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“We need to talk about Kevin” de Lynne Ramsay

Par Boustoune

Comment convaincre le plus fervent des militants anti-avortement de retourner sa veste en moins de deux heures, montre en main? Lui montrer We need to talk about Kevin, le nouveau film de Lynne Ramsey…

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Tout simplement parce qu’ici, la maternité n’est pas, mais alors pas du tout, décrite comme un des plus grand bonheur de l’existence d’une femme…
Le personnage principal, à contre-courant des portraits de femmes épanouies par l’enfantement, peine à éprouver de l’affection pour cette petite chose braillarde à qui elle a donné vie. Pour elle, l’amour maternel n’est pas une chose innée. Elle doit prendre sur elle pour endurer les cris de l’enfant, particulièrement geignard, tout comme elle devra prendre sur elle, plus tard, pour supporter ses provocations et ses caprices… Et vivre en culpabilisant d’être une mauvaise mère, incapable d’entourer son fils de l’affection dont il a besoin…
Mais il faut dire que le rejeton en question est, de mémoire de cinéphile, l’un des gamins les plus terrifiants jamais vu dans un film. Un fieffé salopard, pervers, cynique et manipulateur, qui envoie se rhabiller le Damien de La Malédiction
Franchement, personne n’a envie d’accoucher d’un pareil monstre.
Oui, vu comme cela, la maternité est un véritable cauchemar…

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D’ailleurs, c’est une étrange séquence onirique aux dominantes rouge-sang qui ouvre le film. Une foule compacte semble se baigner dans de la soupe à la tomate, et de cet amas de corps émerge Eva, le personnage central du récit.
Elle émerge aussi de son sommeil et de ce rêve écarlate, pour découvrir que son petit pavillon de banlieue a été vandalisé, recouvert de peinture rouge par des voisins haineux. Et sa voiture a subi le même sort.
Mais Eva ne bronche pas. Elle encaisse l’attaque comme elle encaisse les insultes que les gens lui adressent à chacun de ses déplacements… Elle a l’habitude. C’est son lot quotidien depuis… Depuis quoi, au fait?

Intelligemment, la cinéaste retarde la réponse à cette question cruciale. Elle préfère nous intriguer à l’aide d’un montage finement morcelé qui entremêle passé et présent, nous invitant à reconstituer un puzzle qui raconte le calvaire d’Eva et tourne autour de la relation heurtée, douloureuse, terriblement complexe, qui l’unit à son fils Kevin. Un puzzle dont les pièces peuvent aussi se voir comme les fragments d’une vie brisée, de vies brisées…
Ce dispositif, brillant, lui permet d’une part d’éviter le piège d’une adaptation littéraire trop classique (1) – notamment en s’affranchissant d’une narration en voix-off qui aurait été bien trop lourde – et, d’autre part, d’impliquer le spectateur, de l’entraîner dans ce récit tumultueux…

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Lynne Ramsay a fait le choix de frapper très fort d’entrée de jeu.
Difficile de ne pas être fasciné par la maestria de la mise en scène, extrêmement précise et rigoureuse. Chaque cadrage est millimétré, chaque plan sert la narration et illustre les thématiques du film. Et les transitions sont toujours savamment élaborées…
Difficile de ne pas admirer l’énorme travail réalisé sur les couleurs. Il y a toujours une trace de rouge à l’écran, sous une forme ou une autre, et quelques éclairs de jaune, couleur d’un accessoire ayant trait à ce drame dont on ne découvre la teneur qu’à la fin du récit…
Difficile, enfin, de ne pas applaudir à l’exploitation optimale de l’environnement sonore. La cinéaste prend un malin plaisir à étirer les scènes où Kevin, alors nourrisson, passe son temps à brailler – ou plutôt à nous vriller les tympans. Du coup, on partage le soulagement coupable d’Eva lorsqu’elle s’approche des ouvriers et de leurs marteaux-piqueurs pour ne plus avoir à subir les hurlements de cet infernal gamin…

