Magazine Cinéma

Toutes les couleurs de l'obscurité

Par Inisfree
Le bon Dr Orlof ayant courageusement entrepris d'explorer son oeuvre dans la comédie italienne polissonne des années 70, je ne peux faire moins que de poursuivre dans l'éloge de ses prestations dans le giallo (Mais de qui parle-t'il ?). D'Edwige Fenech bien sûr !

Tutti i colori del buio date de 1972 et est connu en France sous le titre L'alliance invisible. Tourné par Sergio Martino et produit par son frère Luciano, il réunit autour de la belle aux yeux de chatte l'équipe rodée de Il strano vizio della signora Wardh (L'étrange vice de Mme Wardh) et de La coda dello scorpione (La queue du scorpion) réalisés l'année précédente. On retrouve ainsi Bruno Nicolai à la musique, ici une partition avec choeurs qui ne dépareillerai pas chez Dario Argento ; Eugenio Alabiso au montage toujours partant pour des formes expérimentales ; l'habile spécialiste Ernesto Gastaldi au scénario ; et une solide distribution à commencer par le suave, le beau, l'élégant George Hilton aux bras protecteurs dans une composition ici plus intense et plus sobre mais moins centrale. A ses côtés Ivan Rassimov continue d'inquiéter avec ses yeux si bleus et j'ai retrouvé avec plaisir Nieves Navarro (sous le pseudonyme de Susan Scott) qui a tenu quelques rôles mémorables chez Tessari dans les deux Ringo avec Giuliano Gemma et chez Sollima où elle jouait la sinistre veuve de La resa Dei conti (Colorado).

197174027.jpg

Edwige est Jane, jeune femme vivant à Londres et qui se remet difficilement d'un accident de voiture qui lui a fait perdre l'enfant qu'elle attendait de Richard. En proie a des cauchemars terrifiants, elle consulte sur les conseils de sa soeur un psychiatre. Mais l'homme qui la poursuit dans ses rêves semble bien réel. Au bord de la folie, Jane va tomber sous la coupe d'une étrange secte satanique. Haha !

Tutti i colori del buio est visiblement très inspiré du Rosemary's baby de Roman Polanski et nourri de la réalité des sectes meurtrières comme celle de Charles Manson. Le film est avant tout une plongée en profondeur dans l'âme d'une femme fragile, une âme en équilibre précaire, à deux doigts de sombrer. Les premières minutes sont saisissantes. Un long plan bucolique d'un lac sur lequel tombe la nuit. Les bruits de la nature qui s'élèvent jusqu'à provoquer une angoisse diffuse. C'est la plongée dans le « buio », là où « le sommeil de la raison engendre des monstres ». La scène suivante est un cauchemar lynchien avant la lettre. Une caméra comme ivre, un chant enfantin, une vieille femme hideuse vêtue comme une poupée, une autre, bouffie, enceinte, et une troisième nue sur un lit. Une paire d'yeux bleus intenses, une main qui brandit un couteau. La femme nue est sauvagement poignardée. Edwige se réveille. Cette ouverture donne le ton du film, un contraste permanent entre le calme des décors anglais dont l'apparence ordonnée se fissure pour laisser passer les figures du mal, de l'angoisse et de la folie. Le tueur mystérieux peut apparaître dans une rame de métro, derrière un pan de mur du confortable appartement, derrière chaque arbre du parc tranquille. Le charmant manoir dissimule les rites sanglants et sexuels de la secte. Et que dissimule le regard rassurant de Richard ? L'esprit de Jane est aspiré par ces fissures du réel, elle bascule, attirée irrésistiblement, offerte et fascinée.

