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Au final, ce réacteur de troisième génération est bourré de défauts de construction - Yannick Rousselet, responsable de la campagne Nucléaire à Greenpeace
Publié le 24 septembre 2011 par LommedesweppesDoctissimo : Quelles malfaçons ont été mises en évidence par l'ASN ?
Yannick Rousselet, responsable de la campagne Nucléaire à Greenpeace : : La première chose à remarquer, c'est que ces lettres, qui datent de juillet, ne sont pas les premières du genre. On trouve les même lettres de l'ASN datées d'il y a 2/3 ans ! Depuis le début du chantier, ces problèmes de malfaçons existent et ne sont pas réglés... Au-delà des mises en demeures d'EDF par l'ASN, rien ne se passe. Il y a régulièrement des problèmes au niveau :
- Du béton (cf ci-dessous) ;
- Du ferraillage : Les défauts de ferraillage correspondent au fait qu'il y a un manque de continuité au niveau des structures de maintien du béton (une sorte d'ossature). A certains endroits, il y a eu coulage de béton sans ferraillage, ce qui met en péril la solidité de la structure ;
- De la qualité des soudures ;
- De la qualité des pièces fournies par les prestataires.
Au final, nous avons un réacteur de nouvelle génération bourré de défauts de construction. Par ailleurs, quand on entend Bouygues répondre "qu'ils vont réparer", il y a de quoi être inquiets ! En effet, s'il faut déjà réparer un édifice en construction, il y a à craindre pour sa pérennité... et pour nous quand on sait que c'est une centrale nucléaire.
Doctissimo : Dans les lettres de l'ASN, l'utilisation du béton attire toutes les critiques. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Yannick Rousselet : : Avant toute chose, l'homogénéité et la solidité du béton coulé est essentielle. Pour cela, il faut couler en une seule fois sinon, on s'expose à l'apparition de nids de cailloux, comme c'est le cas sur le chantier de l'EPR. Les nids de cailloux correspondent à du béton dans lequel on retrouve du gravier et peu de ciment. Le fait de recouler le béton dans les nids de cailloux a un réel impact sur la solidité finale du béton, qui ne sera forcément pas optimale. Pour les coffrages, leur fond doit être absolument propre sans quoi cela nuit à la solidité des fondations (plus précisément à l'adhérence entre le béton et les fondations). Autre problème mis en évidence par l'ASN, la présence de laitance de béton sur les ossatures en inox. En fait, quand le béton est coulé, il peut y avoir des éclaboussures et le ciment se colle aux alentours. Et ces malfaçons interviennent sur des structures directement liées à la sûreté nucléaire puisqu'on les retrouve dans les murs d'enceinte de la piscine de refroidissement et au niveau des enceintes des réacteurs. Si on décrypte les propos de l'ASN, on se rend bien compte, au-delà de la terminologie utilisée et volontairement "lisse", que le ton est très dur.
Doctissimo : Pourtant certains ingénieurs jugent que les trous dans le béton et les nids de cailloux sont des problématiques fréquentes dans le génie civil...
Yannick Rousselet : : Effectivement, les problèmes de nids de cailloux sont fréquents dans le génie civil. Sauf qu'ici, il ne s'agit pas d'un garage ou d'un HLM mais d'une centrale nucléaire... Le cahier des charges spécifie clairement que le coulage du béton doit s'effectuer en une seule fois. Normalement, il faut vérifier les dimensionnements du gravier, la liquidité du béton, son homogénéité... Sauf que depuis le début du chantier, la centrale à béton ne pose que des problèmes : les opérateurs n'ont pas respecté les consignes.
Doctissimo : Selon vous, est-ce que ces malfaçons sont de nature à "porter préjudice à la qualité finale des structures" comme l'indique l'ASN ?
Yannick Rousselet : : Pour moi, c'est évidemment. Et pour l'ASN, le gendarme de la sûreté nucléaire aussi ! Car pourquoi auraient-ils faits autant de lettres si la sûreté de cette centrale, dont ils ont la responsabilité, n'était pas remise en question ? C'est bien que l'ASN considère qu'il y a atteinte à la sûreté et qu'elle ose aujourd'hui révéler ces problèmes, en rendant disponible à tous ses lettres et rapports. Le fait de devoir d'ores et déjà réparer, les mises en demeures, les arrêts de chantiers, tout cela n'est pas de nature à rassurer. D'ailleurs, l'idée d'un moratoire sur l'EPR de Flamanville avait même été évoquée. Seulement, il existe bel et bien des contraintes politiques contre lesquelles il est difficile d'aller. Certes, le chantier a déjà été arrêté à deux reprises mais on imagine mal un retour en arrière, même si c'est ce que nous espérons.
