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L’autre France : essai sur le concept de «Nation» dans l’œuvre du premier Thierry Maulnier (avant 1945), par Matthieu Baumier (Infréquentables, 15)

Publié le 18 juin 2011 par Juan Asensio

L’autre France : essai sur le concept de «Nation» dans l’œuvre du premier Thierry Maulnier (avant 1945), par Matthieu Baumier (Infréquentables, 15)

Crédits photographiques : Lefteris Pitarakis (Associated Press).
Rappel
Tous les infréquentables.

«C’est l’Esprit qui est indiscutable, non la révolution.»
Thierry Maulnier.

«L’objet de la lutte est l’essentiel de nous-mêmes»
Thierry Maulnier.


La vie et l’œuvre de Thierry Maulnier peuvent être approchées grâce à l’intéressante biographie consacrée à l’écrivain par Étienne de Montéty (Julliard, 1994). Un travail sur la vie de Maulnier autant que sur les développements de sa pensée. La 4e de couverture de l’ouvrage le présente ainsi : «Thierry Maulnier est une des figures intellectuelles qui ont marqué notre siècle. Né en 1909, élève de l’École Normale Supérieure avec Robert Brasillach, Simone Weil et Georges Pompidou (1), il meurt en 1988 académicien français et grand éditorialiste au Figaro.
Disciple de Charles Maurras, engagé à l’Action Française, il participe aux manifestations de 1934 et fonde, avec entre autres Maurice Blanchot, la revue Combat. Tôt alarmé par la montée du nazisme, il ne succombe pas, comme son ami Brasillach, aux séductions de la collaboration. Son talent de polémiste se révèle surtout après la guerre dans le combat intellectuel mené contre l’idéologie communiste et la personne de Jean-Paul Sartre. Il crée alors, avec François Mauriac, La Revue de La Table Ronde.
Critique littéraire, homme de théâtre, moraliste et journaliste, Thierry Maulnier fut un esprit protéiforme et lucide. À la manière de Raymond Aron, il demeure l’illustration, dans la tradition de la droite française, d’une conscience libre et d’un remarquable analyste des contradictions de notre Histoire.»
Mon propos n’est pas, ici, d’étudier l’ensemble des travaux de Maulnier ni de réfléchir sur ses ruptures ou le cours de sa vie, mais d’interroger un des concepts fondamentaux de son œuvre, au moins en la partie la plus active, de son engagement littéraire et intellectuel, celle de l’avant Seconde Guerre mondiale. Quand Thierry Maulnier place le concept de nation au cœur de son travail, il vit la littérature comme un engagement politique. Et, dans son œuvre, à cette date-là, l’idée de nation se pense au regard de celles de révolution, de lutte des classes et de civilisation. Mais aussi, en face de la montée des totalitarismes nazis, fascistes et staliniens. Pour Maulnier, c’est l’époque de l’engagement comme écrivain, dans cette volonté de «susciter les soldats d’un humanisme intérieur» (2), au sein de L’Action Française, La Revue Universelle, L’Insurgé ou Combat. C’est aussi le temps des ouvrages que nous interrogerons le plus fréquemment quant au concept de nation dans son œuvre : La Crise est dans l’homme (Rieder, 1932), Au-delà du nationalisme (Gallimard, 1938) et La France, la guerre et la paix (Lardanchet, 1941).
Maulnier ou l’un des plus brillants membres de cette jeunesse qui fut «à l’école de l’Action Française» (3). Bien évidemment, et particulièrement en ces pages, mon propos n’est ni d’accuser ni d’exonérer Maulnier de quoi que ce soit. De telles positions n’ayant, d’évidence, aucun sens réel. Et puis, ne l’écrivait-il pas ? : «L’homme à plaindre est celui en qui il n’y a pas de contradictions» (4).

Abattre le capitalisme par la révolution

«C’est la structure capitaliste qu’il faut abattre sans pratiquer d’amalgame sommaire».
T. Maulnier (5).

