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Fonds souverains

Publié le 05 février 2008 par Marcaragon
Comme beaucoup, Mizuho Financial, deuxième banque japonaise, commença par nier son exposition aux subprimes. Mais, peu à peu, les enchères montèrent ; en décembre, la banque annonça une perte de 1,59 milliards de dollars pour l’exercice 2007-2008, puis se reprit, le 31 janvier dernier, convenant qu’après meilleur décompte, sa perte était en fait … du double, aux environs de 3,24 milliards de dollars ! Sumitomo Mitsui, concurrent direct au podium nippon, qui n’aurait égaré que 304 millions de dollars dans l’épisode des prêts hypothécaires à risque, profita de l’aubaine pour surpasser la capitalisation boursièreLe 20 juillet, Yahoo, portail Internet de renommée mondiale, publia des résultats qui déçurent ; la sanction suivit : le cours perdit près de 19% en séance. La capitalisation boursière de la société fut amputée de 9 milliards de dollars … de sa rivale. Et y parvint d’autant mieux que Mizuho décrocha de 8,8% le 16 janvier après avoir annoncé qu’elle se portait, à hauteur de 1,5 milliards de dollars 1, au secours de la banque d’affaires américaine Merrill Lynch, elle-même sinistrée dans le même guêpier. N’est pas sovereign wealth fund, c’est-à-dire fonds souverain, qui veut !    La crise du crédit, qui n’en finit plus de déprécier des actifs, aura mis en lumière d'ambitieux prétendants aux agapes financières, prédateurs pour les uns, sauveurs pour les autres. Quelques années après qu’Alfred Winslow Jones eut conçu le premier hedge fundApatride, humaniste, philanthrope, Georges Soros est d'abord connu pour son génie financier. Vingt ans après qu’Alfred W. Jones eut conçu le premier « hedge fund » en 1949, il créa lui-même le Soros Fund Management, un groupe de fonds (Quantum, Quota, …) destiné à protéger et valoriser 4 millions de dollars d’actifs …, en 1949, mais bien avant que Georges Soros n’en popularisât le concept, un administrateur colonial britannique créa le premier fonds souverain en 1956, depuis les lointaines îles Kiribati, au sud d'Hawaï. Soucieux de préparer l’après phosphate dont le pays était riche, celui-ci créa une taxe sur les exportations d'engrais afin de servir des revenus futurs lorsque la ressource serait épuisée. Saine prévention : le fonds des Kiribati gère aujourd’hui un demi milliard de dollars, près de neuf fois le PIB local 2. Ainsi, un sous-sol bénit est-il souvent l'âme de ces tirelires régaliennes au service d’un nouveau capitalisme d’Etat. Les diamants du Botswana alimentent le fonds Pula, à hauteur de 6,8 milliards de dollars, le cuivre du Chili abonde pour l’essentiel le fonds ESSF, pour quelque 10 milliards 3. Mais la grande affaire minérale ou fossile est le pétrole, qui fait le gros des troupes. Le fonds ADIA, crée en 1976 par les Emirats Arabes Unis pèse 875 milliards de dollars, en attendant celui de l’Arabie Saoudite, qui apanagerait un rejeton de 900 milliards de dollars 4 ! D’autres capitaux, moins géologiques, s'activent, colossaux : ils viennent de Chine et de sa banlieue. Les réserves de change amassées par les économies d’Asie sont considérables : à elle seule, la Chine, grande exportatrice de produits manufacturés, qui jouit d’un yuan sous-évalué, disposait mi-2007 de 1.330 milliards de dollars issus de ses excédents commerciaux, un stock en hausse de 41,6% sur un an 5 ! Jusqu’alors, un dollar « chinois » sur deux était converti en bons du Trésor américains, un placement de confiance, notamment utile en cas d’éventuelle fuite des capitaux, comme les tigres et les dragons locaux en avaient fait les frais en 1998. Le niveau actuel des réserves de la zone permet cependant d’autres visées. Fini les emprunts d’Etat ! En 2007, le Government of Singapore Investment Corp. (GIC), l’un des deux fonds souverains de Singapour, a réduit de 25% ses achats d’obligations d’Etat américaines 6, et dirigé majoritairement, à l’instar de ses semblables, ses menées vers les banques privées d’Amérique et d’ailleurs. Dès septembre, tandis