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Virginia Woolf, la narration en eaux profondes

Par Lauravanelcoytte

Deux volumes de « La Pléiade » rassemblent les œuvres romanesques complètes d’un écrivain majeur du siècle dernier.

Woolf
ŒUVRES ROMANESQUES La Pléiade , 1552 pages , 60 €

ŒUVRES ROMANESQUES
de Virginia Woolf
« La Pléiade » 2 tomes, 1552 p., 67,50 € chacun (60 € jusqu’au 31 août)

Soixante et onze ans après sa mort le 28 mars 1941 – elle avait 59 ans –, Virginia Woolf entre dans « La Pléiade », avec un superbe appareil critique et dans des traductions nouvelles pour la plupart. Certains titres aussi ont changé, plus fidèles sans doute au texte originel : Traversées  a été préféré à La Traversée des apparences , et La Promenade au phare  est remplacé par Vers le phare . Cette édition contient aussi des textes que l’on peut situer à la périphérie des romans, pages semblant détachées de Mrs Dalloway , ou de La Chambre de Jacob , où l’on retrouve ses images et métaphores obsédantes. Des nouvelles inédites en français sont aussi incluses.

Ce regroupement de grands romans et de fragments permet de mieux cerner le travail de Virginia Woolf sur la fiction, aussi important pour elle que le résultat. L’exploration de ce continent romanesque, un des plus riches du XXe  siècle, conduit à s’intéresser à l’élément qui en constitue finalement la forme et la structure : l’eau et ses mouvements, son passage, sa fluidité, le courant qu’il faut saisir, des eaux rapides et inquiétantes jusqu’aux eaux dormantes, qui font surgir des fantômes. La romancière capte le changement et aussi les profondeurs qu’elle souhaite atteindre.

Certes, l’image de Virginia est depuis quelques années devenue plus précise, son histoire inséparable de ses livres est mieux connue : le terrible arrachement à sa mère, morte quand elle avait 13 ans, les violences qu’elle subit de la part de ses deux demi-frères, son affection pour sa sœur Vanessa, ses amitiés dans le groupe de Bloomsbury, sa liaison avec Vita Sackville-West, son mariage avec Leonard Woolf et surtout, l’accompagnant tout au long de sa vie, la présence intermittente de la folie, évoquée souvent dans son Journal  et sa Correspondance , mais aussi dans ses fictions.

Pour en parler, Virginia utilisait justement l’image des abîmes marins qu’elle redoutait mais dont elle faisait remonter, au risque de se perdre, ce qu’elle cherchait avant tout dans la création littéraire : l’instant de vie, l’instant d’être, le moment si bref où elle se sentait exister et qu’il fallait capter très vite.

Clarissa Dalloway qui, par une belle et scintillante journée de juin, se promène dans Londres avant la réception qu’elle donne, hantait depuis longtemps l’imaginaire de Virginia Woolf. Dans son premier roman, Traversées  (1915), elle apparaît déjà, formant avec son mari un couple de snobs. Et puis la figure s’est enrichie, approfondie dans les brèves nouvelles rassemblées sous le titre Autour de Mrs Dalloway . C’est seulement dans la version définitive du roman (1925) que Virginia Woolf a trouvé le nœud de la fiction : l’opposition des deux figures circulant dans Londres, sans se connaître.

À Clarissa, la romancière a prêté son élan vers le monde, à la fois merveilleux, terrifiant et incompréhensible, son aptitude à saisir la réalité dans le miracle d’un instant, et aussi le sentiment d’un vide en elle que rien ne peut combler. Ce lieu de l’impossible désir est figuré dans Vers le phare  (1927) par l’édifice battu des vents et des flots, but d’une promenade que Mrs Ramsay et son mari ne feront jamais. Par ce roman Virginia espérait avoir exorcisé les ombres de son père et de sa mère. C’est pourtant autour d’une figure absente qu’elle construit Les Vagues  (1931) : six voix, six personnages en quête d’un ami disparu, Percival.

La menace de la folie devient plus forte alors qu’elle écrit Entre les actes  (publié à titre posthume en 1941), et traque une dernière fois les instants d’être et de vie dans une représentation théâtrale donnée à la campagne un jour d’été. Quelques jours plus tard c’est la noyade dans une rivière qu’elle choisit pour en finir. C’est pourtant elle qui, dans un des textes retrouvés, Le Quatuor à cordes , s’écriait : « J’ai envie de danser, rire, manger des gâteaux roses, et des jaunes, et boire un petit vin sec… Chagrins, chagrins. Joie, joie. Tissés ensemble. »  

 

FRANCINE DE MARTINOIR



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