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Huis clos en Toscane

Publié le 24 mars 2011 par Vodkapommemagazine

Huis clos en ToscaneAvant de m’assoir pour écrire sur Copie conforme, le nouveau film du réalisateur iranien Abbas Kiarostami, j’ai dû réfléchir longuement. Aimé ou pas aimé? La fin nous laisse sur une ouverture qui n’apporte aucune réponse aux pistes qu’il propose. La balle est dans notre camp, comme on dit. Et dans les (trop peu de) cas comme celui-là, au bout de quelques heures, l’indice d’aversion se voit périmé. Parce que avouons-le, quand une oeuvre nous prend en otage de la sorte, c’est qu’il y a forcément quelque chose quelque part qui est venu nous chercher. Tout dépend bien entendu de la raison qui nous pousse dans les salles obscures du cinéma. Il y a un public pour tous les genres, pour tous les types de films. Et on peut inverser la chose en disant qu’il existe du cinéma pour tous les genres et les types de spectateurs. Évidemment, tout le monde sait bien qu’il y a un monopole du film de pur divertissement, dont l’ampleur du public (et du budget) est proportionnel avec l’ampleur de la production annuelle. On parle d’industrie. Et il y a ce qu’on appelle plus généralement (faute de meilleurs termes) le cinéma de répertoire. Est-ce que l’un est meilleurs que l’autre? Lequel est le plus pragmatique? Le premier dans sa vocation de divertir à tout prix? Ou l’autre dans son mandat de faire réfléchir? Et pourquoi ce long préambule légèrement pédagogique pour parler de Copie conforme? Parce que le film de Kiarostami, qui appartient de toute évidence à la deuxième catégorie, pose précisément ce genre de questions.

Pour son premier film européen, Kiarostami (Le goût de la cerise), qui d’habitude travaille avec des acteurs non-professionnels, a fait appel à Juliette Binoche et William Shimell. Un auteur se rend dans une petite ville de Toscane pour y présenter son dernier ouvrage, une sorte de traité sur l’art et ses copies. Une galeriste assiste à sa conférence, et après avoir laissé son numéro de téléphone au traducteur italien de l’ouvrage, obtient une rencontre avec l’auteur. Copie conforme, c’est la journée qu’ils passeront ensemble. C’est aussi le titre du livre faisant l’objet de la conférence.

D’emblée, il y a divergence idéologique entre les deux personnages. Le livre (dont on devine un peu les grandes lignes au fil des dialogues) laisse entendre qu’une copie a autant sinon parfois plus de valeur qu’une oeuvre originale. S’amorce alors un débat, via des dialogues nuancés et légers propres au style poétique du réalisateur/scénariste, qui va de l’authenticité dans l’art, et de son importance au sein du patrimoine mondial, allant même jusqu’à effleurer de grosses questions de sémiotique. Alors que la galeriste défend bien entendu une position puriste de la chose, l’auteur remet en question la nature même de ce que l’on appelle de « l’art ». Évoquant par exemple le fait que certaines oeuvres sont justement des oeuvres pour la seule et unique raison qu’elles se trouvent dans un musée. Des implications de cet énoncé, le pas à franchir pour affirmer qu’une copie vaut bien un original n’est plus très grand. Mais aux deux tiers du film, alors que le spectateur est passionnément enrobé de ces échanges, le scénario prend une tangente inattendue: les deux se mettent à agir comme s’ils étaient mariés depuis quinze ans. La nature du débat change. Elle accuse son mari d’avoir changé et de ne plus faire attention à elle et d’avoir même oublié l’anniversaire de leur garçon. Il l’accuse de ne pas accepter qu’on ne puisse rester amoureux de la même façon pendant quinze ans.

Il est évident que pour apprécier ce type de structure narrative, il faut avoir le souci du deuxième degré. Est-ce que le débat initial reste le même, étant simplement amené à un autre niveau? Est-ce que faire semblant d’être un couple (ou d’être amoureux) a autant de valeur que d’en être un réellement? Est-ce que la galeriste et l’auteur sont un vrai couple depuis le début, mais faisaient semblant de se rencontrer pour la première fois? Ou bien est-ce que le réalisateur, roi et maître de son film, a tout simplement décidé de nous imposer cette tournure insolite par simple caprice scénaristique? Kiarostami prend soin de ne répondre à aucune de ces questions. Il établit de ce fait un dialogue avec le spectateur, qui lui n’a d’autre choix que de spéculer sur la nature de ce couple, et par la bande, et je dirais même de façon assez géniale, réfléchir plus profondément sur les questions qui ont précédé.

Il faut dire que l’interprétation de Juliette Binoche (primée pour ce rôle à Cannes) y est pour beaucoup. Actrice multinationale (Bleu, Chocolat, English Patient), Binoche a saisi le ton extrêmement subtil de son personnage qui flirte avec le poétique, tout en restant toujours en périphérie du jeu bien ancré au concret de son vis-à-vis, le tout aussi solide William Shimell (chanteur d’opéra britannique). Les deux acteurs génèrent une chimie qui est essentielle au support d’une intrigue hautement métaphysique. Si le film fonctionne, si on ressent le souci de suivre ce couple inattendu dans leur huis clos existentiel, délimité par une abondance de cadrages où l’on va d’une mise en abyme à l’autre, c’est en très grande partie grâce au brio des deux comédiens.Huis clos en Toscane

Certains cinéastes arrivent à trouver cet équilibre extrêmement précaire entre une écriture subtile et nuancée, un propos qui transcende l’intrigue du scénario et une réalisation en accord avec le ton des personnages et des dialogues. Bergman, Kieslowski ou Godard (au prix d’un style expérimental parfois quasi-inaccessible) par exemple, ont su mettre leur maîtrise du septième art au service d’une réflexion profonde sur les grandes questions humaines. Kiarostami appartient selon moi à cette catégorie de grands artistes qui, en demandant un brin d’effort de la part des spectateurs, offrent des oeuvres qui restent gravées dans l’intellect et apportent parfois une modeste pierre à l’érection de notre conception du monde. Et c’est déjà pas mal pour une forme d’art que l’on dit de « divertissement ».

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