Révolutionnaire, anticapitaliste et farouchement antidémocrate, tel est Thierry Maulnier avant la seconde guerre mondiale. Étrangement, pour un homme de droite, il apparaît aussi, très vite, comme un connaisseur précis et concret du marxisme. Toutes orientations qu’il convient d’interroger de prime abord, sans quoi l’on risque de ne point comprendre le sens donné par Thierry Maulnier au mot et au concept de nation.
Formé à l’école de l’Action Française, critique littéraire et artistique dans les pages du journal de Charles Maurras, souvent considéré comme un possible successeur du penseur du nationalisme intégral, au moins jusqu’à la guerre, Thierry Maulnier était farouchement monarchiste. Sa critique de la démocratie se regarde à l’aune de cet engagement là. C’est au nom du principe d’équilibre social représenté, selon lui, par la monarchie que Thierry Maulnier réclame l’abolition de la démocratie parlementaire. La démocratie est, sous sa plume, facteur de déséquilibre et d’inégalités. Elle est une imposture : «La théorie démocratique, en élevant à l’absolu l’individu supposé libre, ne lui a pas fait un beau sort. Elle l’a séparé de ses appuis éternels et de ses nourritures essentielles, elle a fait des hommes solidement unis et organisés de l’ancienne société une poussière de volontés solitaires et désemparées, une armée de fantômes prête pour toutes les oppressions» (6). Difficile de ne pas considérer de tels mots comme une sorte de prémonition.
Thierry Maulnier est monarchiste, dans la droite ligne de Maurras, car il est contre la démocratie et le système économique associé à ce régime politique, le capitalisme né du libéralisme. Maulnier est favorable à une monarchie conçue comme le lieu politique de l’équilibre entre les antagonismes internes à la société. Il y a l’un des fondements de sa pensée, ici : Maulnier refuse l’angélisme inhérent aux démocraties, angélisme accordant un statut de créature bienveillante à l’homme, statut d’autant plus illusoire, à ses yeux, qu’il s’accompagne d’une croyance dangereuse en la volonté pacifique des collectivités humaines. Pour lui, hommes et sociétés sont bien plus en état permanent de conflit que de paix (7). Dans le contexte des années Trente, sa conception d’un pacifisme illusoire qui prépare des catastrophes militaires en croyant préserver la paix ressemble à de la voyance. Cependant, l’œuvre de Maulnier est intéressante et originale en cela qu’il ne pose pas cet état conflictuel des sociétés humaines et des hommes entre eux comme un idéal ou une fatalité mais bien comme un constat, un état de fait dont il convient de tenir pragmatiquement compte si l’on prétend travailler à l’organisation de la vie des hommes en une société juste (8). Il balaie ainsi d’un revers de manche toute conception de la construction politique d’une société qui se fonderait sur des utopies loin des réalités humaines, comprenant très tôt que la construction abstraite d’un homme n’ayant aucune existence dans le réel n’avait guère de chances de parvenir à des résultats autres que des tragédies humaines. Maulnier dit cela à propos du marxisme devenu stalinisme. Il le dit aussi au sujet du nazisme et du fascisme (9). Maulnier, le voyant, écrivant que «Le recours à l’action, à la race, au sang, au chef prédestiné, à la mission supérieure d’un peuple, tout l’attirail suspect du nationalisme moderne ne sont pas autre chose que les substituts de l’intelligence défaillante, l’appel de l’homme aux ténèbres pour ressaisir la maîtrise d’un monde où la raison est impuissante à le guider» (10). Nationaliste, Maulnier ? Sans aucun doute. Mais certainement pas au sens que donnent à ce mot les «nationalismes» stalinien, nazi ou mussolinien.
Il y a des alternatives possibles entre la démocratie libérale et les totalitarismes européens, voilà cette vérité qu’assène Maulnier dans les années Trente, cette vérité qui ne cesse maintenant de résonner à nos oreilles enfin sorties des aveuglement du manichéisme imbécile. «Quand pourra-t-on faire comprendre qu’un pouvoir fort est la première condition des libertés individuelles ?» (11), écrit-il d’abord, en 1932, demeurant en de telles maximes sur le sentier d’une orthodoxie monarchiste et maurrassienne. Puis, Maulnier met un peu de côté ses professions de foi en faveur d’un roi, tout en demeurant à l’évidence monarchiste, au profit d’une double critique de la démocratie. Elle est un mensonge éhonté. Elle est l’arme politique de l’asservissement économique produit par le capitalisme. Mensonge : «Le peuple à qui l’on faisait cadeau de la liberté et de l’égalité, c’est-à-dire de la suppression de l’ancienne puissance communautaire, était ainsi victime d’une mystification gigantesque : puisque la faiblesse même des moyens de l’autorité dans le nouvel État démocratique, faiblesse dans laquelle le grand nombre voyait une garantie pour les citoyens et une précaution contre la tyrannie, mettait au contraire l’État dans l’impossibilité absolue d’opposer un barrage à la puissance grandissante de la caste économique, préparait sa dépossession indirecte par cette caste, et ouvrait ainsi la voie à la tyrannie nouvelle» (12). Ainsi, la mise en œuvre de la démocratie libérale et parlementaire, sous couvert virtuel de développement des libertés humaines et citoyennes, s’est historiquement révélée en tant qu’outil d’une forme moderne d’oppression. Maulnier décrit ici la démocratie libérale comme une abstraction, une virtualité. Mais une virtualité dont le rôle d’asservissement des hommes est clair : Guy Debord n’est pas loin (13). L’analyse et l’offensive contre la démocratie n’ont pas peur des mots : «Aujourd’hui encore, des millions d’hommes réduits à l’état de servitude économique refusent de voir dans la démocratie l’incarnation politique du libéralisme économique qu’ils combattent et l’instrument de leur asservissement», écrit-il dans Au-delà du nationalisme, si bien que l’on serait presque en droit de se demander si Maulnier ne parle pas ici du monde occidental qui nous entoure.
La cause principale de cette illusion démocratique et de l’asservissement lié à cette illusion est l’argent. La démocratie est un instrument politique au service du capitalisme. Ainsi, «La société capitaliste est la première dans laquelle le pouvoir de la classe économiquement dominante se soit exercé non pas comme un gouvernement de la communauté tout entière, mais au service des seuls intérêts de la classe dominante : ou de façon publique et pour ainsi dire cynique, toute la vie politique, économique, sociale et spirituelle de la nation ait été gouvernée en vue d’assurer le seul profit du capital» (Au-delà du nationalisme). Sous couvert de progrès politiques et humains fondés sur le développement d’idéaux considérés comme justes, le capitalisme paré des faux ornements de la démocratie parlementaire prétend dire… le vrai. Le couple capitalisme/démocratie est une idole. Une idole à abattre. Maulnier a lu Nietzsche. Il a écrit sur le philosophe. A ses yeux, les dés sont jetés : «Il faut faire éclater l’imposture d’un régime qui a promis de faire de chacun un homme libre, et qui a fait de chacun un esclave doublé d’un dix millionième de tyran» (14).
Faire éclater… Les mots conduisent dans les méandres d’une pensée révolutionnaire, pensée qui se revendique de la droite politique et qui, cependant, présente l’originalité de reconnaître le fait de la lutte des classes. De poser «la révolution nécessaire», pour plagier le titre du livre fameux de Aron et Dandieu, sous le regard de ce fait.