Doctissimo : Comment de telles malfaçons sont-elles possibles sur un chantier aussi important ?
Yannick Rousselet : : Plusieurs raisons peuvent l'expliquer.
- Tout d'abord, il faut bien noter que cela fait plusieurs années que nous n'avons pas construit de centrales nucléaires. Difficile donc de profiter des retours d'expériences passées. Nous avons un peu perdu le savoir-faire et la technique qui, aujourd'hui, font cruellement défaut sur ce chantier.
- Autre raison possible, l'organisation du travail sur le chantier... Quatorze nationalités y sont présentes et tentent de dialoguer tant bien que mal, ce qui n'est pas forcément évident ! Par ailleurs, il y a également le problème de la sous-traitance en cascade, qui complique la tâche des techniciens qui ont du mal à s'y retrouver.
- La contrainte du coût y est également pour beaucoup... Dans le passé, on n'a jamais réussi à savoir combien coûtait réellement une centrale. Pour ce réacteur nucléaire de 3ème génération, le coût initial avait été fixé à 3 milliards d'euros pour 3 ans de travaux. Ce coût et ces délais largement sous-estimés sont aussi autant d'arguments de vente de l'EPR à d'autres pays mais également d'arguments pour dépeindre le nucléaire comme une technique rentable avec un faible prix pour le kiloWatt/heures.
Des logiques politiques et économiques qui n'ont pas survécu au réel : on se retrouve aujourd'hui avec un chantier qui va avoir 4 ans de retard et dont le coût a d'ores et déjà doublé ! Ils se sont imposé des contraintes d'argent et de temps, qui ont rendu les délais et coûts annoncés impossibles à respecter.
Doctissimo : Le contrôle du travail des prestataires de service auxquels EDF fait appel est sévèrement critiqué par l'ASN dès le mois d'avril...
Yannick Rousselet : : La sous-traitance ne bénéficie pas des mêmes conditions de travail, ni du même salaire. Il semble logique que la qualité de son travail soit moindre. D'après les syndicats, les travailleurs du chantier de l'EPR sont mal accueillis (vétusté des locaux, pas de navettes vers la ville...) pour des salaires de misère (par exemple, des ouvriers polonais qui accusaient leurs employeurs de ne pas les payer ont été renvoyés fissa dans leur pays d'origine...). De plus, quand EDF ne veut pas faire courir de risques à ses employés, elle fait appel à ceux que l'on appelle les nomades du nucléaire qui se déplacent d'un site à l'autre. Le problème est que cela nuit à la transmission du savoir-faire et des compétences.
Doctissimo : Quelle est la position de Greenpeace sur l'EPR ?
Yannick Rousselet : A Greenpeace, nous demandons purement et simplement l'arrêt de ce chantier pour se diriger vers une France sans nucléaire... ou du moins une France où la part de l'énergie nucléaire serait moins importante, ce qui est correspond assez au discours ambiant du moment. Alors effectivement, l'EPR a déjà coûté cher mais ce qu'il faut bien garder en tête, c'est que si ça continue, cela va coûter encore plus cher ! Sans parler du problème des déchets nucléaires, dont nous ne savons pas quoi faire... Nous sommes dans la situation aberrante d'un avion qui a décollé sans disposer d'une piste d'atterrissage.
Doctissimo : Où en sont les fameux stress tests européens, destinés à tester la sécurité des centrales en activité ?
Yannick Rousselet : Deux échéances : le 15 septembre, tous les exploitants doivent rendre leur copie à l'ASN. Et le 15 novembre, l'ASN rend ses comptes au gouvernement. En fait, l'ASN a édité un cahier des charges avec la liste de facteurs à vérifier qui a été envoyée aux exploitants, ces derniers étant chargés de vérifier la conformité de leurs équipements avec le cahier des charges. Ensuite, le 15 novembre, après avoir effectué des visites de contrôles, l'ASN rendra son avis au gouvernement sur ce qu'il convient de faire. En théorie, un comité sur la transparence est censé pouvoir avoir accès à tous les documents et aussi accompagner l'ASN dans ses visites. Sauf que si EDF a joué le jeu, Areva et le CEA refusent que des membres extérieurs à l'ASN puissent entrer sur leurs sites.
Propos recueillis par Yamina Saïdj, le 7 septembre 2011
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