Magazine Cyclisme

Des hauts murs de béton au mur du marathon: Retour au Kenya

Publié le 25 juin 2011 par Marathonien67

Des hauts murs de béton au mur du marathon: Retour au Kenya
 
 
Retour au Kenya :
 
En ce jour du mois de février 2007, je quittais l'aéroport de Strasbourg le cœur léger, je savais qu'en posant le pied sur le sol Africain, tous mes petits tracas disparaîtraient d'un seul trait. Je partais pour un voyage fantastique dans une contrée d'une beauté rare. Toutefois, avant de pouvoir poser mes valises sur le sol Kenyan, j'allais d'abord devoir embarquer à bord de quatre avions. Mon premier vol me conduit de Strasbourg à l'aéroport de Paris Orly. Le second, de Paris à Londres. Enfin, le troisième, un vol long courrier, décolla de la capitale Anglaise pour mettre le cap sur Nairobi. Au départ, Mama Africa semblait si loin. Mais finalement, mon périple pris fin dans un vieux zingue tout défoncé en partance pour Eldoret, la Mecque de la course à pied. A bord de cet engin, émerveillé, je regardais par le hublot. Des paysages absolument somptueux défilaient devant mes yeux. Je m'imaginais déjà, basket au pied, à parcourir ces plaines immenses. Je jubilais à l'idée d'accomplir mon second pèlerinage de coureur à pied, sur le sol de la terre mère Afrique. La première fois ce fut magique, un séjour pleins de belles images. Je me remémore tant de bons souvenirs. Je revois le visage rempli de bonté de ces gens qui m'ont accueilli à bras ouverts. Je revois aussi le sourire de ces enfants qui s'en vont à l'école en courant. Chaque fois que j'approche du sol Africain, c'est comme si je renaissais. Je ne sais pas pourquoi mais des larmes coulent. J'essaie de me maitriser mais je ne peux rien y faire, c'est incontrôlable. 
 
En tout, avec les escales, mon voyage aura duré vingt quatre heures, mais une fois sur place, la fatigue a très vite laissée place à l'enthousiasme. J'étais heureux de me retrouver au paradis des coureurs de fond, loin de toutes les contraintes de notre société de consommation. J'allais enfin pouvoir respirer un air pur, dénué de toute pollution.  Ici, à l'entrainement, on ne croise aucun véhicule à moteur. On peut juste voir défilé de nombreuses bicyclettes pilotés par des livreurs un peu cinglés. Sur leurs curieuses montures, se retrouvent entassées de façon ordonné, des tonnes de marchandises. Du pain de mie, des cigarettes, du thé ou encore d'autres produits de premières nécessités sont déposés au dessus du garde boue arrière. Les cageots s'empilent comme ça, les uns sur les autres jusqu'au ciel. Je regarde passer ces curieux engins, en me demandant comment les équilibristes juchés dessus se débrouillent pour ne pas que leurs paquets ne dégringolent à chaque coup de pédale qu'ils donnent. En les regardant passer, on a vraiment le sentiment qu'une catastrophe est imminente, mais rien ne se passe jamais.
Logé dans un camp à Kaptagat, réveillé au chant du coq, avec les autres pensionnaires, nous nous retrouvions tous devant un vieux portail en bois qui avait du mal à fermer et qui faisait office de porte principale. Avant de démarrer le footing, dans les brumes matinales, je serrais la main de mes camarades sans pouvoir très nettement distingué leurs visages. Dans la pénombre, tous les chats sont gris. Nous avions tous la même couleur de peau. Nous n'étions que des ombres anonymes, unis par la même passion et poursuivant le même but. L'envie de réussir nous unissait tous. Dans le groupe, nous étions tous égaux, tous frères, notre seule ennemie commune était la souffrance. C'était notre seule adversaire sur la longue route menant vers la réussite. Toutefois, dans la lutte qui nous unissait, mes compagnons et moi, une différence était notable. En venant en Afrique, je faisais le choix de vivre sans tous les artifices que certains d'entre eux rêvaient de posséder. Je quittais mon confort d'européen et ma literie hyper moelleuse pour venir m'installé sur un matelas plus fin que la semelle d'une paire de mocassin Italien. Mais je n'en avais que faire, car je venais pour vivre une expérience unique. Au fil des jours, je m'habituais à la rudesse de ces conditions de vie. Le chef de notre camp, se prénommait Victor, drôle de prénom pour un Kenyan. Coureur de 3000 steeple, il n'avait jamais pu quitter le pays. C'est lui qui décidait du programme et du contenu des séances que nous faisions sur la piste en terre battu du village. Ici, l'entrainement, dans sa totalité, était effectué en commun. L'individu se fondait dans la masse. Le groupe était soudé comme les cinq doigts d'une main. Victor s'occupait d'organiser la vie au camp. Par exemple pour les repas, il s'occupait de prélever auprès de chaque coureur une petite somme d'argent qui s'en allait grossir un pot commun qui servait ensuite a acheté de la nourriture. Les sacs de riz et de maïs s'entassaient en grand nombre dans la cabane qui servait de cuisine et qui se trouvait tout près du réfectoire. A l'intérieur de celui ci, se trouvait une demi-douzaine de table, en dessous desquelles, étaient soigneusement alignées plusieurs rangées de chaises en bois semblable à celles des salles de classe de chez nous. Pour un peu, on se serait presque cru en colonie de vacance. En échange de ses services, le cuistot avait obtenu une place au camp et le droit de s'entraîner sans avoir à payer un loyer au responsable. Il se prénommait Kipchoge. Bon spécialiste du semi marathon, il rêvait de participer à des courses en Europe mais hélas il devait faire face a une concurrence de taille. Les centaines de coureurs que nous croisions tous les matins sur les routes toutes proches de notre camp avaient tous le même objectif en tête. Des dizaines de camps d'entraînement existent à Kaptagat, avec des parcours d'une beauté et surtout d'une rudesse à vous coupé le souffle. A 2500 mètres d'altitude, le moindre faux plat se transforme en réel obstacle. A six heures du matin, on part à jeun et les footings se finissent toujours au carton.  En plus, deux à trois par semaine, vers neuf heures trente, il faut rejoindre la piste, certaines fois sans avoir pu avaler un petit déjeuner consistant. Dans ces conditions, dur de reprendre des forces.
Entre nos deux sorties matinales, souvent, très souvent même, nous ne buvions que du thé. Pour échapper à la fraicheur matinale, nous nous retrouvions tous dans le réfectoire. Réunis en cercle autour de la grande théière, on se demandait quelle bonne surprise elle allait encore nous réserver aujourd'hui. Victor, le chef du camp buvait toujours le premier et nous l'observions. Lorsque le breuvage ne contenait pas de sucre, après avoir bu une gorgée du précieux liquide, il nous regardait tous avec un petit sourire aux coins des lèvres. A ce moment précis, en fixant des yeux le bonhomme, on comprenait qu'il n'y avait plus rien à espérer. Pas besoin de faire de trop long discours, son regard, à lui seul, voulait dire plus que des mots. Mélange de rage et de résignation, il en disait long sur la mentalité de celui qui le lançait fièrement. Une fois encore, ce matin là, le sucre ne serait pas de la partie. Pourtant, aucun d'entre nous ne se plaignait jamais. Même si la nouvelle ne réjouissait personne, toute l'assemblée choisissait d'en rire plutôt que d'en pleurer. Et tous les matins, on rejouait le même satané refrain. Le même regard, était suivi des mêmes éclats rires et la même rage au cœur était perceptible auprès de chacun d'entre nous.
 
