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Pionners?

Publié le 12 mars 2008 par Gregory71

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Il y a actuellement une forte tendance, tant dans la littérature française qu’américaine sur l’art numérique, qui consiste à utiliser la notion de “pionnier”. On retrouve ce terme de plus en plus souvent lors de la présentation d’artistes, dans le sous-titre d’ouvrages scientifiques. Tout se passe comme si nous arrivions dans les arts numériques à un âge de raison ou il faudrait reconnaître ses pères, ses mères, ses aïeux, ce dont on hérite, ce qu’on doit à ceux qui nous ont précédés. Construction d’une histoire basée sur la dette.

Chercher le pionnier dans un domaine c’est trouver le premier, l’origine, celui qui a ouvert le chemin (comme le veut le sens militaire premier du terme). On peut bien sûr passer à côté de ce terme sans remarquer toutes les implications qu’il a sur la construction d’une histoire de l’art numérique. On peut également s’arrêter un moment et décomposer les conséquences historiographique d’un tel concept. Car finalement qu’est-ce donc que le désir de trouver le pionnier si ce n’est d’inventer une origine, et ceci dans le sens le plus classique du terme, une origine temporellement antérieure à notre présent? Et cette antériorité n’est-elle pas l’invention d’une certaine autorité du passé sur notre temps?

Ce n’est pas un hasard, si cette notion de pionnier est sur-utilisée dans les nouveaux médias. Car ceux-ci semblent se développer sur le plan industriel selon une innovation permanente ou une nouveauté succède, à peine annoncée, à une autre nouveauté. Comment dans ce rythme, retrouver les billes de l’histoire classique, d’une chronologie assurée permettant de mettre en échec ce sentiment de débordement quelque peu chaotique dans lequel nous plonge l’industrie technologique et de placer des repères?

En fixant une origine, le pionnier, on se câle sur une temporalité de l’invention. L’impact historiographique de l’innovation permanente est limitée par la chronologie de l’invention héritée du XVIIème siècle. Le pionnier en art numérique aurait le mérite d’avoir utilisé le premier une technique précise, ou même de l’avoir anticipée. Les tard-venus ne feraient alors, au mieux, que déployer les possibilités ainsi ouvertes.

L’effet paradoxal du rythme effréné du développement technologique n’est pas la construction d’une histoire diachronique mais d’un retour à la conception moderniste de l’histoire.

Plusieurs raisons, nous font douter de l’usage du pionnier:

  1. Cet usage est-il adapté à son objet?
  2. Peut-on limiter la compréhension esthétique à une chronologie fondée sur l’origine?
  3. Etre le premier, avec tout ce que cette primauté comporte de problématique, accorde-t-il la moindre valeur à la démarche artistique?
  4. La temporalité de l’histoire de l’art est-elle chronologique?
  5. Doit-on fonder l’historiographie des arts numériques sur ce modèle de l’invention technique? Ou en d’autres termes, la technique est-elle l’élément fondamental de la compréhension historique?
  6. Dès que l’on veut fixer une origine, on se retrouve devant les paradoxes classiques de la décomposition du temps.
  7. N’y-a-t’il pas finalement dans l’usage de cette notion quelque chose d’horriblement sentencieux: une entreprise de justification et de validation un peu puérile (”C’est moi le premier!”) qui nous empêche de rester proche de la sensation qui elle n’est pas (seulement) chronologique, qui se déploit selon des allers et des retours, des mémoires qui reconfigurent ce qui a été mémorisé?
  8. Les artistes peuvent-ils fonder leur innovation sur l’usage des techniques? N’est-ce pas là une facilité que de croire qu’on innove esthétiquement parlant quand on est le premier à utiliser telle ou telle technique dont on hérite du milieu industriel? Regardez la fuite en avant de certains artistes par désir d’être enfin à l’origine de quelque chose, fuite en avant par désir de faire histoire.

Pionniers?

http://www.youtube.com/watch?v=YhFFebnHgPw

ps: Je propose face à cette notion contestable, d’utiliser le concept d’influence. Ce qui importe sans doute est l’influence de tel artiste sur tel autre, influence reconnue ou subie, influence qui est avérée ou qui est une simple hypothèse. L’intérêt de l’influence c’est que la primauté ne vient pas d’une chronologie toujours idéalisée mais d’une causalité problématique. Certains artistes, sans être les premiers, ont eu une influence bien plus importante que d’autres, justement parce qu’ils touchaient des innovations artistiques et non pas simplement techniques.


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