­duc­tible à la dicho­to­mie gauche-droite, insen­sible aux sirènes de la com­pas­sion uni­ver­selle ou de la tra­di­tion reli­gieuse, plus céré­brale et ration­nelle que les autres, lar­ge­ment mas­cu­line et de nature indé­pen­dante. Aux Etats-Unis, ce groupe est incarné par les liber­ta­rians, qui ont su marier la phi­lo­so­phie libé­rale clas­sique d’origine euro­péenne avec le goût par­ti­cu­lier pour la liberté qui carac­té­rise l’épopée amé­ri­caine. En conflit per­ma­nent avec les conser­va­teurs – dont ils sont pour­tant plus proches, au moins par la force des choses – et les pro­gres­sistes, ils ont gagné en visi­bi­lité depuis une qua­ran­taine d’années. On sait main­te­nant un peu mieux la manière dont ils pensent. Puissent ces ensei­gne­ments nous éclai­rer sur la situa­tion fran­çaise et européenne !

Les curieux iront visi­ter l’étude et le blog en question :

http://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=1665934

http://www.yourmorals.org/blog/

Arthur Gau­tier


[1] A ne pas confondre avec la dis­tinc­tion, opé­rée par Isaiah Ber­lin et elle, très juste, entre les concepts de « liberté posi­tive » et de « liberté négative ».

[2] Que l’on peut résu­mer ainsi : le « bon » libé­ra­lisme poli­tique, défendu par les pro­gres­sistes et les apôtres des droits de l’homme et du citoyen, et le « mau­vais » libé­ra­lisme écono­mique, défendu par les patrons cyniques fumant le cigare et Augusto Pinochet.

[3] Depuis le New Deal au moins, les libé­raux clas­siques se recrutent sur­tout dans les rangs répu­bli­cains, par oppo­si­tion à la poli­tique inter­ven­tion­niste des démocrates.

[4] C’est un contre­sens mal­heu­reu­se­ment très répandu de tra­duire « libe­rals » par « libé­raux », la tra­duc­tion la plus juste étant « sociaux-démocrates ». Sur la muta­tion du terme « libe­ra­lism » dans le monde anglo-saxon et du rôle sou­hai­table de l’Etat, on se réfé­rera par exemple aux tra­vaux tar­difs James Burnham.

[5] Qui, contrai­re­ment à ce que la presse fran­çaise ânonne en chœur, n’est pas un « ras­sem­ble­ment de l’ultra droite » mais un mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion mas­sif contre la poli­tique écono­mique du gou­ver­ne­ment, en par­ti­cu­lier contre le sau­ve­tage des banques (bai­louts) avec l’argent des contri­buables. Les Tea Par­tiers sont en revanche plus par­ta­gés dès lors qu’on aban­donne le ter­rain écono­mique. Les études en la matière sont assez contra­dic­toires, mais il semble que les par­ti­sans du Tea Party sont pour moi­tié des liber­ta­riens, et pour moi­tié des conservateurs.

[6] Un exemple clas­sique : sau­ver la vie de 5 per­sonnes d’un acci­dent de train en en sacri­fiant une autre, ou bien ne rien faire et lais­ser les 5 per­sonnes périr.

[7] « Pour dire ‘Je t’aime’, il faut d’abord savoir dire ‘Je’ », cita­tion de The Foun­tain­head d’Ayn Rand (1943).

[8] Qui, pré­ci­sion impor­tante, ne sont pas liber­ta­riens. Ravi Iyer, qui tient notam­ment le blog de yourmorals.org, se déclare libe­ral (progressiste).

[9] Il est assez piquant d’entendre cer­tains pro­gres­sistes s’indigner contre la « pen­sée uti­li­ta­riste » de leurs adver­saires poli­tiques alors qu’eux-mêmes ont bien sou­vent une vision très uti­li­ta­riste de la liberté, qui ne vaut rien en elle-même si elle ne sert pas leurs objec­tifs de « jus­tice sociale », par exemple…

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Comprendre la morale des libertariens, par Arthur Gautier Libre­ment vôtre est membre du réseau LHC

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