C'est dans la précarité que se consolident les rapports humains. C'est dans les durs moments, qu'on voit le vrai visage des gens. Les Kenyans sont des gens très croyant. Certains d'entre eux, ne s'entraînent pas le dimanche pour se rendre à l'église. On les voit s'y rendre endimanché. Je me souviens de l'eau du puits qu'il fallait remonter à l'aide d'un seau en bois percé par endroit et d'une simple corde. On s'en servait pour se laver. Je me souviens aussi des petites bougies rouges qui servaient à nous éclairé une fois la nuit tombée parce que dans notre camp, il n'y avait pas l'électricité. A notre arrivée, le premier jour, on nous avait expliqué que le courant allait vite être rétabli mais un mois plus tard on attendait encore. Le pays étant situé dans le prolongement de l'équateur, le soleil se levait tout les jours à six heures tapante, pour se coucher à dix huit heures. Le soir il faisait nuit noire, seules les étoiles nous apportaient un peu de lumière. Des fois, on sortait un jeu de carte pour faire passer le temps avant l'extinction des feux. A 21 heures, les bougies s'éteignaient et tout le monde s'endormait dans des couvertures militaires poussiéreuses, avec pour les plus chanceux, un ou deux draps propre en dessous. Une fois les yeux fermés, on pouvait presque toucher la gloire du bout des doigts. On rêvait tous de victoire et de podiums. Je gardais mon survêtement pour dormir car les nuits étaient fraîches à 2500 mètres d'altitude. J'avais dû bricoler mon matelas avec de la mousse récupéré dans un vieux fauteuil pour que les lattes en bois du sommier arrêtent de venir chatouiller mes vertèbres. Une certaine routine s'installait au bout de quelques jours à ce régime. Un régime sec, qui ne laisse pas de place aux faibles. La pauvre âme sensible n'a pas d'autre choix que l'abstinence. On ne vient pas ici pour faire du camping. Les drogués du portable et les toxicomanes du net doivent bazarder leurs matos dernier cri avant de franchir le seuil de la porte du camp. Ici, on se shoote seulement avec une paire de basket au pied et avec le peu d'oxygène qu'on peut trouver. Les routes en terre rougeâtre s'étendent jusqu'à l'infini. On peut courir des heures sans s'en apercevoir. Les kilomètres s'additionnent au fur et à mesure, inlassablement. A force, les chaussures en prennent un coup, alors il faut sortir l'artillerie lourde. Une brosse bien dure et du savon leurs redonneront un semblant de vie.
A l'heure de la sieste, je rejoignais ma chambre. Je m'allongeais sur mon lit, les bras en croix derrière la nuque et je fixais des yeux le mur qui me faisait face. Sur celui ci, dans un pur moment de solitude, j'avais scotché quelques pages que j'avais découpées soigneusement dans l' Equipe magazine. Comme ça, j'avais un peu de compagnie, même si des milliers de kilomètres me séparaient des sportifs qui s'affichaient sur le mur de ma chambre. Ce magazine l'Equipe, je l'ai lu et relu entièrement. A la fin du stage au camp, même les pubs, je les connaissais par cœur. Dans notre groupe, il y avait un coureur Suisse qui s'appelait Dieter. A mon arrivée, ça faisait déjà trois mois qu'il était sur place. Le jour de son départ, je me souviens qu'il s'était peint le corps entièrement avec du cirage et qu'il m'avait ensuite demandé de le prendre en photo avec quelques coureurs Kenyans du camp. Sur ce coup là, il avait eu une idée de génie. Sauf qu'ensuite, il a galéré un max pour retrouver sa blancheur d'origine. On le voyait qui se frottait comme un dingue avec un chiffon pour effacer toutes les marques noires de son corps et de son visage.
Le soir vers 19 heures, Kipchoge le cuistot, nous gueulait dessus. Il était alors temps de passer à table. Nous convergions tous vers le réfectoire. Une fois sur place, installés autour d'une même table, nous partagions l'Ougali, une sorte de pâte blanche à base de maïs,au goût neutre, très énergétique, qu'il fallait manger coûte que coûte pour tenir le rythme infernal de l'entrainement. Il fallait reprendre des forces. La routine planait au dessus de nos assiettes. Au bout de quelques jours à ce régime, on aurait aimé pouvoir varier un peu la composition de nos repas, mais nous n'avions pas le choix. Et puis, de toute façon, on ne mangeait pas pour apprécier la bonne chaire, comme chez nous en Europe, mais simplement pour survivre.
 
 

 
 
 
 
 
 
A la mémoire de Madame Tanui.  
 
 
 
 

Ajouter cette vidéo à mon blog


 
 

Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

  • Retour

    Retour

    Changement d'année dans un minuscule village face au mont Ventoux. Nous sommes sept dans cette maison qui domine la vallée, chacun vacant à des activités plus o... Lire la suite

    Par  Karedig
    POLITIQUE, SOCIÉTÉ
  • Kenya : Près d'un milliard de dollars de perte en exportations de fleurs

    Kenya Près d'un milliard dollars perte exportations fleurs

    Les exportations kenyanes en fleurs coupées pourraient accuser une perte d'un milliard de dollars, en raison des annulations de vol à cause de la neige dans... Lire la suite

    Par  Joël Bruffin
    CONSO, DÉCORATION, JARDIN
  • Aller/Retour

    Aller/Retour

    ( Oui Je vise le lectorat des joggers moustachus...)Cremlystella, ben sa phase "je m'intéresse à la fashion", elle est terminée.Rassurez vous je me balade pas... Lire la suite

    Par  Cremlystella
    A CLASSER
  • Retour & Awards !

    Salut les filles ! Vous m'avez manqué, vraiment, je sens que ces dernières semaines j'ai un peu laissé tomber le blog, le moral n’était pas vraiment au beau... Lire la suite

    Par  Safiaa
    MODE FEMME
  • Retour Télé !

    Evelyne Thomas revient à la Télévision...On ne s'était pas apperçu qu'elle était parti, mais c'est normal, quand un vide s'en va on ne s'en rend pas compte,... Lire la suite

    Par  Douillon
    CARICATURES, POLITIQUE, SOCIÉTÉ
  • Retour ....

    Retour ....

    .... à Madonna di Campiglio. En même temps que la Scuderia Ferrari, l'équipe Ducati de Moto GP faisait sa promo avec son nouveau leader, l'illustrissime... Lire la suite

    Par  Rural
    AUTO/MOTO
  • Le parc Tsavo est et ouest au Kenya

    Le Kenya, terre des animaux, possède de nombreux parcs naturels, idéals pour les safaris. Le plus célèbre est celui du Tsavo. Présentation du parc national Tsav... Lire la suite

    Par  Thomascook
    VOYAGES

A propos de l’auteur


Marathonien67 125 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazines