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Gallimard vs. Publie.net : le choc de deux visions de l’édition

Par Ebouquin

Aujourd’hui, à 13h14, François Bon publiait sur son compte Twitter un bref message qui a remué la sphère de l’édition numérique.

Gallimard m'enjoint de faire disparaître ma traduction du "Vieil homme et la mer"

— françois bon (@fbon) Février 17, 2012

Quelques minutes plus tard, les passions se déchainaient, laissant se succéder une longue litanie de comptes d’apothicaires pour savoir qui, de Gallimard ou de François Bon, était en tort. Les articles n’ont pas arrêté de se suivre : un premier point du gérant de Publiet.net (mis à jour au fil des évolutions de l’affaire), une pétition pour sauver la traduction inédite, un débat de juristes sur le compte Twitter de Calimaq, un hastag #gallimerde, une Antigone contre Créon, Christophe Grossi circonspect sur son blog et un Actualitté toujours informé et bien infiltré dans les couloirs de l’édition française.

L’article le plus complet pour comprendre le fond de cette affaire est sûrement celui d’Hubert Guillaud sur LaFeuille. Il souligne d’emblée la complexité du calcul de la durée du droit d’auteur qui, pour cette oeuvre d’Hemingway, court jusqu’en 2047 !

Cette méprise est bien évidemment due à la complexité du droit d’auteur, qui diffère en durée selon le pays d’origine des auteurs et les pays où il s’applique. Ainsi, si l’oeuvre d’Ernest Hemigway est entièrement libre depuis cette année au Canada qui dispose de la règle des 50 ans de droit après la mort de l’auteur (Hemingway s’est suicidé en 1961) quelque soit son pays d’origine – malgré l’appel de Michael Gleist,cela pourrait ne pas durer -, cela n’est pas le cas aux États-Unis, où, si quelques oeuvres d’Hemingway sont libres (la loi par défaut étant de 50 ans après publication sauf prorogation qui porte alors à 75 ans après la mort), ce n’est pas le cas du roman paru en 1952 dont les droits ont été prorogés et qui appartient jusqu’en 2047 à son éditeur Scribner dont le fond désormais appartient à Simon & Schuster propriété de CBS corporation. Ce n’est pas le cas donc en France, où Gallimard dispose des droits sur toute traduction française jusqu’à ce que ceux-ci s’élèvent dans le domaine public aux États-Unis, car, comme le soulignait Numerama, l’article L123-12 du code de la propriété intellectuelle impose une durée de protection similaire à celle du pays d’origine de l’oeuvre, soit 2047. La durée de droit de la traduction de Jean Dutour, mort en 2011, elle devrait courir jusqu’en 2081 (70 ans après la mort de l’auteur)… Espérons que d’ici là, Gallimard aura eu l’intelligence de proposer aux lecteurs une traduction plus conforme à l’original.

Une situation de monopole possible grâce à l’exclusivité dont dispose Gallimard sur la version française de l’ouvrage. Hubert Guillaud démontre que cette affaire met la lumière sur une question centrale : “De mon vivant, aurais-je le droit de lire une autre traduction de l’oeuvre d’Hemingway que celle de Jean Dutour ?” Une fois de plus, le lecteur capable de lire dans la langue originale est le plus avantagé dans l’univers du livre numérique… 

En attendant, le lecteur devra se contenter d’une traduction datée et d’une version papier. Pas de version numérique existante (à moins de se fournir au Canada où aucun éditeur ne dispose de l’exclusivité et l’ouvrage est tombé dans le domaine public). Est-ce que Gallimard va se presser d’en sortir une ? Fort probablement. On supposera un prix de vente de 4,99 €, comme la version papier (sur Amazon à cette adresse).

Les classiques sont une machine à cash dont les éditeurs auront beaucoup de mal à se défaire. Encore plus lorsque l’éditeur dispose d’un monopole (imaginez les dizaines de milliers collégiens qui achètent l’ouvrage chaque année…). Un monopole qui ne tient qu’à un contrat que la traduction de François Bon mettait potentiellement en péril (cf. article sur Actualitté). N’y aurait-il pas une action en justice à imaginer ? Le droit d’auteur mène parfois à des aberrations qui viennent limiter la diffusion des oeuvres. On s’étonne aussi de la disproportion des acteurs, le géant qui tremble face à la jeune coopérative. Gallimard contre Publie.net, c’est un peu LVMH contre une fabrique de maroquinerie qui aurait, par mégarde, dessiné un sac trop ressemblant à un Vuitton.

La traduction de François Bon ne disparaît pas pour autant. Les 22 heureux acheteurs disposent de la première édition numérique censurée d’un ouvrage. Elles ne manqueront pas de s’échanger sous le manteau et sur le réseau (à moins que Gallimard abandonne sa traduction pour celle-ci…). Ce titre sera sûrement le premier titre piraté dans le catalogue Publie.net, une vie parallèle pour une édition dont Gallimard a tout fait pour ériger en étendard d’une résistance contre un modèle économique et juridique incompatible avec l’univers du numérique.

Puis, le fait que cette oeuvre d’Hemingway, traduite par François Bon, soit mise sous les projecteurs n’est pas anodin. Le vieil homme et la mer, c’est François. La mer qu’il parcoure, c’est le Web, celle dans laquelle il s’efforce de créer. Je le revois à Ouessant, sa tablette à la main, nous déclamant un croustillant passage de Gargantua. Rien ne lui enlèvera cet appareil des mains et je crois que l’on ne surprendra plus avec un Gallimard sous le bras.

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