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Jean LAROCQUE et FERREYROL à Sainte-Pélagie

Par Bruno Leclercq
Sainte-Pélagie.

Jean LAROCQUE et FERREYROL à Sainte-Pélagie

En 1889, les Congrès ouvriers avaient prévus pour le 1er Mai de l'année suivante une importante manifestation pour la réduction de la journée de travail à huit heures. Suite à des articles parus dans le journal L'Egalité, soutenant ses manifestations, Emile Couret obtint le 13 février 1890 six mois de prison et le 6 avril quinze mois, pour incitation à l'insurrection. Il se constituera prisonnier le 14 juillet, mais fut ajourné faute de place, c'est seulement le 4 septembre qu'il rejoint les anarchistes Gégout et Malato, à Sainte-Pélagie. Couret relate son passage au Pavillon des Princes, dans son Histoire complète de Sainte-Pélagie, depuis sa fondation jusqu'à nos jours (1).

Jean LAROCQUE et FERREYROL à Sainte-Pélagie
C'est à la même époque (2) qu'arriva à sainte-Pélagie un homme dont le passage a été court - vingt-quatre heures à peine - mais qui a laissé un souvenir qui ne disparaitra pas de sitôt.
Nous voulons parler de M. Larocque, un vieillard, auteur des Voluptueuses, titre général d'une série de volumes légers qui ont nom : Viviane, Daphné et la Naïade. Les deux premiers ne furent pas poursuivis, mais dans le troisième, le Parquet , qui se réveille quelques fois, releva le délit d'outrage à la morale.
Inutile de dire que Viviane et Daphné ne le cédaient en rien, pour les descriptions érotiques, à la Naïade. Pourquoi avoir laissé passer les autres et avoir poursuivi ce livre ? A cette question, le Parquet seul pourrait répondre.
Quoi qu'il en soit, après saisie, et saisie complète, de tous les exemplaires de la Naïade, M. Larocque fur traduit devant la neuvième chambre correctionnelle, condamné à quatre mois, et envoyé à Sainte-Pélagie, au Pavillon des Princes.
Dès les premiers mots de la conversation, nous sûmes à qui nous avions affaire.
Soit que sa condamnation lui eût tourné l'esprit, soit que sa préoccupation habituelle de choses de l'amour lui eût altéré le cerveau, l'auteur des Voluptueuses ne jouissait pas de son bon sens.
Il se livra à une foule d'excentricités, se couchant, tout nu sur son lit avec son chapeau haut de forme, sur la tête, et son parapluie ouvert à la main, et voulant nous expulser de nos cellules, sous le prétexte drôle que nous manquions de femmes.
Par deux fois, il jeta sa nourriture dans les cabinets d'aisances, et, malgré toutes nos observations, se refusa à absorber quoi que ce soit des vivres de la prison et même de ceux que nous voulûmes lui offrir.
Il fallut le garder à vue. A chaque instant, il quittait sa cellule, venait dans les nôtres, et s'écriait, en accentuant chaque syllabe :
" - ça manque de femmes ! " ou : " Le voilà, M. Larocque ! Que lui voulez-vous, à M. Larocque ? "
On dut faire passer la nuit auprès de lui à un gardien, et lui retirer une corde dont il était muni, et dont il semblait vouloir se servir pour se pendre.
Le médecin, M. Moulard, mandé en toute hâte par la Direction, jugea dangereux son séjour à la prison, et il fut, le lendemain de son arrivée, transféré à l'infirmerie du Dépôt, et de là à Sainte-Anne.
Le pauvre homme y mourut dans les premiers jours de décembre 1890.


J.-P. Goujon (3), nous apprend que Larocque est condamné à trois mois de prison fin mars 1890, probablement pour la publication de la première série des Voluptueuses, son éditeur Brossier écopant d'une amende. Larocque est incarcéré le 6 octobre. Couret écrit, lui, que Larocque est à Sainte-Pélagie suite à la publication chez l'éditeur Ferreyrol de La Naïade (4). Couret rencontra Ferreyrol à Sainte-Pélagie, l'éditeur ayant été condamné à huit jours de prison pour la publication de ce livre.

Le 14 [septembre1890] au matin, [Gerault-]Richard quitte Sainte-Pélagie. [...] Le lendemain, André Castelin, [...] venait purger une condamnation de quinze jours de prison [...] Trois jours après l'arrivée de Castelin [le 18 septembre 1890], l'éditeur Ferreyrol vint faire les huit jours de prison auxquels il avait été condamné pour outrage à la morale publique.
Le malheureux avait publié, sans avoir eu la précaution de le lire au préalable, un ouvrage de Larocque dont nous aurons à parler plus loin, et intitulé la Naïade.
Ce livre quelque peu licencieux, à la vérité, avait attiré sur notre ami les foudres du Parquet.
On est très chaste dans le sanctuaire de Madame Thémis. Comme Socrate, Ferreyrol fut accusé d'avoir voulu corrompre ses concitoyens.
Le livre fut saisi, à peine mis en vente.
Cette intelligence du Parquet nous étonna. Il procède différemment d'ordinaire et laisse vendre jusqu'au dernier exemplaire les ouvrages qu'il a l'intention de poursuivre.
Mais Ferreyrol avait des ennemis politiques, et on chercha à lui faire le plus de tort possible et le plus promptement.
Il eut la bonne fortune de se tirer de ce mauvais pas avec huit jours de prison. Nous ne nous en plaignîmes pas, car nous passâmes ensemble une semaine très gaie et très agréable. (5)


Il semble donc que l'éditeur Ferreyrol précéda de quelques jours son auteur à Saint-Pélagie, dont il était déjà parti lorsque Larocque arriva. Couret voit en Larocque un vieillard, né en 1836 celui-ci n'a alors que 54 ans, c'est dire si son aspect physique devait être dégradé.
Quant au décès, il serait intervenu selon un article de Henry Fouquier, d'accord avec Couret, fin novembre ou début décembre 1890, mais une note " conservée dans le dossier de police de Larocque indique que celui-ci décéda à l'asile de Vaucluse dans le courant de 1891 " (6).

(1) Couret (Emile) : Le Pavillon des Princes. Histoire complète de Sainte-Pélagie, depuis sa fondation jusqu'à nos jours. Avec quelques notes en forme de préface d'Achille Ballière. Flammarion, s.d., in-12, XIV-360 pp. Pages 283 à 285.
(2) La date du 6 octobre 1890, donnée par Goujon est confirmée par la chronologie du texte de Couret, ce paragraphe si situant après le 3 octobre.
(3) Lefrère (Jean-Jacques), Goujon (Jean-Paul) : Deux malchanceux de la littérature fin de siècle. Jean Larocque et Léon Genonceaux, Tusson Du Lérot, 1994, 115 p.
(4) La Naïade. Ferreyrol, s.d. [1890]. In-18, 338 p. couverture illustrée par H. Chartier.
(5) Couret. Pages 279-280.
(6) Goujon.


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