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Les fantomes de m.bill, d'alexandre mathis (2/3)

Par Ludovic Maubreuil

   Sortir de Pigalle. Sortir de 1959. Un fantôme à chaque carrefour, à chaque saison. Et puis soudain tout un pan d’architecture qui  bifurque : ce n’est pas seulement le récit qui nous parle d’aujourd’hui, de ce besoin de mentir pour avoir enfin une crédibilité médiatique, de ce désir de crépiter en dépit du bon sens, de ce fantasme de toujours plus se mettre en scène puisque tout est scène, non c’est aussi sa structure. Ses embardées, ses flash-backs inattendus et ses élucubrations incontrôlées, ses listes interminables, comme des gros mots ou des mantras, ces aller-retour entre temples et pissotières, nous font voir alors « Les fantômes de Mr Bill » comme l’un des plus beaux romans de notre âge numérique, où tout mute et pourtant tout se sait, où tout s’interpénètre quand tout se personnalise, où tout se fragmente au moment même où tout se collectionne. Où les savoirs se trouvent à portée de main, patiemment édifiés de cultes en anthologie, tandis que nous en sommes réduits à l’errance fascinée, grappillant dans l’heure, sans hiérarchie ni patience, ce qu’auparavant une vie entière parvenait à peine à rassembler.

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   Oui, tout est faux dans ce roman puisque tout n’y est que scrupuleuse retranscription. La vérité d’aujourd’hui passe par le fluide, le mouvant, l’échange, l’inversion, par l’absence consenti de socle, l’intimité devenue fiction, le fait immédiatement symbolisé, surinterprêté, décontextualisé, longue écharpe molle et douce qui glisse entre les bibliothèques, flux instable et empressé s’échappant d’un empilement infini de connaissances vers un autre. Mathis collecte des faits, rien que des faits, sans reprendre son souffle, sans mégoter, inlassablement, absurdement, désespérément. La liste sur plusieurs pages des 499 titres de la Série Noire de 1945 à 1959, la liste des stations de métros entre Rue du Bac et Pigalle, la liste des jeunes premiers du cinéma de l’époque. Et c’est à travers « Grisbi or not Grisbi », Havre-Caumartin ou Maurice Ronet que nous pouvons soudain accéder à l’autre face de ce méta-roman, celui qui identifie à coups sûr ce monde plus que jamais innommable. Ce monde qui ne cesse de se former au gré des principes bafoués et des règles d’or d’un jour. Ce monde amnésique qui a transformé logiquement la mémoire en morale. Ce monde qui émiette le sens à force d’en compiler les signes.


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