Une révolution nécessaire en faveur du prolétariat

«Le risque est d’ordre spirituel : nous sommes devant une barbarie qui cherche sa justification» (15).
Thierry Maulnier.

À gauche comme à droite, Thierry Maulnier a créé un des grands étonnements intellectuels, en France, durant les années Trente en écrivant au sujet de la lutte des classes, depuis sa position d’écrivain étiqueté «royaliste». L’étonnement peut perdurer, cela se comprend : les débats des années Trente sont peut-être loin de nous, en apparence, et de nos passions nouvelles vertueusement organisées autour de la télé réalité. A l’époque, cet étonnement est moins compréhensible : Maulnier réactive simplement un lien ancien entre pensée nationale et volonté d’action syndicale. Lien qui fut à la source des travaux du Cercle Proudhon, en partie influencé par la pensée de Georges Sorel et de ses Réflexions sur la violence, lieu de bouillonnement syndicaliste et révolutionnaire qui réunissait, autour des années 1900/1914, des militants et des intellectuels de l’Action Française comme des diverses organisations socialistes de l’époque. Un courant de pensée dont les conceptions irriguaient fortement l’ensemble des mouvances révolutionnaires et populaires d’alors, et dont nous avons maintenant du mal à saisir l’ampleur. Courant au dynamisme brisé par les tranchées de la Grande Guerre et la mort de jeunes écrivains talentueux comme Henri Lagrange (16).
Le point d’ancrage entre des mouvements théoriquement classés à gauche et d’autres théoriquement classés à droite se fait sur la question de la détermination de l’ennemi principal : le libéralisme devenu capitalisme. C’est cela que veut signifier Maulnier quand il écrit, dans Au-delà du nationalisme : «Que dans une société le travail de tous, le bien-être de tous, les institutions, les mœurs, la paix et la guerre puissent être soumis à la loi unique et souveraine des capitaux engagés dans la production suffit à dénoncer le caractère anormal et organiquement monstrueux de la société libérale.» Voilà bien ce qui, aujourd’hui, me semble éminemment actuel dans la pensée nationale du premier Thierry Maulnier : la compréhension, dès l’avant guerre, que le clivage politique essentiel de la société libérale-capitaliste et démocratique parlementaire ne passe pas entre ces gauches et ces droites virtuelles tant elles sont proches du fait de leur libéralisme commun, mais bien entre ceux qui travaillent à l’expansion dudit capitalisme et ceux qui s’y opposent. Sur ce point précis, la pensée de Thierry Maulnier dit beaucoup sur notre quotidien politique et sur ce que nous n’avons pas encore compris de ce quotidien, habitués que nous sommes encore à confondre des libéraux-capitalistes avec des hommes de gauche sous prétexte qu’ils se revendiquent du socialisme et d’autres libéraux-capitalistes avec des hommes de droite sous prétexte qu’ils se prétendent héritiers de la pensée sociale du général de Gaulle. Dans les deux cas, nous sommes en face d’une vaste fumisterie qui confine à la foutaise. Le clivage de l’économie et de la société réelles passe entre ceux qui profitent du capitalisme libéral et ceux qui en sont les esclaves. Et ce clivage se joue aujourd’hui à l’échelle mondiale. Donner l’illusion d’un pouvoir appartenant aux esclaves par le jeu d’une pseudo démocratie parlementaire fondée sur un droit de vote bien restreint comparativement à celui pour lequel certains de nos ancêtres sont morts ne changera rien à cette affaire. «Notre époque est celle où le monde fini commence», écrit-il dans La Crise est dans l’homme.
Maulnier a compris cela dès 1932. C’est pour cette raison précise qu’il pose la question de la lutte des classes non pas comme une question abstraite mais bel et bien, et à juste titre me semble-t-il, comme un état de fait entièrement réel et pleinement concret. Ce qui ne le conduira pas à donner des gages au marxisme ou à s’engager dans la voie d’un quelconque socialisme, bien au contraire; l’acceptation de la lutte des classes comme réalité le conduit plus logiquement à s’opposer aux prétentions à l’explication de l’histoire avancées par les marxistes et à mettre en avant l’idée de nation en tant qu’idée pleinement révolutionnaire.
Ainsi, aux yeux de Thierry Maulnier, la lutte des classes est une réalité qui n’est pas le mouvement déterministe de l’histoire. Cela a clairement été montré par Étienne de Montéty dans sa biographie consacrée à l’écrivain. La question qui se pose cependant à nous est celle de la pertinence d’une telle analyse dans un univers intellectuel où – à en croire nombre de manuels scolaires (17) – le mouvement prétendument ouvrier, réellement entre les mains d’une oligarchie politique fort peu marxiste et révolutionnaire, continue à être considéré comme un mouvement tendant ou ayant tendu au progrès de l’humanité. Progrès qui, semble-t-il, nécessite quelques monceaux de cadavres en guise de trônes pour tous les petits Staline qui nous entourent encore et n’aspirent à rien d’autre sinon à posséder l’illusion du pouvoir absolu d’un roi sans aucunement pouvoir prétendre à la légitimité de ce même pouvoir. L’affichage des idoles et le culte des chefs médiocres ne remplace pas la transcendance. Les morts des révolutions se revendiquant du marxisme, à l’échelle de la planète, échelle où ces expériences de sociétés et d’hommes nouveaux ont été multiples au cours du siècle passé, se comptent en un trop grand nombre de millions pour que les idées qui mirent en mouvement ces cadavres futurs ne me paraissent pas douteuses (18).