que son bras armé, China Investment Corp (CIC), ne l’était pas encore tout à fait des 300 milliards de dollars promis, la Chine en avait déjà apporté trois au fonds d’investissement américain Blackstone, spécialiste du LBOL'automne 1929 porta un rude coup au génie financier. La ruine de la multitude fit le lit d’une hécatombe bancaire sans précédent qui abîma pour longtemps les velléités innovatrices des uns aussi bien que les illusions de tous les autres …, fort d’une quarantaine de participations dans des fleurons industriels. Pour autant, la diversification n’est pas en reste : en dernier lieu, le CIC nantissait Chinalco de 120 milliards de dollars pour rafler Rio Tinto 7, deuxième groupe minier mondial.      Les fonds souverains, qualifiés de « caisses noires 8 » par Simon Johnson, économiste en chef au FMI, progressent vite, décidés à troquer leurs oripeaux de parvenus contre de véritables habits de lumière : selon l’observatoire IFSL, les fonds qu’ils géraient fin 2006 avoisinaient les 2.500 milliards de dollars, devançant largement les 2.000 milliards des hedge funds, mais loin derrière les assureurs - 15.200 milliards, les fonds d’investissement – 21.700 milliards et les fonds de pension avec 22.600 milliards de dollars 2. Une étude Natixis évaluait à 3.355 milliards de dollars le poids des fonds souverains à fin 2007, projetant entre 12.000 et 15.000 milliards leur surface financière à l’horizon 2015 9, dénotant toute la montée en puissance de ces nouveaux titans. Voilà de quoi effrayer le Landerneau financier, quoique celui-ci, notamment américain, n’ait pas snobé la manne qui a déferlé sur ses groupes financiers, comptés debout, depuis le printemps 2007 – une soixantaine de milliards de dollars. Autres temps, autres mœurs : il y a peu, les autorités de l’Union empêchèrent le pétrolier chinois CNOOC de faire main basse sur la compagnie Unocal, et plus récemment encore, le fonds de Dubaï de s’emparer des infrastructures de six ports américains 10. Lequel fonds emirati et celui du Qatar (QIA) sont propriétaires de 48% de la Bourse de Londres, la major européenne du secteur. Impavide, le Marché avance.  Bien sûr, nul ne craint le goliath norvégien GPFG, ses puissants capitaux, disséminés sur plus de 4000 sociétés, ses participations, rarement au-delà du pourcent, sa vertu, comme étendard, qui délaisse les firmes liées à l’armement et exclut Wal-Mart pour atteinte répétée aux droits humains ! Sacrés scandinaves, à nous montrer chaque jour une autre voie, celle de l’éthique, du Bonheur Intérieur Brut, loin de la fureur. Pour les autres fonds, asiatiques, moyen-orientaux, les choses roulent moins : les politiques redoutent en effet l’intrusion de pays aux capitaux plus affirmés que leur démocratie, aux desseins obscurs sinon obscurcis par l’opacité de leurs buts ; les financiers, quant à eux, voient en ces chevaliers blancs une preuve de plus du dynamisme du Marché, qui a survécu. Ils y voient surtout des investisseurs à long termeNouveau millénaire, nouvelle ère. Celle de l’économie vint à l’aube du troisième, après que le Marché eut survécu à la dévastation monétaire des économies asiatiques, à la liquidation financière de la Russie nucléaire et au fiasco retentissant du hedge fund le plus fameux de l’écliptique …, « comme une force contribuant à la stabilité financière » selon Robert Kimmitt, vice-ministre étasunien des finances qui s’y connaît en subprimes incendiaires, des sujets qui « n’ont pas d’exigence de rentabilité déraisonnable » selon Patrick Artus, hors le rendement des titres convertibles émis lors des recapitalisations bancaires, entre 9 et 11% 11. Voilà néanmoins qui prélude à des exodes massifs de capitaux vers le Golfe et l’Asie, déjà inflationnistes, et à d’autres passages de témoin. Le Marché ira-t-il jusqu’à se contredire, de patriotisme économique en protectionnisme financier ?   