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Robespierre, derniers temps, de Jean-Philippe Domecq, suivi d'un extrait de La littérature comme acupuncture

Publié le 22 mars 2011 par Juan Asensio

Robespierre, derniers temps, de Jean-Philippe Domecq, suivi d'un extrait de La littérature comme acupuncture

Crédits photographiques : Juan Asensio.
41G94UdHqiL._SS500_.jpgÀ propos de Jean-Philippe Domecq, Robespierre, derniers temps (Gallimard, coll. Folio Histoire, 2011).LRSP (livre reçu en service de presse).

8.1 Bouton Commandez 100-30


Les témoins rapportent qu’une femme annonça à la foule la mort de Robespierre par un rébus, «montrant sa robe puis une borne de pierre, et passant la main devant le cou» (p. 288). Jusqu’à ses toutes dernières pages fébriles, pressées de décrire l’exécution qui a eu lieu l’après-midi du 10 thermidor An II (27 juillet 1794), l’ouvrage de Jean-Philippe Domecq n’aura eu de cesse de tenter d’élucider, par des voies littéraires, l’énigme de la chute de l’Incorruptible qui illustre de façon remarquable le mot de Saint-Just : «L'homme obligé de s'isoler du monde et de lui-même jette son ancre dans l'avenir». Dans l'avenir, Robespierre a effectivement jeté son ancre, mais celle-ci s'est accrochée à un bloc d'incompréhension, souvent de haine dirait-on. Énigme redoublée puisque Robespierre lui-même est un homme secret, une personnalité ou plutôt un personnage «à multiples fonds», alors que le profil de son ami Saint-Just «se dégage plus aisément, d’un trait, net et sobre». Peut-être est-ce cette mentalité de «cartésien au carré» qui explique «la haine que suscite Robespierre dans la mémoire nationale», parce qu'il «incarne un certain esprit français jusqu'à la démesure lors même que cet esprit, par tradition culturelle, se veut la mesure même, anti-passionnelle» (p. 395). En quelque sorte, les Français ne pardonneraient pas à Robespierre d'avoir prodigieusement incarné, à une époque ayant condensé les superlatifs (dans l'horreur comme dans les avancées politiques, cf. p. 424) et qui est «le plus considérable depuis l'avènement, très violent aussi, du Christ» (p. 365), une figure qui «renverrait en miroir la démesure latente en toute pensée de la mesure» (p. 396). Peut-être encore les contemporains mêmes de Robespierre ont-il cherché à empêcher cet homme d'acquérir, si jeune et déjà plus formidablement mûr que le plus âgé de nos vieillards politiques perclus de souvenirs, une stature que nous pourrions qualifier de christique, propre, selon Domecq, à nourrir le «complexe chrétien» : «Sans ce complexe originel qui voulut que le Juste fût perdant, crucifié – complexe tabou que Robespierre a enfreint en tenant cinq ans de révolution juste et justicière, autant dire vingt ans d'empire, autant dire la durée pour le juste, autant dire une impardonnable déchirure dans la mémoire d'une civilisation judéo-chrétienne» (p. 386).
Confronté aux innombrables tentatives d’interprétation historique de la Terreur et de ses acteurs, Domecq, lui, sait bien que les «lois» ne font pas tout en histoire puisque «comptent aussi les ruses, rancœurs, paniques, rages, inhibitions » qui constituent le champ que l’écrivain peut prospecter, remuant les profondeurs, comme un acupuncteur, «via les zones de surface sensibles» p. 359), afin que la littérature puisse «servir à resonder l'Histoire au cœur même du travail des historiens» (p. 391). Il ne s’agit pourtant pas d’écrire un roman sur Robespierre mais, en écartant le «rêve de rigueur» de l’historien, et ainsi, comme Michelet, en doublant «pertinemment l’analyse des documents» par «l’intuition littéraire» (p. 285), de se «laisser hanter» par la haute figure historique et, surtout, les questions qui ont mené l’essayiste jusqu’à celle-ci. L’une de ces questions est celle de l’institution d’une religion de rechange, le culte de l’Être suprême voulu par Robespierre parce qu’il a vite compris, comme le suppose Jean-Philippe Domecq, qu’il était impossible de «cohabiter» voire «survivre ensemble», «si le sens est perdu», à une époque même où la «majuscule du Paradis passa à la Postérité», «Dieu alla à l’Histoire» et la littérature, serait-on tenté d’ajouter, gagna ses quartiers de noblesse en essayant de s’approcher de l’opacité du cœur des hommes qui sans cesse se dérobe.