Ainsi, et comme à rebours, la pensée de Maulnier est éclairante. Le jeune écrivain considérait alors qu’«aucune négation morale, patriotique, mystique et héroïque de la lutte des classes ne vaut en fin de compte contre le fait que la lutte des classes existe en fait, et qu’il n’y a d’autre moyen d’abolir la lutte des classes que de transformer réellement les conditions économiques qui ont créé les classes» (19). Point de conflits sociaux ni de prolétaires abstraits pour Maulnier. Mais bel et bien des hommes profondément exploités. Cependant, «La classe sociale réunit les individus selon leur rôle pratique dans l’économie générale de la communauté et la part qu’ils possèdent des ressources matérielles et morales de cette communauté; elle ne constitue donc qu’une division secondaire de cette communauté, dont elle suppose l’existence» (20). Elle n’est aucunement le tronc déterminant de l’arbre mais une simple branche. La classe sociale, fut-elle le prolétariat, n’est pas le moteur de l’histoire; elle en est une conséquence. Maulnier admet clairement le fait de la lutte des classes et de l’existence concrète de ces classes sociales mais en allant au-delà du nationalisme il va aussi, peut-être surtout, au-delà du marxisme et en montre les faiblesses intrinsèques; et sans doute notre aveuglement face à ces faiblesses fait-il des hommes du XXe siècle, et d’hommes encore aujourd’hui, les complices réels ou objectifs de bien des massacres sous couvert d’abstraction et de prétendues utopies. Entre les mains de l’Idéologie, il semble bien que le concept décharné tue.
La société humaine n’est pas une société économique. Elle est en premier lieu… humaine. L’économique n’est qu’un des modes possibles de son organisation. La communauté des humains est ce qui prime. Ainsi, le reproche fait au libéralisme sous sa forme capitaliste vaut-il aussi pour le marxisme, en ce sens que les deux conceptions du monde prétendent poser l’économique comme facteur déterminant des sociétés humaines tandis qu’il n’en est qu’un facteur secondaire. Posé comme déterminant, comme premier, dans les deux cas, il n’est donc guère surprenant, avec le recul dont nous disposons maintenant, que l’économique ait et continue de repousser l’humain au loin. Ce qui est second est, dans les deux cas, considéré comme premier, et réciproquement. Thierry Maulnier, parlant du libéralisme ou du marxisme, d’hier ou d’aujourd’hui, parle de la même chose et il l’écrit ainsi, dans le même ouvrage : «L’idéalisme individualiste et bourgeois, le déterminisme collectiviste de Marx, opposés dans leurs conclusions, sont apparentés par leur singulier monisme dans l’explication de l’histoire, par leur manie de réduire à une définition analytique simple une réalité qui nous est donnée comme originellement complexe, comme originellement en état de lutte et d’équilibre.» Et cette conception d’un lien évident entre les visées politiques du libéralisme et celles du marxisme conduit Thierry Maulnier à réfuter entièrement cette dernière vision du monde : «L’erreur du marxisme a été de considérer un fait déterminé par l’évolution actuelle de l’industrie et par les conséquences sociales de cette évolution comme un fait déterminant de l’histoire, et par suite de donner une base purement économique à l’action révolutionnaire. Ses défaites sont venues de là ― et parmi ces défaites, la plus cuisante, celle qu’il a subie dans la victoire elle-même» (21).
Ainsi, le prolétariat victime de ses ennemis se trouvait-il aussi victime de ceux qui s’affirmaient ses meilleurs défenseurs. Il est particulièrement intéressant de constater qu’une telle analyse date de 1938.
Sur ces bases, la révolution telle que l’entend Thierry Maulnier ne peut être qu’en faveur du prolétariat, considéré en tant que peuple, et contre la démocratie libérale-capitaliste autant que contre tous ses avatars, qu’ils soient marxistes, capitalistes, soviétiques, fascistes ou nazis. Ce sont là branches d’un même arbre mort. La révolution qu’il appelle de ses voeux est une révolution au service de l’homme, une révolution en même temps intérieure à l’homme et extérieure à ce même homme. Une révolution qui met un terme à cette crise que Maulnier perçoit comme étant en l’homme, terme dont l’effet immédiat ne peut être qu’un effet d’irrigation dans l’ensemble du corps social. Le régime souhaité par Maulnier ne s’appuie aucunement sur les masses, contrairement à ce qu’il voit de ses propres yeux dans le fascisme ou le bolchevisme, mais est bien un «régime humaniste» (Montéty). Il l’écrit ainsi : «la révolution la plus valable est celle qui se montre capable de dépasser et de dominer des antagonismes mortels tout en assumant le plus de civilisation, c’est-à-dire le plus de passé» (22).

