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Le journalisme est-il en train d’exploser ?

Publié le 04 avril 2011 par Bntoussaint

Alain Finkielkraut recevait dans son émission Répliques du 2 avril Elisabeth Lévy, journaliste rédactrice en chef du magazine Causeur, et Ignacio Ramonet, journaliste également et ancien directeur du Monde diplomatique. A l’heure où les grands titres de presse sont en proie à une profonde remise en question, cette émission abordait la question nécessaire de “L’explosion du journalisme, du média de masse à la masse des médias”, reprenant le titre de l’ouvrage d’Ignacio Ramonet. C’est l’occasion d’en faire ici une recension et d’ouvrir le débat sur l’état du journalisme aujourd’hui.

Le journalisme est-il en train d’exploser ?

En introduction, Alain Finkielkraut dressait ce tableau sombre et peu engageant : “Quelques chiffres, quelques faits. Le Monde a perdu, au cours de la dernière décennie, 25% de ses acheteurs, le Figaro, 12,5% et Libération presque 10% dans la seule année 2009. En octobre 2010, la diffusion totale du principal quotidien espagnol El Paìs a baissé de 13,1% par rapport au même mois de 2009 et ses ventes en kiosques ont chuté de 18,3%. Entre janvier et février 2009, une quarantaine de grands quotidiens américains se sont déclarés en faillite et les survivants, pour réduire les coûts, sabrent dans leur pagination. Plus d’une centaine ont arrêté leur édition dominicale alors que cette édition est, avec le brunch, une institution aux Etats-Unis. Et le Washington Post a supprimé son prestigieux supplément littéraire Book world”. Que penser de cette situation, quel bilan tirer du passé et quelle leçon en tirer pour l’avenir ? Ce sont ces questions, vertigineuses, que les trois intervenants ont tenté d’exploré.

Un nouvel environnement

Pour Ignacio Ramonet, cette situation de crise s’explique par l’évolution de “l’écosystème médiatique“. Ce nouvel environnement a façonné de nouveaux comportements qui rendent la survie des titres de presse difficile. Internet apparaît comme un élément central de cette évolution. Toutefois, il n’est pas seul responsable. L’ancien directeur du Monde diplomatique pointe la perte de crédibilité de la presse dans son ensemble en raison du développement d’un “journalisme de révérence” ainsi que la diminution du temps consacré à la lecture de la presse par la population. Enfin, la crise de 2008 a été un facteur aggravant majeur.

Pour Elisabeth Lévy, l’explication du problème semble plus “culturaliste“. Fidèle à sa faconde exubérante et combative, la journaliste pointe un effondrement généralisé de l’écrit, tant chez les lecteurs que chez les auteurs. S’il est vrai qu’Internet porte une responsabilité non négligeable dans ce changement, il aurait surtout agi, selon elle, comme un accélérateur d’une tendance déjà en germe depuis plusieurs décennies. “Internet a  aggravé les défauts du monde contemporain“. Néanmoins, en écho de la position d’Ignacio Ramonet, Elisabeth Lévy considère qu’Internet n’est pas seul responsable. Si le journalisme a perdu en crédibilité, il le doit d’abord à lui-même, victime d’une posture de rébellion systématique, automatique et idéologique. En d’autres termes, le journalisme ne servirait plus à dire quelle est la réalité, mais à dénoncer le pouvoir des puissants a priori.

S’affranchir du papier par internet ?

Il est paradoxal de constater cet effondrement de l’écrit alors même qu’il est très présent sur Internet. Mais, comme le relève Alain Finkielkraut, c’est un autre écrit et une autre forme de lecture.

Le journaliste Bernard Poulet, journaliste et rédacteur en chef de l’Expansion, analyse la situation dans son livre La fin des journaux et l’avenir de l’information. Il écrit :

Internet est un nouveau modèle qui n’a rien à voir avec le parcours long et pénible effectué d’un bout à l’autre d’une oeuvre imprimée sur papier. On ne lit pas, on glisse, on surfe sur des pages où se mêlent du texte, des images, de plus en plus de vidéos et un nombre illimité de liens

Du reste, il constate que le net ne comptabilise pas des lecteurs, mais des visiteurs. Subtile nuance qui traduit une navigation plus “hâtive, distraite et butineuse“, selon les mots d’Alain Finkielkraut. Aujourd’hui, plus que jamais, l’information est une “oeuvre approximative, corrigée, commentée, completée et contestée” explique Ignacio Ramonet. En effet, il est désormais possible de commenter une information, de la remettre en question, d’en nier la véracité. La nouveauté de la presse actuelle vient avec la professionnalisation de l’amateur. Chacun aujourd’hui peut produire et diffuser une information dans le monde entier.