Après sa désindustrialisation, attestée par quarante années de déficits commerciauxLe Shanghai Index montait. En 2006, son irrésistible ascension l’avait déjà propulsé de 130% ; n’était-ce un léger repli, il continuait. Le 26 février, l'indice culmina à 3040 points, après dix séances de hausse quasi-continue et un gain de 16% …, voilà que le secteur bancaire de la première puissance mondiale, les USA, mal regardant sur le risque de crédits destinés, de toute façon, à être titrisés puis revendus, s’est jeté dans les bras de fonds souverains. Peu à peu, la substance américaine, manufacturière et financière, s'égaie à vau-l'eau. Niall Ferguson, historien à Harvard, a comparé cette situation à celle qui mena l’empire ottoman à sa fin, en 1870 12. Jacques Attali et Emmanuel Todd prédisent la fin de celui à la bannière étoilée d’ici deux à trois décennies. Un monde multipolaire est en marche.           (1) La Tribune, le 17/01/2008 - « L’action Mizuho sanctionnée à la Bourse de Tokyo » (2) Alternatives Economiques, Octobre 2007 - « Quand les Etats investissent la finance » (3) Peterson Institute for International Economics - « A Scoreboard for Sovereign Wealth Funds »   Principaux fonds fin 2006 (capitaux sous mandat en milliards de dollars) – EAU (875), Singapour (438), Norvège (329), Koweït (213), Russie (141), Qatar(50), Australie (49), Algérie (43) Etats-Unis (40), Brunei (30), Corée du Sud (20), Kazakhstan (19), Malaisie (18), Venezuela (16) … pour un montant total de 2.123 milliards de dollars. Depuis lors, la Chine a fait une entrée en force, l’Arabie Saoudite s’apprête à le faire.    (4) La Tribune, le 25/01/2008 (Supplément) - « De nouveaux prédateurs déguisés en sauveurs de la finance  » (5) Radio86, le 12/07/2007 - « Les réserves de change chinoises : plus haut, encore plus haut » (6) Courrier International, du 22 au 28/11/2007 - « L’inquiétante puissance des fonds souverains » (7) Reuters, le 03/02/2008 - « Pour Rio Tinto, Chinalco aurait accès à 120 milliards de dollars » (8) Economie Matin, le 21/01/2008 - « Faut-il avoir peur des fonds souverains ? » (9) Le Monde, le 15/01/2008 - « L’essor des fonds souverains inquiète l’économie mondiale » (10) Ces affaires datent de 2005 et 2006   En 2006, le Dubaï Ports World soutenu par le fonds emirati, proposa 6,85 milliards de dollars pour racheter les infrastructures de six ports majeurs américains : Miami, Philadelphie, New York, Newark, Baltimore et la Nouvelle-Orleans. Le président George Bush fit savoir qu’il mettrait son veto personnel sur ce dossier. En juin 2005, CNOOC, société cotée mais contrôlée à 70 % par l'État chinois, lança une offre de 18,5 milliards de dollars pour Unocal, une compagnie pétrolière américaine, surenchérissant de plus de 1,5 milliards de dollars sur l'américain Chevron Texaco qui avait fait une offre amicale en avril. L'opposition a notamment été très forte parmi les parlementaires américains, qui ont estimé qu'une telle opération compromettrait la sécurité de l'approvisionnement en énergie des Etats-Unis. L’affaire fut rejetée.   (11) Les Echos, le 17/01/2008 - « Singapour a investi près de 20 milliards depuis la crise »   « Selon Financial News, Citigroup va devoir payer 1,7 milliards de dollars par an pour rémunérer les différents investisseurs ayant participé à ses deux recapitalisations d’urgence. Depuis le mois de novembre, Citigroup a reçu 20 milliards de dollars de cash de la part de fonds souverains et d’autres investisseurs qui ont souscrit des titres reconductibles. La première recapitalisation, de 7,5 milliards de dollars, annoncée en novembre était rémunérée à 11%, soit 825 millions de dollars par an. La seconde, de 12,5 milliards de dollars l’est à 9%, soit 875 millions de dollars par an. Dans le cas de la deuxième opération, les obligations sont sans maturité et incessibles pendant les sept première années. Si aucun des investisseurs ne les convertit en actions pendant cette période, elles auront donc coûté plus de 6,1 milliards de dollars à Citigroup. »    (12) Alternatives Economiques, Février 2008 - « Le double visage des fonds souverains »   Illustration : Blason de la cité lyonnaise

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