Une certaine idée de la civilisation sauvegardée par la Nation

«Il ne peut y avoir aujourd’hui de nationalisme, c’est-à-dire de conscience de la continuité vivante de la nation, que révolutionnaire»
Thierry Maulnier.

Le nationalisme de Thierry Maulnier n’est pas un nationalisme raciste. Cela doit être compris dès l’abord. De ce «n’est pas», ce nationalisme se construit contre le national-socialisme, contre le fascisme, contre le collectivisme et pour une certaine vision de la France (23). En cela, le nationalisme de Maulnier est encore maurrassien. Thierry Maulnier est très clair dans son rapport aux autres formes de nationalisme en vigueur dans l’Europe de son temps : «Pour de nombreux nationalistes, l’idée de France s’est à tel point vidée de son contenu de civilisation qu’ils ne songent pas à se demander jusqu’à quel point une France combattant pour le compte de l’impérialisme stalinien, ou une France fasciste, raciste et totalitaire – c’est-à-dire dans un cas comme dans l’autre une France ayant renié sa substance, son sens et sa justification devant l’histoire – ils ne songent pas à se demander jusqu’à quel point une telle France pourrait encore être la France» (24). Maulnier écrit cela… en 1941, ce qui est loin d’être anodin. Ni Hitler ni Staline, en somme, la seule France.
Refus clair des «nationalismes» européens alors en vogue guerrière. Refus tout aussi affirmé du «nationalisme bourgeois» : «Contaminé par les principes libéraux et démocratiques, le nationalisme est exposé à se faire bonapartiste, boulangiste, conservateur, c’est-à-dire à se faire complice de la domination économique d’une caste sur la nation» (25). Du nationalisme des «conservateurs», ou prétendus tels, assidus à la messe du dimanche, des messieurs Homais, Thierry Maulnier n’en a cure. Son nationalisme est l’outil d’une révolution de la nation au service de la nation. Et cette révolution, bien avant la guerre, est un combat pour la liberté, un acte de libération des «classes asservies et notamment du prolétariat» (26). Voilà une façon de pousser de l’avant la conception maurrassienne des libertés qui ne manquât pas de choquer un peu. Ainsi, la personnalité de Maulnier dit plusieurs choses certainement malaisées à entendre aujourd’hui : un artisan du politique peut être réactionnaire sans être nostalgique du passé, sans être passéiste; il peut même être révolutionnaire parce qu’il est réactionnaire; ce même artisan du politique peut être monarchiste sans pour autant défendre l’absolutisme royal qui précéda la révolution. Autrement dit, ce que Maulnier affirme en réclamant un au-delà du nationalisme fondé sur l’idée de monarchie, c’est une façon de conserver l’indépendance de la nation, face à l’ennemi sans aucun doute, face aux puissances du capital très certainement. Une manière de défendre les libertés contre l’illusion d’une liberté abstraite parce que, pour lui, la monarchie permet un équilibre entre les forces antagonistes qui animent la société. La monarchie est le mode de résorption de cet état de fait qu’est la lutte des classes. Elle empêche une classe sociale de s’emparer du pouvoir économique et politique et d’exercer ce pouvoir, sur le dos d’une masse d’esclaves, à son seul profit. Elle est l’antidote fondé sur les libertés réelles à une démocratie libérale-capitaliste et parlementaire illusoire fondée sur le mensonge de la liberté et de l’égalité, idoles abstraites dont l’existence ne dépasse pas le stade des belles déclarations d’intention depuis… Depuis combien de temps ? Trop sans aucun doute. Sans doute ces idées ne sont elles que cela, des idées; et, dans la pensée de Maulnier, elles sont cela, de simples idées, mais plus encore : elles sont la caution, la condition de l’acceptation par la nation du pouvoir d’une oligarchie exercée sur le dos de la masse oppressée. Et pour cette raison, la nation conçue comme processus révolutionnaire abattra le capitalisme en même temps que sa représentation politique, la démocratie