Magazine Beaux Arts

Ne pas voir à travers la fenêtre

Publié le 06 mai 2012 par Marc Lenot
Ne pas voir à travers la fenêtre

Matisse, Porte-Fenêtre à Collioure, 1941

Ne pas voir à travers la fenêtre

Robert Motherwell, The Garden Window, Open n110, 1969

La fenêtre a été pendant tant d'années (depuis Alberti, sinon avant) la personnification même de la peinture, fenêtre sur le monde, ‘a room with a view’, qu'il est réjouissant de voir une exposition (au K20 à Düsseldorf; jusqu'au 12 août) montrant la destruction de ce concept. Peut-être est-ce avec cet étrange et fascinant tableau de Matisse qu'il faut commencer, peint à Collioure en 1914 : on distingue bien quelques traits horizontaux dans la persienne bleue à gauche, quelques coulures dans le gris, quelques craquelures dans le vert turquoise, mais rien ne peut distraire de cet abîme noir qui s’ouvre devant nous, si pur, à peine ombré, où on ne peut presque pas deviner la grille du balcon; seule la diagonale en bas donne une certaine réalité perspectiviste. C’est le seul tableau qu’il peignit pendant son séjour à Collioure où il avait fui l’avance allemande, au tout début de la guerre, et lui, qui a peint tant de vues par la fenêtre, ne nous montre ici que ce noir. Jamais il ne montra ce tableau de son vivant. On peut évidemment y voir un tableau de son temps, le début de la guerre, mais c’est aussi aujourd’hui à la lumière de l’expressionnisme abstrait qu’on le regarde. Ici, c’est la première négation de la fenêtre comme outil de vision. En regard, il faut mettre The Garden Window de Robert Motherwell.

Ne pas voir à travers la fenêtre

Marcel Duchamp, Fresh Widow, 1920/1964

Après Matisse, le parti pris est plus clair, plus explicitement formulé : Marcel Duchamp est peut-être le premier à regarder la fenêtre non plus comme un moyen de voir (et donc une mise en forme du regard) mais comme un objet en soi : il en fait un objet sur socle, en macule les vitres (La Bagarre d'Austerlitz), ou bien les noircit (en fait il les remplace par des morceaux de cuir « à cirer tous les matins comme une paire de chaussures, pour qu'ils reluisent comme de vrais carreaux »), et c’est le fameux Fresh Widow, la veuve effrontée qui donne son titre à l’exposition. Bien d’autres vont suivre dans cette matérialisation de la fenêtre, dans sa transformation en objet formel, et Eva Hesse, Josef Albers et Ellsworth Kelly (de lui, aussi, plus bas, cette belle photographie d’une vitre brisée : reflet et trou noir) sont bien représentés ici.

Ne pas voir à travers la fenêtre

René Magritte, La lunette d'approche, 1963

D’autres jouent avec la perception du réel à travers la fenêtre, et d’abord Magritte entre vues en abysse, visions surréalistes, brisures et illusions. Ainsi La Lunette d’approche ne s’ouvre que sur du noir, la vision supposée est peut-être une simple représentation et pas le réel derrière la vitre. Dans une veine un peu similaire, l’installation d’Olafur Eliasson, Seeing yourself seeing, mi vitre, mi miroir, diffracte la réalité, mêlant vision et reflet.

Mais beaucoup des œuvres plus récentes montrées ici semblent moins pertinentes, un peu comme si tout avait déjà été dit sur le sujet, épuisé. Que Christo drape des vitrines, que Günther Förg joue avec les reflets, qu’Isa Genzken mette la fenêtre sur un piédestal, que Sabine Hornig réalise de grandes installations sur la transparence ou entrouvre le mur vers un vide invisible, que Toba Khedoori joue avec les trompe-l’œil de la perspective, ce sont des pièces intéressantes en elles-mêmes, mais qui laissent un peu le sentiment que le sujet est aujourd’hui épuisé, qu’on a peut-être déjà tout dit sur la fenêtre et qu’on pourrait la refermer.

Ne pas voir à travers la fenêtre

Ellsworth Kelly, Broken Window, Paris1978

Très peu de photographies dans l’exposition (Jeff Wall, certes), j’aurais aimé voir par exemple le travail d’Anne-Laure Maison qui regarde les fenêtres éclairées la nuit depuis l’extérieur, ou cette japonaise dont je ne retrouve pas le nom (help ?) qui prévient les habitants d’un immeuble que, s’ils le souhaitent, elle prendra des photos de leur fenêtre depuis la rue la nuit et qu’ils ont le choix d’être là ou de tirer les rideaux : la fenêtre comme vecteur d’une forme de voyeurisme consenti. Une seule vidéo, de Jochem Hendricks, montre la destruction systématique des vitres d’un immeuble un peu décrépit ; un acteur invisible se déplace de pièce en pièce (comme un cavalier de Perec ?) et les brise depuis l’intérieur avec méthode, dans un processus destructeur inéluctable. Le bruit du verre cassé emplit la galerie : la fin de la fenêtre.

Ne pas voir à travers la fenêtre

Jochem Hendricks, Front Windows, 2008-2009

Photos Duchamp et Matisse courtoisie du K20 :
- Marcel Duchamp, Fresh Widow, 1920/1964, Modell eines französischen Fensters, Holz bemalt, Glas, Leder, 77,5 x 45 x 10,2 cm, The Vera and Arturo Schwarz Collection of Dada and Surrealist Art in the Israel Museum, The Israel Museum, Jerusalem B 72.0532, © Succession Marcel Duchamp/ VG Bild-Kunst, Bonn 2012, Foto: the Israel Museum, Jerusalem by Avshalom Avital.
- Henri Matisse, Porte-fenêtre à Collioure (Fenstertür in Collioure), 1914, Öl auf Leinwand, 116,5 x 89 cm, Centre Pompidou, Paris. Musée national d'art moderne/Centre de création industrielle, © Succession Henri Matisse / VG Bild-Kunst, Bonn 2012, Foto: bpk, CNAC-MNAM, Philippe Migeat.

Tous les artistes reproduits ici sauf un étant représentés par l'ADAGP (+ Succession Matisse), il ne restera à la fin de l'exposition que la photographie d'Ellsworth Kelly...


Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Marc Lenot 482 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte