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Moonboots

Publié le 10 août 2011 par Cécile D.
Moonboots"Embrassade"Pierre Monestier

C'est un lundremanche d'Août pas doux. La ville a enfilé ses moonboots. Elle clapote dans un spleen qui éclabousse Pablo. Ça ne le gêne pas. Qu'elle soit bottée ou en tong, il aime ses chaussées. Il a l'humeur étanche. Il marche. Ses semelles ont des ailes dont les plumes de cuir écrivent dans sa tête des avenues d'histoires. Il essuie ses lunettes et tourne rue des abbesses en évitant une flaque. 

Pablo a un trottoir qu'il s'est pavé tout seul. Il a fouillé sa terre il y a bien longtemps, s'est fait archéologue en creusant l'ardoisière où sa vie a tracé l'inventaire de ses geôles. Il y a trouvé des pierres où grouillaient des dragons, des sphinx, des licornes et même des oxymores et a vu comme Rimbaud des "Tortures qui rient". Alors soigneusement il a pris son burin et comme se voulant libre, il les a rabotés. Et puis un peu plus tard il a saisi sa bêche. Il a déraciné le chiendent le liseron le plantain et l'ortie qui comme des courtisans envahissaient sa rue. Ainsi son macadam il se l'est fait léger, ignorant les gorgones qui arpentent sa cité. Personne ne l'attend et il n'attend personne. Il marche.
Ce lundremanche d'Août, Pablo sous un ciel gris n'a pas le pas perdu. Il suit sa voix du monde comme un Mose Allison sur un boogie woogie libre sur ses deux pieds. S'évadant d'une vitrine, un mannequin aux jambes fuselées à la Cyd Charisse l'entraîne vers la Butte en chantant sous la pluie. Son Mont de Mars à lui n'a pas l'idée guerrière. Il a l'âme aérienne, celle qui contemple la vallée qui s'affaire. Pablo n’a pas d’amour, il l’emprunte parfois mais ne le garde pas. Il marche.  

Comme un chat sans gouttières il gravit en danseuse les marches de l'escalier de la rue Foyatier. Pablo atteint le Tertre sans en peindre la place, s’assoit à une terrasse près d'une femme qui fume devant un expresso. Elle n’a pas l’air pressé, on dirait qu’elle attend. Ça plait bien à Pablo, il se penche vers elle.

- ça n’sert à rien vous savez!
- A rien quoi?
- D’attendre.
- Je n’sais faire que ça
- Vous le faites mal on dirait
- mal, pourquoi?
- parce que ça vous rend triste

- je vous l’ai dit, je n’sais rien faire d’autre.
- si vous voulez je peux vous apprendre
- apprendre quoi?
- à attendre sans être triste.
- je veux bien mais il pleut
- Oubliez la pluie
- d’accord et après? J’attends encore!
- vous attendez quoi ou qui d’abord?
- j’attends Raoul
- vous êtes sûre qu’il va venir?
- Non
- Raison de plus pour ne pas l’attendre
- mais…
- Attendre c’est mourir
- C’est faux, je suis pleine d’espoir!

- Vos yeux me disent le contraire.
- Bon… alors que dois-je faire Monsieur mon conseiller?
- Pablo...
- Moi, Tess...

- Alors Tess ne figez pas votre temps dans l’attente. C'est un temps mort pire que la mort puisqu'il vous fait souffrir. Vivez! Si Raoul a envie de venir, il viendra.
- Mais je veux qu’il vienne!
- vous ne pouvez pas vouloir à sa place Tess, venez! ...


Tess a souri et s’est levée. Ils ont marché longtemps en ignorant la pluie. Leurs pas sur le trottoir laissaient des confidences et le temps dans leur voix discrètement fondait. Quand la Place Pigalle s'est mise à pétiller du clin d’œil des spotlights, Pablo a vu que Tess n’avait plus l’œil triste. Ils ont marché encore jusqu'au Moulin Rouge, puis se sont séparés comme ils s’étaient connus.

Pablo est resté longtemps à regarder au loin Tess qui s'éloignait Boulevard de Clichy. C'est alors qu'il a vu que la ville avait mis ses moonboots. Maintenant c’était lui qui était dans l’attente. Pourtant il était sûr d'avoir tout raboté...
Moonboots
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