virtuelle. Cette nation au-delà du nationalisme est un avenir révolutionnaire pour la France. Voilà ce que dit Thierry Maulnier. Et il va plus loin quand il écrit que «Fascisme et communisme sont les crises de décomposition de la société libérale. Le moyen de se préserver du fascisme et du communisme n’est pas de revenir à la société libérale, il est de la dépasser» (27). Ici apparaît clairement combien il est inconséquent, sur la question nationale, d’assimiler la position de Thierry Maulnier et celles de Brasillach ou Rebatet (pour peu qu’ils fussent eux-mêmes assimilables). L’on peut lire ici où là, aujourd’hui, de tels procédés d’assimilation. Et l’ont peut se demander quelle part de malhonnêteté, d’imbécillité ou simplement d’ignorance crasse il y a dans de telles manières de faire.
Car que dit-il ? Que «Le nationalisme français n’est pas un nationalisme de race, fort peu un nationalisme de culture [...]. Dans son principe, le nationalisme français est depuis très longtemps, depuis les capétiens et depuis Jeanne d’Arc, un nationalisme de territoire, le nationalisme français n’est rien que la résistance interne et profondes aux influences et aux spoliations étrangères d’un peuple qui se sent lié, par une habitude héréditaire, à une forme nationale dont il est à la fois l’œuvre et le créateur. Il n’est rien que le sentiment intime, irréductible, qu’on ne peut séparer la France des français […] Le territoire seul en a été la forme unificatrice et, pour ainsi dire, le creuset» (28). Une expression que nous connaissons tous, celle du «creuset français», née de la plume du nationalisme de Maulnier. Voilà qui fera réfléchir sur la façon bêtement idéologique dont il peut encore, parfois, être présenté, ou plutôt cité, dans des pages de manuels scolaires consacrées aux mouvements politiques de l’avant guerre en France.
Pour Maulnier, la nation française est un creuset. C’est-à-dire le lieu géographique d’une perpétuelle renaissance. Défendre la France, c’est défendre «un système de valeurs que nous appellerons, faute d’autres mots pour les désigner, humanistes.» Il y a de ce rappel à l’ordre en faveur de la civilisation dans le nationalisme de Thierry Maulnier. La France de Maulnier est une «Cité» (29).
Dans son rappel de l’importance du concept de civilisation, ce qu’il entend, dans une certaine mesure, par l’au-delà révolutionnaire du nationalisme, Maulnier s’affirme fortement critique du concept totalisant de Progrès. Une critique avant la lettre. Maulnier le voyant, encore. A ses yeux, le Progrès humain continu et indéfini, ou plutôt la croyance en ce type de progrès est une sottise dangereuse. Il en va de même de l’utopie d’une rupture radicale mettant en scène un homme entièrement nouveau et fondé sur une sorte de table rase : «L’histoire nous le montre assez, l’homme civilisé est une création qui demande trop de siècles pour qu’on puisse imposer à la légère à un peuple la tâche de le reconstruire une nouvelle fois», écrit-il dans Au-delà du nationalisme; et cet appel à assumer le passé sans l’idolâtrer, comme son insistance sur le creuset, sur l’importance de la communion entre un peuple et sa terre ne sont pas loin de résonner à mes oreilles comme autant d’appels de chefs indiens réclamant que l’on respecte leur terre et leur civilisation… Pas loin non plus de résonner à mes oreilles comme autant d’appels au respect des peuples à disposer d’eux-mêmes, appels fréquents en certains salons quand ils s’intéressent à des peuples lointains.
Et le creuset français ? semble crier Thierry Maulnier depuis ces années 30, à l’heure où le capitalisme est devenu continental, à l’heure où sa forme politique veut s’imposer en chaque individu de chaque peuple en détruisant jusqu’à la notion même de peuple, de nation, de civilisation. Et pour proposer quoi ? Un état d’esclave.
Et l’écrivain d’oser cela : «Le moment semble venu d’une résurrection de l’humain. Nous ne demandons que l’essentiel» (30).
C’est d’actualité.

