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L'élégance et la générosité de Cassavetes

Publié le 25 juin 2011 par Amaury Watremez @AmauryWat

 Dans sa chambre, il y avait la photo ci-dessous au mur, juste en face du lit. elle aimait cette photo, elle trouvait Cassavetes beau. C'est pour cela que je me suis intéressé à ce cinéaste au début, et non pour seulement l'amour de l'art. C'est ainsi que l'on vient à Cassavetes, par l'humain, par les sentiments, par l'amour, comme dans un de ses films.

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Peter Falk étant décédé hier, c'est l'occasion ou jamais de parler d'un cinéaste avec qui il a beaucoup tourné, qui est John Cassavetes (note : on aurait aussi pu évoquer son rôle dans « les ailes du désir » de Wim Wenders, l'autre meilleur film de Wenders avec « Paris Texas » et « l'Ami américain », où il joue un ange « déchu » devenu homme), son ami le plus proche en même temps. On connait surtout Peter Falk pour Columbo, dans lequel d'ailleurs Cassavetes avait tourné, le rôle d'un chef d'orchestre criminel. Avec Peter Falk, il a d'ailleurs réalisé quelques épisodes de la série du lieutenant de police au cigare dégoûtant et à l'imper fripé. Pour le plaisir de travailler avec un ami et aussi pour gagner de l'argent pour les films qu'il tournait en douce du système des studios depuis longtemps.

John Cassavetes dans son avant-dernier film, « Love Streams », raconte l'histoire d'un frère et une sœur, jouée par Gena Rowlands, très maladroits dans leurs relations d'affection aux autres, qui ont tellement de mal à s'aimer eux-mêmes qu'ils n'arrivent pas à ressentir de l'amour vrai pour d'autres.

Mais pour eux l'amour est encore quelque chose d'important : les amis, la famille, ceux que l'on aime.

On y sent toute sa générosité, son sens de l'autre, son sens de la famille au sens large.

On ressent également, en regardant une image de Cassavetes dans ce film toute sa fatigue, sa lassitude de se battre contre des « moulins à vent », la lassitude de ceux qui savent que la création ce n'est pas une chose quantifiable, réductible en quelques formules, que cela n'a pas à être utile, à communiquer un message quelconque, mais à partager avec le spectateur une émotion, quelque chose entre la joie et la peine.

« Love Streams » fait partie des films plus « méditerranéens » de Cassavetes », on y parle fort en bougeant les bras, on gesticule, on crie, on se dispute. Et puis on se réconcilie le soir venu autour d'une bonne tablée, comme dans « une femme sous influence », ou dans une moindre mesure dans « Minnie et Moskowitz », film romantique de Cassavetes qui raconte l'histoire de deux « losers » déjà mûrs qui finissent par former un couple contre vents et marées :

une new-yorkaise distinguée et un gardien de parking un peu trop chevelu.

Cassavetes est mort il y a près de vingt-deux ans, épuisé de se battre contre les grandes compagnies dirigés depuis les années 80 non par des producteurs qui aimaient le cinéma, mais par des technocrates et des gestionnaires recherchant surtout le profit, la blague du « Nouvel Hollywood » étant disparue depuis longtemps.

Même si ces producteurs de l'âge d'or aimaient aussi beaucoup l'argent et la réussite de leurs productions, même si ils étaient la plupart du temps complètement dingues aux yeux du pékin moyen, tel Darryl F. Zanuck, force restait au cinéma.

Cassavetes aimait passionnément le cinéma, à la manière de tous les autres grands de cet art, et comme les vrais cinéphiles l'aiment, à savoir pour conjurer l'angoisse, pour fixer sur la pellicule le plus d'émotions, pour s'ouvrir le plus possible à des centaines d'univers, pour partager avec le public dans la salle tout ce que l'on peut ressentir au cinéma.

Beaucoup se souviennent surtout de Cassavetes dans des films dits de genre célèbres comme « The dirty dozen » où il joue un des salopards, ou dans « The Fury » dans Brian de Palma dans lequel il est un agent secret mégalomane qui finit par mourir à se prendre pour dieu.

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Et bien sûr, il aussi été le héros de « Johnny Staccato », une série policière sur un détective qui est en même temps un pianiste de jazz fauché. On y entend du « be bop » doux et nostalgique, un rien dissonant, annonçant la suite, l'époque qui s'amenait à grands pas ensuite, celle de l'hyper-consumérisme, du sur-anonymat, des mystificateurs en tout genre qui vendent leur camelote au gogo. Cette série tient du « noir », du vrai polar, sans le côté didactique obligatoire qui suivra plus tard.

Et finalement, on peut se dire que les films que réalisera Cassavetes sont empreints de la vision du monde d'où découle le polar, qu'il utilisera dans ses réalisations les mêmes codes visuels, sans pour autant raconter une histoire de détectives ou de criminels, sauf dans « Gloria » avec Gena Rowlands dans le rôle-titre (oubliez le remake à la noix avec Sharon Stone) ou dans « Meurtre d'un bookmaker chinois » avec Ben Gazzara.