Le texte qui suit reproduit, avec l'accord de Jean-Philippe Domecq, la presque intégralité du chapitre intitulé Quand la littérature passe à côté de l’histoire extrait de De la littérature comme acupuncture, postface de Robespierre, derniers temps de Jean-Philippe Domecq (Seuil, 1984 puis Gallimard, coll. Folio Histoire, 2011, pp. 367-378 de notre édition).

Il est dans ces pages fait mention de trois ouvrages, dont deux chroniqués ici-même, HHhH de Laurent Binet et Jan Karski de Yannick Haenel. Sur ce dernier ouvrage seulement, je fais mienne la critique de Jean-Philippe Domecq.

Une chose, fructueuse, est l’entreprise de Laurent Binet qui, dans HHhH (1), part d’un haut fait de guerre : l’assassinat, par deux résistants tchèques parachutés de Londres, de Reinhard Heydrich, chef de la Gestapo et des services secrets nazis, planificateur de la solution finale, protecteur de Bohème-Moravie, tellement protecteur qu’il fut surnommé «le bourreau», «la bête blonde», «l’homme le plus dangereux du IIIe Reich». Pareil livre a sa nécessité et renouvelle l’interrogation. D’abord parce qu’il exhume un épisode d’héroïsme secret et décisif. Ensuite parce qu’il l’a fait à nouveaux frais narratifs et réflexifs, décrivant et donnant à méditer, sans «en rajouter», le choc entre le sacrifice individuel, anonyme, et l’incarnation glacée de la violence de masse, systématisée. Ici, l’entreprise de reviviscence garde intacte sa dimension exploratoire puisqu’elle n’est guère parasitée par les rajouts fictifs (quand il en est réduit aux conjectures, l’auteur présente des hypothèses comme telles).
Autre chose est l’entreprise de Yannick Haenel dans son livre Jan Karski, sous-titré roman (2), et qui a donné lieu à polémique lorsque Claude Lanzmann a accusé Haenel de «manipulation et falsification» de l’Histoire. D’aucuns ont considéré que cette réaction de l’auteur de Shoah était affaire de générations, au motif que l’Holocauste serait plus proche et brûlant pour lui que pour un auteur né en 1967. C’est croire que la douleur laissée par le Crime contre l’humanité s’atténue avec le temps. Elle reste collectivement traumatisante, revécue au fil des générations, c’est bien pourquoi celles-ci en réélaborent l’histoire telle qu’elles l’éprouvent en leur mémoire. Quant à l’expression renouvelée de cette douleur, tout dépend du comment, comme toujours en littérature. Ce comment découle du mode de lecture auquel nous engage l’auteur, implicitement ou non. La question adéquate pour évaluer l’ouvrage de Haenel était donc : comment a-t-il conçu et pratiqué l’engagement qu’il a inscrit dans son sous-titre «roman»? La lecture de celui-ci répond que, tout en restituant les informations certifiées et disponibles à ce jour, il a exploré les non-dits et non-sus de l’Histoire en les comblant par des scènes fictives qui, documentées, plausibles, restent éventuelles et laissent place au soupçon d’affabulation par la fameuse projection rétrospective. Si bien que l’apport narratif floue l’apport historique. Précisons : l’apport historique peut fort bien ne comporter aucun élément nouveau d’information, ni de vision inédite, dans la bonne littérature historique illustrative, genre mineur mais initiateur dans la mesure où il propage un savoir. Ainsi peut-on lire un roman titré Jan Karski dans le but de prendre connaissance d’une figure aussi intéressante. Le minimum qu’on attend dudit roman est qu’il soit fiable en termes de reconstitution. Qu’«on ne nous en raconte pas», comme on dit; que ce soit «bien fait». Dont le premier critère est clair : un roman d’Histoire est «bien fait» lorsqu’il met en œuvre le plus petit commun dénominateur que Roland Barthes trouve aux différentes sortes de réalisme : «l’effet de réel». Auquel il suffit d’ajouter, dans le cas du roman historique, qui est un des sous-ensembles de l’ensemble des réalismes : le contexte avéré et vérifiable par les travaux d’historiens. Dans le cas du roman de Haenel, au lieu de laisser en creux et de désigner par défaut les moments et faits qu’on ne peut connaître en l’état présent des connaissances, il les comble en toute hypothèse. L’effet de réel est compromis, et avec lui la confiance qu’on pouvait accorder à la part très majoritairement documentée du livre.
