Un voyage d'affaires m'amène ce jeudi à Nice, une ville que j'affectionne particulièrement, et me donne envie d'écrire sur mon grand père maternel, le colonel François Casile, un héros jusqu'ici pas googlellisé. Manque réparé."Mon père, ce héros au sourire si doux" disait Victor Hugo de son père, dans son poême intitulé Après la bataille ( le célèbre général va donner à boire à un ennemi blessé, qui essaie de le tuer."Donne lui à boire quand même" dit-il à son hussard). J'ai la conviction que mon généreux grand-père aurait ou a pu fait de même.
Né à Ajaccio en 1896, ce corse généreux et droit, s'engage à 18 ans; médaillé militaire aussitôt pour sa bravoure, blessé maintes fois, et reçoit la légion d'honneur et la croix de guerre avec palmes et étoiles à 21ans. Puis c'est Verdun, l'horreur absolue disait-il. Après l'armistice, c'est le Maroc avec la guerre du Rif, l'Allemagne en occupation, et la Syrie où il arrive capitaine.
Entre temps, à la faveur d'une permission en Lorraine, il tombe amoureux de ma grand-mère qui sortait à peine du couvent, et se fiance aussitôt. Elle a 16 ans de moins que lui et tellement subjuguée par le beau capitaine qu'elle en oublie son prénom. Il lui faut attendre la 1ère lettre de son amoureux pour lire sa signature au complet!
En Syrie, où il arrive jeune marié et jeune père, papie se passionne pour la langue arabe, qu'il perfectionne (il passera sa licence) et enseigne à ses hommes, français et arabes qu'il respecte infiniment: "Des hommes braves qui se font tuer pour la France"; en Syrie, il reçoit la rosette de la légion d'honneur.
A la déclaration de guerre, il rallie les troupes anglaises et rentre en France en 1941, comme chef d'état major à Grenoble, chargé par le colonel de Linarès de l'organisation de la résistance. Histoire parallèle de 2 frères qui s'adorent, son frère cadet Joseph Casile*, est un des 1ers compagnons à rejoindre le général de Gaulle. Le destin sera bienveillant pour les valeureux frères Casile, qui survivront à toutes leurs blessures et mourront plus que centenaires.
Papie revient en Meuse, comme chef d'état major à la fin de la guerre; cette Lorraine qu'il avait trouvée si inhospitalière pendant la 1ère guerre sera sa terre d'adoption, il y passera ensuite 6 mois par an, profitant avec ma grand-mère des hivers plus doux à Nice.
Et la Corse? Très jeunes orphelins de mère, papie et sa fratrie (lui, Antoine, Laurette et Jospeh )ont été élevés par une tante généreuse, elle-même mère de famille nombreuse. Papie y revient tous les 2 ans, à chaque permission. Le paquebot qui fait le tour de la Méditerranée pour rallier Marseille s'arrête à Ajaccio, de là la famille regagne le fief familial à Valle di Mezzana. Une année, rocambolesque arrivée au port: papie découvre que l'héritage familial a été spolié par un beau-frère bellâtre et douteux (au regard vert et au prénom de Napoléon) qui a fait tourner la tête de ma tante Laurette et vendu frauduleusement les propriétés.
Conflit intérieur vite réglé: pour récupérer l'héritage maternel, les frères devraient attaquer leur père. Il ne saurait en être question. Se contentant de faire destituer le notaire véreux, papie achète une maison à son père et boude la Corse pendant 40 ans.
Mes parents feront de cet ancien couvent isolé dans le maquis, entouré de sources, notre paradis de vacances, tant et si bien qu'un été 70, papie décide d'y retourner avec nous. L'accueil qu'il y recevra et le bonheur de nous y voir heureux balaiera ses dernières rancoeurs.
Il s'est reconverti dans les affaires civiles, mais quand arrive la guerre d'Indochine, il souhaite rempiler; mamie intercepte in extremis le courrier partant à l'état-major. La douce et élégante Lorraine est une maitresse femme, avec laquelle il n'est pas aisé de négocier. Il laisse tomber. Seul regret de ma grand-mère, papie qui a passé le concours de général d'intendance et classé dans la botte, a été disqualifié pour une erreur regrettable: il a signé sa copie. Pressé par ses supérieurs et sa femme de repasser l'épreuve, une simple formalité, il s'y refuse. Vexé rien ne le fera changer d'avis (plus têtu qu'un âne corse).
Chaque hiver, je passe des vacances chez eux à Nice, nous arpentons la ville de la promenade des Anglais au château à grands pas ( il y renoncera à 95 ans sentant une légère baisse de forme) et nous adonnons à la gourmandise (c'est un bec sucré, accro aux calissons et chocolats). Cet homme très érudit, insomniaque et lecteur infatiguable me nourrit d'histoires de la Méditerranée; jamais il ne voudra dicter ses souvenirs. Ce qui est fait est fait ( mektoub, c'est écrit). Fataliste (inch allah est son maître mot), il a perdu quelques illusions sur le genre humain, mais croit dans l'homme bon.
Quand la majorité est fixée à 18 ans, il se réjouit; je prends cela pour une preuve de confiance pour la jeunesse. "Oui, dit-il, mais surtout je vais pouvoir t'emmener au casino ans plus tôt que prévu".L'hiver suivant, nous allons au Palais de la Méditerranée, à Nice; il m'apprend à jouer, et m'oublie aussitôt pour se concentrer sur sa table.
Des années plus tard, mon oncle Joseph est nommé grand -croix de la légion d'honneur; il demande que son frère, commandeur, soit décoré en même temps. La lettre de nomination arrive. Papie la renvoie avec le mot suivant: " Merci, mais non, tant de poilus méritent la simple croix, donnez la leur et on verra ensuite".
Déçu comme nous, mais compréhensif, Joseph comprend qu'il ne changera pas d'avis. Le destin peu ordinaire des 2 frères, d'une bonté et d'une modestie peu communes, ne connaîtra pas cette synchronicité supplémentaire. Gageons qu'au paradis ( papie était athée, mais son comportement exemplaire en fait sûrement un des favoris de St Pierre), les 2 frères inséparables nous protègent et sont heureux: l'amour de notre famille est aussi fort aujourd'hui que celui qu'ils avaient pour elle et leur patrie.
Photo: Papie, mamie,maman à Baalbeck en 1934
*http://www.ordredelaliberation.fr/fr_compagnon/181.html






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