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Oui, la cinéaste frappe très fort d’entrée de jeu. Suffisamment pour nous happer immédiatement dans le film.
Mais un peu trop pour maintenir ce niveau d’excellence de bout en bout. Dommage…
Le film faiblit en effet dans sa seconde partie, un poil trop longue et trop appuyée dès lors que l’on a compris les tenants et les aboutissants de l’intrigue.
Cependant, même quand la mise en scène marque le pas, il reste les performances des acteurs. Celles de Jasper Newell (Kevin à 6 ans) et d’Ezra Miller (Kevin à 17 ans), inquiétants à souhait. Celle de John C. Reilly en père de famille dépassé par les événements.
Et, bien sûr, celle de Tilda Swinton, égale à elle-même dans le rôle d’Eva. Comprenez : magnifique, bouleversante, géniale, brillante, superbe, et autres superlatifs de rigueur déjà utilisés pour saluer ses performances dans Orlando, The War zone, Bleu profond, Julia, Amore ou dans les oeuvres de Derek Jarman. En un mot : géniale.

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Elle réussit la gageure de restituer les émotions complexes qui traversent son personnage, la honte, la culpabilité, l’amour et la haine, le désespoir et la résignation, la révolte et l’incompréhension.
Elle est bouleversante en tant que principale victime de la tyrannie de Kevin, contrainte de vivre avec la certitude d’avoir enfanté un monstre et de s’interroger sur sa responsabilité dans l’évolution anormale de l’enfant.
Car Eva n’est pas une sainte. Elle sait qu’elle ne voulait pas de cet enfant, qu’elle n’avait pas la fibre maternelle et qu’elle n’a donc pas su apporter à Kevin l’amour dont il avait besoin pour s’épanouir correctement. Elle n’a pas toujours su dissimuler son agacement face au comportement rebelle de son fils et, culpabilisant constamment de son manque d’affection vis-à-vis du gamin, n’a pas su imposer son autorité…

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De cette ambiguïté naît un vertige comparable au paradoxe de l’oeuf et la poule : Kevin est-il né psychopathe ou bien l’est-il devenu à cause du vide affectif provoqué par sa mère?
Et à cela s’ajoute un autre questionnement : quel rôle a joué la société dans cette affaire? Eva n’a-t-elle pas accepté d’avoir un enfant pour répondre à une certaine pression sociale, pour obéir à une certaine conception de la “normalité”, véhiculée par l’imagerie traditionnelle de l’American Way of life : le pavillon de banlieue, le couple heureux, de beaux enfants gambadant dans le jardin ?
Au passage, elle en prend pour son grade, ici, l’American Way of life : Maison et voiture saccagées, couple déchiré, enfant infernal, voisinage haineux et intolérant. Tout un programme bien loin des habituels clichés vantant la qualité de vie américaine… Et Lynne Ramsay se permet également d’égratigner la société de consommation par petites touches subtiles…

We need to talk about Kevin  est résolument une oeuvre évoluant à contre-courant. Lynne Ramsay cherche à faire réagir le spectateur, à provoquer la réflexion ou l’indignation. Et cela fonctionne. On sort de la salle secoué, sonné, en éprouvant un sentiment d’inconfort, de malaise. Mais on a aussi la certitude d’avoir vu un film fort, dense, impressionnant de maîtrise, tant sur le plan narratif que formel.
On se dit que l’oeuvre de Lynne Ramsay aurait bien mérité un prix de la mise en scène lors du dernier festival de Cannes et on attend désormais avec impatience son troisième long-métrage.…

(1) : Le film est tiré du roman de Lionel Shriver, “Il faut qu’on parle de Kevin” – éd. J’ai lu

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We need to talk about Kevin We need to talk about Kevin
We need to talk about Kevin

Réalisatrice : Lynne Ramsay
Avec : Tilda Swinton, John C.Reilly, Jasper Newell, Ezra Miller, Ashley Gerasimovich
Origine : Etats-Unis, Royaume-Uni
Genre : Junior le terrible
Durée : 1h50
Date de sortie France : 28/09/2011
Note pour ce film : ●●●●●●

contrepoint critique chez : Libération

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