Autre possibilité pour le roman historique : non pas initier, mais explorer. Explorer «comment ce fut vécu». La question dans le cas de la Seconde Guerre mondiale devenant autrement lancinante : comment ce fut possible. C’est ce qu’a proposé un autre roman récent, paru trois ans avant celui de Haenel et également primé, d’un auteur également né en 1967 : Les Bienveillantes de Jonathan Littell (3). Prix Goncourt 2006, entre autres; succès tant critique que massif. Ce succès tient à la valeur littéraire du livre, efficacement médiocre, et à son offre de vulgarisation historique, quantitativement impressionnante. C’est donc son succès qui est historique, à défaut du livre, et il n’y a pas lieu de s’offusquer, ce ne sera pas la première fois que de la littérature se révèle historique en un sens qui n’est pas du tout celui que lui prêtaient l’opinion intellectuelle et son lectorat contemporains, comme ce cas va nous le démontrer à la manière de ces expériences de chimie ratées qui instruisent si on comprend pourquoi.
Les Bienveillantes empruntent une des voies de la littérature historique : la focalisation interne sur une période ou un événement par la focalisation interne sur un de ses protagonistes réels ou imaginaires. Ce roman restitue à la première personne le témoignage d’un exécutant fictif de la politique de destruction nazie, dont le lecteur, par conséquent, est rendu témoin direct, côté bourreau. C’est ce point de vue du bourreau dans le face à face avec ses victimes qui, selon la critique puis le lectorat (le livre s’est vite vendu à des centaines de milliers d’exemplaires), fait l’intérêt du livre. Tous évidemment firent précéder leur appréciation du préalable obligé sur ce que pareille lecture pouvait avoir d’éprouvant. Pathos obligé, dirons-nous, car lire neuf cent pages côté bourreau du Crime contre l’humanité pose un problème élémentaire qui ne fut guère perçu.
Il était assez inculte de paraître découvrir «comme jamais» (je cite l’opinion culturelle) le «Mal» (resic, on se doute que ce grand mot n’est pas de moi) du totalitarisme nazi tel que vécu par ses agents et ses victimes. Il avait été depuis longtemps décrit, de même que son pendant, le totalitarisme soviétique, par des écrivains témoins (Primo Levi, Vassili Grossman, Manès Sperber, pour ne mentionner qu’eux), ainsi que par les générations d’historiens qui ont successivement effectué un travail d’élucidation désormais complet sur la prise en main totale qui rend une société capable de tout. Quant à la philosophie, il n’y eut pas qu’Hannah Arendt et sa «banalité du Mal», puisque même les philosophes nouveaux et philosophes se sont mis et remis le faux nez du «Mal», vaste concept, et on se contentera ici de l’allusion, je ne vais pas vieillir mon texte en donnant des noms si connus qu’ils ne dépasseront pas leur dernier souffle médiatique. Que les hommes en tout cas soient capables du pire quand on les y entraîne, ne veut pas dire que tous les hommes le soient, et cela les Français le savaient fort bien qui, en 2006, avaient entendu parler de quelque chose comme la Résistance (4).