1622525524.jpg

Fascinée et fascinante. Tout le film est construit autour d'elle, plus que dans les précédents encore, et nous dansons cette valse folle avec Edwige. Elle n'est peut être pas une grande actrice, mais elle est mieux que cela. Parce qu'elle dégage un naturel et un abandon au film finalement assez rare. Sa beauté très italienne est faite d'un mélange de rondeur et de finesse. Il y a du solaire et du félin, de la souplesse et de la langueur. Il y a la sophistication de la ligne de ses cils et un éclair sensuel sauvage dans l'oeil. Il y a la plénitude de ses seins et leur élan aérien. Plongée dans l'artificialité des situations de ce cinéma de genre, elle ne donne jamais l'impression de jouer. Elle est, elle vit, elle y croit et nous la suivons. C'est un sentiment assez déroutant qui explique sans doute son extraordinaire popularité durant les années 70 dans tant de films médiocres voire indignes. Mais elle y est toujours toute entière, s'offrant corps et âme dans toutes ces comédies avec un éclat de rire désarmant.

J'aimerais assez qu'elle rencontre un réalisateur qui fasse pour elle ce que Tarantino a fait pour Pam Grier. Un rêve passe.

Intellectuellement, il est quand même plus satisfaisant de la découvrir dans ses gialli, entourée de gens au métier solide, capables de soigner l'écrin, voire même de faire preuve de talent. Tutti i colori del buio est une réussite à l'ambiance fantastique soignée, aux rebondissements nombreux, jouant avec les codes du genre (tueur à l'arme blanche, jolies femmes, traumatisme...)plus qu'il ne les transgresse. La scène de la messe noire est caractéristique avec le gourou aux ongles démesurés, la musique obsédante, le sacrifice animal, les adeptes hallucinés, la caméra très mobile et au milieu de tout cela, Edwige à peine apeurée, s'abandonnant aux étreintes de la foule maladroite et brutale, image ironique de son public sous le charme.

1176469733.jpg

Captures DVD Alan Young (qui se trouve facilement en Italie)

Critique sur Série Bis

Critique sur Psychovision

Critique sur Giallo fever

Critique sur DevilDead


Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

  • Martino Gamper

    Bibliothèque Totem — Martino Gamper©Designer né en Italie.Diplômé du Royal College of Arts de Londres.Expositions : MAK à Vienne, Victoria and Albert Museum,... Lire la suite

    Par  Pierre Pozzi
    BEAUX ARTS, CULTURE
  • Anthologie permanente : Luciano Erba

    Le public et le privé Dans la maison est entré avril avec le merle qui siffle au-dessus des fils pour le linge en ville est entré le vent, il est passé sur les... Lire la suite

    Par  Florence Trocmé
    CULTURE, LIVRES, POÉSIE
  • Luciano Erba

    Il y a là, en sourdine, jusqu’à la nuit, quelque chose qui passe, comme le vent dans les herbes fatiguées des talus. Toute poésie vraie tient du mot de passe. Lire la suite

    Par  Florence Trocmé
    CULTURE, LIVRES, POÉSIE
  • Sacs et pochettes Tutti Frutti

    Sacs pochettes Tutti Frutti

    Dans la famille des accessoires, le pur rose est favori pour faire vibrer toutes les tenues. En outsider prometteur, les paris sont ouverts sur le vert, qui... Lire la suite

    Par  Laurent Ballestra
    ACCESSOIRES , CONSO, MODE, MODE FEMME
  • Audiences : Dr House résiste au 13.3 millions de footeux de France/Italie

    En première partie de soirée, c’est M6 qui est arrivé en tête des audiences avec la diffusion du match France/Italie. En diffusant cette rencontre, M6 réalise... Lire la suite

    Par  Lutin
    CULTURE, MÉDIAS
  • Un hommage à Luciano Pavarotti sur France 2

    Il y a un an, le 6 septembre 2007, disparissait Luciano Pavarotti, le plus grand ténor du monde. Afin de célébrer l’artiste à la hauteur de son talent, France... Lire la suite

    Par  Lezappingdupaf
    CULTURE, MÉDIAS, TÉLÉVISION
  • Mr et Mme

    Jeunet ont un fils et sont voisins de Mr et Mme Horé. Mr et Mme Horé ont aussi un fils. Comment s'appelle-t-il? Mr et Mme OUKOI ont 2 fils ... Mr et Mme ENFANT... Lire la suite

    Par  Jeanclaudeattitude
    A CLASSER

A propos de l’auteur


Inisfree 28 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazines