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Quand Tolstoï dénonçait l'esclavage par l'argent

Par Labreche @labrecheblog

20_780766[1].jpeg« Tolstoï gauchiste ? » se demande de façon un peu racoleuse le bandeau qui entoure la couverture de cette réédition de L'argent et le travail, un texte méconnu du grand écrivain russe, dans sa traduction française de 1892. Le texte de Toltoï, lui, date de 1890 et relate en partie cette crise morale qui changea la vie de l’auteur de Guerre et paix et d’Anna Karénine.

La pensée politique et sociale du vieux Tolstoï

À la fin des années 1870, en effet, de profonds questionnements (reflétés dans certaines de ses plus belles œuvres de fiction comme La mort d'Ivan Ilitch) puis sa conversion au christianisme lui font emprunter le chemin de la contestation de l’ordre politique, social et économique de son temps, ce que reflète son grand roman Résurrection. Ce chemin, rappelons-le, mena Tolstoï à souhaiter adopter une vie retirée et ascétique, ce qu’il fit alors que sa santé déclinait en 1910. Quittant sa femme et ses enfants en plein hiver pour vivre en vagabond, Tolstoï fut pris d’une pneumonie et mourut quelques jours plus tard à la gare d’Astapovo, près de la maison familiale.

La pensée de Tolstoï, à la racine de ce qu’on appella par la suite l’anarchisme chrétien, se déploie ici à partir du problème de la misère galopante à Moscou, constatée par l’auteur alors qu’il participait au recensement de 1882. Mais le constat ― l’effroyable égoïsme de la société moscovite de l’époque, qui rend caduques toutes les valeurs humanistes et chrétiennes auxquelles croit Tolstoï ― est suivi de la désillusion la plus totale face à l’impossibilité constatée de réduire la misère par le développement d’actions de charité. Or, si Tolstoï est un gauchiste, il est, comme le précise Georges Nivat dans sa postface, un « gauchiste du christianisme » (p. 158). Il faut saisir la portée de la remise en question que vécut Tolstoï, confronté à son impuissance face à la misère.

Abolir l’argent pour retrouver le travail


S’ensuit donc une réflexion poussée sur la remise en question de l’ordre social. L’inégalité entre riches et pauvres, dont la seule cause est « l’accaparement des richesses [produites par les paysans, ouvriers, etc.] par les non-producteurs » (p. 52), est permise, légitimée et garantie par une réalité, un système, objet de l’essai : l’argent, qui n’est en rien, selon Tolstoï, un simple outil de représentation du travail et des échanges (le « voile » de Say et des économistes néoclassiques), mais bien « un signe conventionnel qui donne le droit ou plutôt le moyen de profiter du travail d’autrui » (p. 71), aboutissant à « une nouvelle forme d’esclavage impersonnel à la place de l’ancien esclavage personnel » (p. 72).

La dénonciation de ce système d’asservissement par l’argent, et de l’impossibilité de vivre en-dehors du système des échanges monétaires ― ce que démontre avec force, en particulier, une longue parabole consacrée aux îles Fidji, maniée avec l’habileté toute moderne d’un Jared Diamond ― aboutit à un programme simple résumé par le traducteur : « L’argent est mauvais, il faut s’en débarrasser, et tout de suite, en un coup » (p. 10). Un programme qu'il ne sera pas longtemps à défendre seul, même s'il peut aujourd'hui perturber le lecteur. Qui se souvient en effet, hormis Robert Castel qui le rappelle dans Les métamorphoses de la question sociale, que le Parti radical (pas le plus « gauchiste » donc) prônait encore en 1922 l'abolition du salariat en tant que « survivance de l'esclavage » ?

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Une actualité féroce

Derrière le message révolutionnaire de Tolstoï, ce qui frappe, c’est aussi la phénoménale, la féroce actualité de ces pages, où l’on découvre tour à tour un Tolstoï anticapitaliste, anarchiste, ou écologiste avant l’heure. Surtout, certains récits, certaines réflexions entrent en résonance avec les maux de notre temps. Qui, en lisant ces descriptions des miséreux de Moscou et de l’indifférence face à leur prolifération, ne pensera pas à la multiplication des « sans-abri » dans les villes françaises, de droite comme de gauche, dont aucun parti politique ne s’est saisi (et dont ce blog parlait il y a de cela un an) ? Qui, en lisant la dénonciation de la spéculation sur le pain et les citations bibliques qui l’illustrent (p. 108-124), ignorera le lien avec les « émeutes de la faim » qui, depuis plusieurs années, ont été le prélude à la vague révolutionnaire des pays arabes ?

Pour toutes ces raisons, la lecture de L’argent et le travail touche le lecteur d’aujourd’hui, qu’il connaisse les grandes œuvres de Tolstoï ou qu’il souhaite se familiariser avec celui-ci en écoutant d’abord son discours le plus ouvertement politique.

Léon Tolstoï, L'argent et le travail
Préface d’Émile Zola, Postface de Georges Nivat, traduction d’Ély Hapérine-Kaminsky (1892)
Édition des Syrtes, 2010


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