Maintenant, mettons qu’il soit plus facile de résister dans le maquis que de ne pas exécuter ce que l’idéologie vous ordonne, mettons (on est un peu gêné de rappeler ce qui fut dit à et par la vox media-populi durant cette «rentrée» littéraire française qui sur le moment fut saluée comme un grand cru). Bel effort de compréhension à l’égard de l’humain trop humain. Et «qu’aurions-nous fait à leur place en 40», hein ?… Pathos d’humilité, disais-je. Ce trémolo du «tout est relatif» n’a rien du doute et tout de l’opportunisme érigé en norme (5). Il couvre et couve en réalité sa resucée d’idéologie relativiste, qui n’est pas imposée ni ordonnée celle-là – cela ne se fait plus de nos jours –, mais d’ordre dominant et assurément vectrice des victoires de la pensée de droite en Europe, car si tout est relatif en effet tout est possible et j’y ne suis pour rien sauf quand je réussis, pourquoi se gêner. Comme par hasard, le relativisme intégral est exactement ce sur quoi joue d’emblée Jonathan Littell avec le contrat de lecture que propose son narrateur nazi. Première phrase des Bienveillantes : «Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s’est passé. On n’est pas votre frère, rétorquerez-vous»… et la dernière phrase du chapitre répond : «Je suis un homme comme les autres, je suis un homme comme vous. Allons, puisque je vous dis que je suis comme vous !». «Pacte» est le mot pour pareil incipit; inepte et tordu en sont deux autres; ou, selon le degré de sensibilité à l’oppression culturelle du moment : faux et pervers. Faux car, si aucun d’entre nous en effet ne peut prétendre qu’il aurait été courageux et résistant en 40, chacun peut très bien savoir ce qu’il aurait pensé du nazisme non seulement en 40 mais dès 30. Pour trois raisons, au moins. D’abord, chacun a son idée des valeurs qui l’entourent en ce moment même (exemple simple : je peux très bien savoir que le péril vient de la valorisation morale de l’argent et que l’individualisme du chacun pour soi qu’elle a besoin d’entretenir crée des périls d’une nature opposée à ceux qui sont derrière nous). Ensuite, ce n’est pas parce que l’extrême majorité de nos contemporains nous y pousse que nous pensons de même (exemple… tout le monde pense que Littell et Houellebecq sont de grands écrivains, quand tout un chacun peut voir que non, leurs livres sont de la traduction idéologique lourde, notamment ceux de Houellebecq sont du réalisme-relativisme, qui demande l’abrutissement volontaire et qu’offre cet auteur, preuve en est la formidable réception de son œuvre par l’élite prescriptrice et pourquoi voudrait-on que le champ culturel produise moins d’oppression que les autres champs d’activité ?). Enfin, à ceux qui diront (immanquables étant la sottise et son frère l’esprit fort qui défend son confort) que c’est facile d’y voir clair après coup et que, faute de culture ou de politisation, on aurait pu nous aussi donner dans le panneau nazi, on ne leur signalera pas que c’est là un bel aveu idéologique qui fonde l’antisémitisme «en nature», on rappellera seulement que nombre de villageois français n’ayant guère leur certificat d’études protégèrent des juifs et répondirent plus tard : «Et alors, c’était des êtres humains comme nous, non ?» (sic et statistique).
Totalement fausse, donc, l’affirmation du narrateur nazi selon laquelle le lecteur est son «semblable, son frère», et inepte le lecteur qui est dupe. Mais je n’ai pas dit seulement «fausse», je l’ai dite aussi «tordue» (on s’en souvient sûrement…). C’est un typique coup de pervers qu’a joué l’auteur au gros public.
L’auteur, oui, cela saute aux yeux que Littell a forcé la main du narrateur dès le début. Car comment donc une conscience nazie peut-elle proférer pareil «frères humains» ? Il y a, entre son «je suis comme vous» et le «Soi-même comme un autre» de Paul Ricœur (6), toute la différence qu’il y a entre l’expression de l’universel et l’argutie de roué. L’universalisme est étranger aux nazis, par définition (par «instinct» très fabriqué, selon leur système). Peut-on alors entendre, dans l’appel à confraternité du nazi, un écho du baudelairien «hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère» ? Littell joue de la référence, qui elle-même jouait à retourner la notion de péché contre elle-même. Mais, fondamentalement, le christianisme a défini le péché comme mépris de l’autre, ce qui constitue une des racines de l’universalisme. Ce rapprochement est donc à peine plus crédible, le seul point commun de l’Église romaine avec le nazisme étant l’antisémitisme. L’appel à soumission aussi, il est vrai. Mais, hors Église, tout dans le christianisme le différencie du fascisme. Or, la formule du narrateur du Littell prend volontairement un accent de parabole biblique. Alors on dira aussi que ce n’était là qu’un sophisme d’après-coup trouvé par un narrateur qui a médité la guerre qu’il raconte et ses funestes résultats. Mais, justement, vu les résultats et l’issue, même une conscience ex-nazie est obligée de constater que, si son camp a perdu la guerre, c’est, entre autres et tout de même, que l’humanité de l’humanité est plus forte (de peu, peut-être) que l’inhumanité de l’humanité. Auquel cas, l’homme «comme les autres» y est pour quelque chose. À quoi on répliquera… (tant le succès attire tout argument en sa faveur) que l’incipit des Bienveillantes est certes une formule de mauvaise foi et, la mauvaise foi étant la forme de raisonnement la mieux partagée du monde, on ne voit pas pourquoi vous en priveriez le nazi. Certes, ô combien, mais en ce cas, pourquoi y souscrire, pourquoi s’imposer les conséquences inhumaines de cette mauvaise foi sur neuf cent pages de scènes atroces et qu’on sait véridiques ? Pour comprendre ? Pour cela vraiment ?… Une chose est de subir la mauvaise foi célinienne quand il la lâche dans ses lettres et au détour d’interview l’œil finaud («je passe au Tribunal le 8 mars. Vous voyez que les juifs aussi persécutent»… (7)); une autre est de se l’infliger sur toute la longueur de ses pamphlets; une toute autre, et comment! est de l’avaler dans sa traduction concrète : le crime de masse raconté et détaillé aussi réalistement que possible. Il n’y eut donc pas que le louable souci de comprendre comment la barbarie fut possible, dans ce morbide pensum que s’est imposé le brave ou délicat lecteur des Bienveillantes, loin s’en faut. On y est maintenant, il va suffire de récapituler pour toucher ce fond.
Nous avons vu que l’incipit des Bienveillantes proposait un contrat de lecture biaisé par une assertion présentée comme allant de soi. Elle va tout sauf de soi, l’antienne refilée qu’ainsi est l’humain étant démentie par ce que l’on sait de la résistance humaine à l’inhumanité. C’est en toute mauvaise foi partagée avec l’auteur que le lecteur a pu dire, pour justifier qu’il ait réussi à lire ce roman, que, pris dans les circonstances du totalitarisme, tous les humains l’auraient fait et qu’il faut affronter cette pénible vérité dans le détail. Il a affronté autre chose, dans le détail, qui a véritablement aimanté sa lecture. Et pour trouver cette «chose» c’est simple : c’est exactement la même qui a fait arrêter la lecture aux non-dupes. Ceux-ci l’ont arrêtée d’écœurement (outre, cela va sans dire, l’ennui devant la plate lourdeur d’expression littéraire et d’observation psychologique, son narrateur improbable pervers quand les nazis étaient largement psychorigides, etc…). Un écœurement dû au point de vue qu’oblige à partager l’auteur, qui a trouvé là le moyen de nous indisposer quand il aurait dû nous laisser horrifiés. La chose n’est plus seulement historique, mais anthropologique, elle tient du tabou majeur pour l’humain (et l’animal). Il est en effet deux impudeurs au monde qui font tabou : surprendre l’intimité sexuelle, et priver l’homme de son intimité avec sa mort (8). Cette infraction-ci est la pire et c’est un des éléments du Crime contre l’humanité. Toute exécution publique expose certes la mise à mort : à titre d’exemple. Et, dans le cas de la Terreur révolutionnaire, qui nous attend bien sûr, la dimension outrageusement publique de l’exécution, en place centrale de la cité et soulignée par la pompe austère, manifeste la visée dissuasive de la condamnation; au point que la liste des condamnés était tout sauf cachée, mais publiée en bonne page, la dernière, dans la gazette (là où la terreur soviétique fut reléguée, sibérienne). Tandis qu’avec la tuerie en masse et technicisée, il ne s’agit pas de dissuasion mais d’extermination, où l’individu est rendu à l’anonymat le plus complet, celui de la chair humaine regroupée, au moment même d’être tué. Ce spectacle, dans la réalité, n’est pas cadré par une focalisation formelle; dans une œuvre, il l’est. L’attention peut d’autant moins se soustraire à ce qui est commis. Telle est la grande nouveauté du roman de Jonathan Littell, et la fascination à laquelle il convie le lecteur : contempler sans brouillage, du point de vue du bourreau, l’agonie de la victime, en nous faisant partager la mise à mort très particulière que le nazi administre. Des centaines de milliers de lecteurs ont lu cela.
Bien entendu, la probabilité statistique est forte que nombre de ces lecteurs n’ont pas ou ont peu lu ce livre acheté sous l’influence de la pré-rumeur louangeuse qui l’a lancé. Ce qui n’enlève rien au problème, au contraire, cela fait ressortir qu’une élite culturelle l’a lu jusqu’au bout et l’a prescrit de ses éloges et récompenses. «Il faut reconnaître que dans l’intelligentsia on tombe aussi quelquefois sur des gens d’une rare hauteur d’esprit», notait Boulgakov.
Autre petit problème, qui n’est pas anodin à propos de littérature : le style… (excusez). Celui des Bienveillantes n’avait pas de quoi retenir l’attention des non-dupes ni satisfaire le goût patiné des jurys et on ne peut en faire reproche à l’auteur qui manifestement ne voulait pas d’un style un tant soit peu trouvé puisqu’il le voulait tout en efficacité page turning comme il convient aux best-sellers d’un certain niveau. Toutefois, les premiers critiques littéraires ont pu être mis en condition voilée par l’auteur prêtant à son narrateur des références littéraires françaises raffinées. La captatio benevolentiae n’a en soi rien de blâmable, il y en a toujours y compris dans la meilleure littérature, mais celle-ci fait plus que ficelle, et surtout elle ne colle pas historiquement. Les nazis pouvaient être fort cultivés en effet, le vingtième siècle nous a appris que la culture n’atténue pas la barbarie (9); mais leur culture ne comportait et ne pouvait comporter ce genre de références.
Comparons ce qui est comparable pour mesurer les différences de mentalités ambiantes selon les époques. Un autre succès de «rentrée littéraire» confronta le lecteur à la Seconde Guerre mondiale vue du côté allemand : Le Roi des aulnes (10) de Michel Tournier, Prix Goncourt en 1970. La dernière partie de ce roman enchaîne les expériences médicales auxquels se livrèrent les chercheurs nazis en camps de concentration. Elles sont insoutenables mais décrites en focalisation externe; et, dans cette partie, le style de Tournier se fait volontairement sec, ce qui crée un effet de litanie informative, une mise à distance au sein du pénible, si douloureuse et même traumatisante soit la lecture. Le roman de Michel Tournier module les styles d’écriture et les crée en fonction des points de vue, même à partir d’une focalisation interne. Si bien que le personnage fictif, avec son relief et son ambiguïté psychologique à la fois véridique et surdimensionnée, donne sa vérité aux vérités multiples, évidentes et latentes de l’Histoire dont il est acteur et témoin. C’est toute la différence : force est de constater que le style n’est pas… rien en littérature, et la littérature historique n’y échappe pas. Qu’on en soit à rappeler cela, confirme que ce n’est pas tant le roman de Jonathan Littell qui fut historique, mais son accueil. C’est du reste une vérité axiomatique de toujours en termes de réception, que la société se reconnaît périodiquement dans des livres qui lui offrent l’opportunité d’un vif soulagement d’opinions réactives, une purgation d’ambiance morale et idéologique par le bas (11). Comme on sait, c’est dans le relâchement que ce genre de choses se fait. Relâchement de la forme donc de la vision, en l’occurrence. Le corps social a ses besoins, celui-ci en est un, des livres ont pour fonction historique, momentanée, de le satisfaire. Ils font les basses œuvres.

Notes
(1) Paru aux éditions Grasset en 2009.
(2) Paru aux éditions Gallimard en 2009.
(3) Paru aux éditions Gallimard en 2006.
(4) Signe des temps : un an avant la parution des Bienveillantes, on a beaucoup plus entendu que le père de la chancelière Angela Merkel, première femme élue chancelière en Allemagne, avait été pasteur protestant et figure de la dissidence morale contre le communisme, qu'on n'avait entendu que le père de son prédécesseur, Gerhard Shroëder, avait été syndicaliste résistant. Dans la même période des vingt-cinq dernières années, les partis d'extrême droite ont connu un net regain électoral et les partis communistes ont presque tous disparu. Entre deux pires, mieux vaut encore le pire, c'est mieux ancré, et sans doute n'est-ce pas faux, l'attrait et la barbarie du communisme venant de ce qu'il a proposé un idéal, la fin de l'exploitation de l'homme par l'homme, qui contrarie l'humain apparemment plus que l'envie de domination de la race pure.
(5) C'est confondre les plans moral et comportemental. Nous cherchons tous les opportunités de réaliser nos désirs, mais en fonction de ce que nous valorisons et dévalorisons.
(6) Paul Ricœur, Soi-même comme un autre (Éditions du Seuil, coll. L'Ordre philosophique, 1990).
(7) Lettre du 21 février 1939, Lettres (Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 2009, p. 570). Le 8 mars est la date de la première audience du procès intenté en correctionnelle par le docteur Rouquès, mis en cause dans L’école des cadavres. Mentionnons, pour rappeler l’esprit de précision inhérent et nécessaire à la mauvaise foi, comment Céline évita l’autre plainte, celle de Léon Treich, journaliste de gauche qu’il avait inscrit avec la mention «juif» dans la liste qu’il publia dans son pamphlet comme celle de l’état-major du Parti social français du colonel de La Roque : Treich retira sa plainte après que Céline lui eût donné acte, par lettre, qu’il n’était ni juif ni membre du parti de gauche, non sans lui reprocher de n’avoir pas demandé pareille rectification au journal La France enchaînée d’où il l’avait tirée sans le dire - au demeurant, de telles listes circulaient dans les milieux antisémites et pro-allemands (cf. Note de l’édition «Pléiade», p.1730).
(8) Michel Terestchenko et Édouard Husson, Les Complaisantes, Jonathan Littell et l’écriture du Mal (Éditions François-Xavier de Guibert, 2007). Ce livre, passé quasiment inaperçu et pour cause, est un des rares points de vue critiques qui ait pu être publié à l’époque.
(9) Thème qui est constitutif de l’œuvre d’un artiste comme Stanley Kubrick par exemple. Cf. Michel, Ciment, Kubrick,Calmann-Lévy, 3e édition, 1999.
(10) Éditions Gallimard, coll. Folio.
(11) Je l’ai suggéré ci-dessus et analysé dans La situation des esprits, entretiens avec Éric Naulleau (Éditions de La Martinière, 2006), à propos du violent succès des romans de Michel Houellebecq. Cela vaut aussi pour la littérature de réflexion : songeons que La France juive d’Édouard Drumont, présenté et compilé avec tout l’appareillage érudit d’un Essai d’histoire contemporaine, fut accueilli comme tel et connut un immense succès de vente et d’estime à compter de sa parution en 1886. Il est clair qu’il ne dit rien de vrai en lui-même sur l’Histoire, mais en dit long sur l’histoire contemporaine de son succès.
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