Notes
(1) Mais aussi Roger Vailland, en compagnie duquel il écrit (avec d’autres) le roman d’aventures Fulgur.
(2) La Crise est dans l’homme (1932).
(3) Pour reprendre le titre de l’ouvrage, fondamental sur ce sujet, de François Huguenin (Lattès, 1998). Huguenin décrit ainsi cette «école» : «Le jaillissement d’une école de pensée traditionnelle à l’heure du triomphe de la modernité en actes.»
(4) La Crise est dans l’homme.
(5) Note sur l’antisémitisme, dans Combat, n° 25, juin 1938. Thierry Maulnier, à toutes les périodes de son existence, a toujours été très clair sur cette question.
(6) La Crise est dans l’homme.
(7) «Si peu écouté que l’on soit, il est bon d’élever la voix pour oser cette vérité première que si tous les peuples étaient frères, on n’aurait nul besoin de les unir», in La crise est dans l’homme.
(8) Une conception similaire se retrouve dans l’œuvre de Julien Freund.
(9) Cette position antinazie n’est pas rare dans les milieux fréquentés par Maulnier. Ainsi : «Hitler est l’ennemi numéro 1», proclament les jeunes royalistes dans L’étudiant français du 25 janvier 1938.
(10) Au-delà du nationalisme (1938).
(11) La Crise est dans l’homme.
(12) Au-delà du nationalisme.
(13) «La force de la bourgeoisie démocratique, maîtresse de la société libérale, a été d’habituer les masses populaires à vénérer et à défendre comme leurs propres conquêtes les instruments les plus efficaces de la puissance qui les opprimait», Au-delà du nationalisme.
(14) Le procès du parlementarisme, dans La Revue Universelle, 15 mars 1934.
(15) La Crise est dans l’homme.
(16) Sur tout cela, lire les travaux classiques de Loubet del Bayle sur les non-conformistes des années Trente, ceux de Nicolas Kessler sur la Jeune droite» et ceux de Zeev Sternhell.
(17) Ce n’est pas rien, un manuel scolaire, sur le plan de la formation des consciences…
(18) L’on dit parfois que la révolution marxiste et communiste «réelle» n’a jamais eu lieu et que l’expérience soviétique est une dérive. Cela est sans doute vrai. Cependant, à regarder l’ensemble du monde, en particulier les pays en voie de développement, mais aussi ce qui fut l’Est de l’Europe, il apparaît que des tentatives diverses de transformation marxiste du monde ont eu lieu… partout. Et que… partout elles ont échoué.
(19) Au-delà du nationalisme.
(20) Ibid..
(21) Ibid..
(22) Ibid..
(23) «Toute doctrine qui cesse de rencontrer des oppositions tend à la répétition de formules de plus en plus vides de substance. Les lois de la vie sont la confrontation, le doute, la contradiction. Une philosophie sans adversaire, comme un peuple sans ennemi déchoit» (T. Maulnier, Notes sur le fascisme, dans Combat n° 29, décembre 1938).
(24) La France, la guerre, la paix (1941).
(25) Au-delà du nationalisme.
(26) Ibid..
(27) Ibid..
(28) La Crise est dans l’homme.
(29) Ibid..
(30) Ibid..