Dans « Gloria », Gena Rowlands est une ancienne danseuse de cabaret louche, ancienne petite amie d'un ponte de la mafia. Elle habite à côté d'un comptable du « syndicat » qui se fait assassiner car il a trahi. Le petit garçon de ce comptable se réfugie chez elle. Pourtant seule, n'ayant rien à perdre, elle se prend de l'aider et finit par le sauver, sans doute en y laissant la vie, la dernière scène, de retrouvailles avec Gloria, étant sans doute un rêve du petit.

Dans « Killing of a chinese bookie » Ben Gazzara est le propriétaire d'une boîte un peu minable. Devant de l'argent à des truands, il n'a que quelques heures pour réunir une somme importante. On y voit tous ses efforts absurdes, le vide apparent de la vie du personnage, Cosmo, qui n'a pas de famille ou de relations amoureuses, son humanité derrière ses attitudes de pseudo-affranchi. Pour rembourser, il doit tuer quelqu'un, ce qu'il fera, mais ça finira mal quand même.

Ces deux films « noirs » de Cassavetes tiennent de la même veine qu'une des meilleures adaptations de Raymond Chandler qui est « The Long Goodbye » de Robert Altman, avec Elliot Gould, ou que justement « l'Ami américain » de Wenders, qui lui aussi s'inspirera des codes et du style des films de genre pour réaliser ses films.

De plus comme Altman et Wenders, Cassavetes reste humble devant son sujet, il n'a pas de « doxa » quelconque à vendre, de vulgate à promouvoir, comportements répandus en France parmi les réalisateurs de films de genre, ce qui gâche souvent leur propos. Cassavetes ou Altman n'ont pas besoin de gros sabots idéologiques pour faire passer la vacuité des non-lieux modernes qui se multiplient, du vide total des aspirations des esclaves dociles de la modernité, de leur soumission aux normes et à l'argent.

Le jazz est d'ailleurs au cœur d'un des ses premiers films : « Shadows », qui raconte l'histoire d'une jeune fille noire-américaine, incarnée par Lélia Goldoni, à la peau très claire et les conséquences de ce qui est pour elle un handicap, car elle est trop « blanche » pour les autres personnes de sa communauté, et trop « noire » pour les blancs. Le financement de ce film commença avec un appel de Cassavetes lancé à la télévision américaine, ce qui permit de recueillir les premiers fonds. L'histoire fut improvisée au fur et à mesure avec les acteurs et Cassavetes, le plus souvent sous la contrainte de lieux obligatoires de tournage.

On note que la liberté de tourner caméra « au poing » ou « à l'épaule », célébrée par la « Nouvelle Vague » en France au même moment, implique des exigences artistiques supérieures pour donner une cohérence au film. Cassavetes n'est pas très loin d'Orson Welles dans son travail, qui subit les mêmes contraintes, obligé pour une scène de « Othello » de tourner dans un hammam turc du fait de la difficulté pour lui d'acheter des costumes « d'époque » aux acteurs.

Pour essayer d'avoir un peu plus de liberté, il tenta ensuite de tourner un film plus grand-public, plus commercial, et aussi très larmoyant, « A child is waiting », avec Burt Lancaster et Judy Garland vieillissante, mais qui n'eut pas assez de succès pour lui donner les coudées franches. Car Cassavetes, on ne se refait pas, refuse d'y chausser de gros sabots et s'y montre subtil, la subtilité ce n'est pas très vendeur.

Cassavetes a aussi tourné des films « choraux » comme « Faces » ou « Husbands » dans lesquels il fait le portrait de plusieurs personnages, sans pour autant sombrer dans la facilité d'en faire des archétypes ou des icônes, comme ces trentenaires/quadragénaires tournant des réalisations consistant pour une génération à se regarder le nombril. Et pourtant les maris de « Husbands » sont objectivement des minables, des types un peu nuls, comme le sont au moins de temps en temps tous les maris. Mais ce sont aussi des types attachants qui ont du cœur et qui savent le montrer.

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« Faces », où l'on voit Tim Carey, que l'on retrouve aussi chez Kubrick (dans « l'Ultime Razzia »), ou encore John Marley qui est aussi dans « le Parrain » de Coppola, rappelle un roman de Don DeLillo avant l'heure, avec ses personnages comme surexposés, et esquissés au crayon noir comme s'ils n'étaient que des ombres. On parle beaucoup dans les films de Cassavetes, on parle encore plus dans « Faces » qui est assez long mais jamais lourdingue. Ce film montre que l'humain, ce qu'il a dans le cœur et l'âme, est toujours fascinant, même si cela engendre des sentiments forcément contradictoires. Et ce que l'on en retient, c'est aussi sa générosité.

La générosité, voilà ce qui manque au cinéma actuel, y compris le pseudo cinéma indépendant...

Tout comme l'élégance.

Ci-dessous, le thème musical de "Johnny Staccato" et la bande annonce de "Shadows"


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