Toutefois, pour Elisabeth Lévy, l’idée du “tous journaliste” reste une illusion. Ce sont toujours les grands médias qui permettent de diffuser les informations à grande échelle. Si l’échange avec les commentateurs peut se révéler enrichissant, il s’agit, aussi et souvent, d’un déversoir aux propos les plus extrémistes. Les outils en ligne (Twitter, Google), pour utiles qu’ils soient ont tendance à nous éloigner des formes de pensée exigeant réflexion et concentration, note Ignacio Ramonet. Nous devenons habiles à traiter des masses d’information très diverses mais moins aptes à les approfondir.

Technique et démocratie

La technique serait donc seule responsable ? Pas si sûr. Elisabeth Lévy répond en rappelant que les individus portent leur part de responsabilité. Il y a une convergence entre le processus technique, dans lequel nous sommes pris, et le processus démocratique d’affranchissement des individus. Alain Finkielkraut rappelle qu’il y a eu un grand mouvement d’affranchissement des individus par le livre à l’époque de Gutenberg. Aujourd’hui, on a l’impression que les individus s’affranchissent du livre lui-même dans ce qu’il a de “hégémonique et dominateur”. Le livre est autorité, Internet est interactivité. Ce mouvement d’émancipation pose deux problème :

- le fait ne compte plus, ou il compte moins que l’opinion. C’est le règne du “A chacun sa vérité”.

- Avec Internet, chacun peut désormais s’enfermer dans sa seule famille idéologique, là où la presse papier oblige à se confronter à diverses sensibilités, divers sujets, et divers styles. Internet ne fournirait-il pas un journal sur mesure, hostile par nature à la contradiction ?

Les intervenants tombent d’accord sur le piège que fait peser cette gratuité sur la production d’information. Le public oublie peu à peu que l’information à un coût et que l’information de qualité a un coût élevé. Comme le relève Elisabeth Lévy, le site du New York Times est en train de redevenir payant en grande partie.

Le quatrième pouvoir en question

Si tout le monde peut se faire journaliste, comment expliquer aujourd’hui la dévalorisation et la perte de crédibilité de la presse, relance Alain Finkielkraut. On constate, affirme Ignacio Ramonet, la fin du journalisme de reportage, d’investigation. Attention toutefois à ne pas idolâtrer le terrain, lui répond Elisabeth Lévy. Selon la journaliste, ce qui a tué le journalisme d’investigation, c’est le le journalisme d’investigation lui-même qui est tombé dans une dérive moralisatrice et justicière. En outre, l’investigation a perdu en humour, au profit d’une posture de dénonciation tout azimut contre le pouvoir. Sauf que les journalistes exercent eux-aussi un pouvoir et n’aiment guère voir ce pouvoir remis en cause.

Or ce quatrième pouvoir n’a pas réellement joué son rôle, il est lui-même passé sous la coupe d’autres pouvoirs : économiques et politiques. Les médias appartiennent aujourd’hui à de grands groupes intégrés à la société, imbriqués dans le fonctionnement du pouvoir. Il y a désormais gémellité entre ce que le journalisme prétend dénoncer et ce qu’il est. D’où la nécessité de critiquer le pouvoir des médias.

D’où l’intérêt de disposer d’Internet ? Pour Ignacio Ramonet, la réponse est oui. Internet est une réponse à ce besoin de contre-pouvoir. Il semble effectivement qu’on est passé de médias de masse à une masse de médias, où la frontière entre journalisme et consommateurs tend à s’effacer. C’est sur ces éléments épars que la presse doit aujourd’hui repenser son rôle, sa fonction pour se réinventer.

Et vous, qu’en pensez-vous ?

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Le journalisme est-il en train d’exploser ? Librement vôtre est membre du réseau LHC

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