L’auteur
Matthieu Baumier est écrivain. Né en 1968, il collabore irrégulièrement à diverses revues, comme La Revue des Deux Mondes, La Sœur de l'Ange, Fiction, Famille chrétienne et L'Atelier du roman. Il dirige actuellement, avec Gwen Garnier-Duguy, le magazine en ligne La Vie Littéraire. Auteur de romans : Les Apôtres du néant (Flammarion, 2002, réédition J'ai Lu); Le Manuscrit Louise B (Les Belles Lettres, 2005), de nouvelles et de proses poétiques comme Les Parfaits et autres histoires (1998), Souvenirs d'un Œil brisé (1999), La Fête des cendres (2000) et de trois ouvrages chez Rafael de Surtis; Les Sourires de la faucheuse (Éditinter, 2001), Bâtiment désespoir (Syllepse, 2003), Les bibliothèques endormies (A contrario, 2004) et enfin L'épopée des fous (Le Grand Souffle, 2004). Il est également l’auteur d'essais tels que L'anti traité d'athéologie (Presses de la Renaissance, 2005), La Démocratie totalitaire (Presses de la Renaissance, 2007) et Vincent de Paul (Pygmalion/Flammarion, 2008).
Participation à des collectifs et à des numéros de revues (Passage d'encres, Les Cahiers du Sens, Immédiatement, Supérieur Inconnu, Pris de Peur, Place aux Sens, Grèges...).
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