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L’Art est-il compatible avec l’islamisme politique ?

Par Savatier

L’Art est-il compatible avec l’islamisme politique ?

Dans un article publié en octobre 2011, qui rendait compte de la belle exposition « Traits d’union, Paris et l’art contemporain arabe », alors que l’on se posait la question de savoir quel impact auraient les révolutions arabes sur la liberté des artistes, j’avais écrit ces quelques lignes : « [Le] "Printemps arabe" […] soulève en Occident un enthousiasme dont l’Histoire nous dira – assez vite, sans doute – s’il fut naïf ou non. L’exemple de la Révolution iranienne, qui ne fit qu’installer, en lieu et place d’une dictature, un totalitarisme plus terrible encore, parce que reposant sur l’intégrisme religieux, donc la stricte régulation des modes de vie et des libertés individuelles (en premier lieu celle des créateurs) devrait nous inviter à la vigilance. Une vigilance d’autant plus légitime que des activistes islamistes, en Egypte comme en Tunisie, montrent non sans violence, depuis le renversement des régimes, une volonté de prédation des libertés publiques dont plusieurs artistes s’alarment avec raison. »

C’était une manière diplomatique d’exprimer un constat que, depuis lors, des événements confirment quasi-quotidiennement : l’islamisme politique semble bien incompatible avec la liberté de création des artistes. A l’intention des bien-pensants qui concluraient un peu trop hâtivement que ce propos relève de l’« islamophobie », il convient d’ajouter, d’une part, que l’islamisme politique ne saurait se confondre avec l’Islam – le riche héritage culturel arabo-persan le prouve autant que les œuvres des plasticiens contemporains musulmans –, d’autre part que cette incompatibilité s’applique à tous les intégrismes religieux. Est-il besoin de rappeler les manifestations menées par les catholiques traditionnalistes contre la pièce de Romeo Castellucci, Sur le concept du visage du fils de Dieu ou celle de Rodrigo Garcìa, Golgota picnic, sans parler des actes de vandalisme perpétrés contre des œuvres d’Andres Serrano à Avignon ou d’Ernest Pignon-Ernest à Montauban ? On pourrait encore citer les pressions exercées et les procès intentés contre les commissaires d’exposition, tant par des « associations familiales » en France que par leurs homologues évangéliques aux Etats-Unis, ou la tentative de censure, par des Juifs haredim, d’une photo que Spencer Tunick voulait prendre sur les rives de la Mer morte. L’intégrisme religieux réfute la liberté d’expression pour imposer un discours univoque supposé théocratique, le sien. D’où la volonté de censure qui l’accompagne toujours.

Philippe Muray l’avait déjà dénoncé : « L'homme communautariste, l'homme des associations est l'homme du ressentiment sous sa figure contemporaine. Son impuissance à être l'a conduit vers les officines où bout l'esprit de vengeance. Il lui faut sans cesse des combats, des revendications, des pressions pour se sentir être parce qu'il ne peut plus éprouver l'excitation vitale que sous la forme de la persécution: celles dont il se dit menacé justifiant celles dont il demande la mise en œuvre».

Muray évoquait là une tendance française dont le spectre s'étend, même s'il l'inclut, au-delà du strict communautarisme religieux. En revanche, dans les pays où les Islamistes ont récemment pris le pouvoir ou accru leur influence, on passe progressivement de la «demande de mise en œuvre des persécutions» aux persécutions elles-mêmes. Et le fait que cette prise de pouvoir ait été obtenue au terme d'élections démocratiques ne change rien à l'affaire.

L’Art est-il compatible avec l’islamisme politique ?Aujourd’hui encore, nombre d’intellectuels européens pensent, non sans naïveté, que l’interdiction par les régimes déchus des partis islamistes avait permis à ces derniers de se forger une image d’unique force d’opposition ; ils voient là l’origine de leurs victoires électorales. Or, une autre grille de lecture s’offre à ceux qui connaissent bien cette région : en ne tenant aucun compte de la précarité dans laquelle vivaient leurs populations, en négligeant de leur apporter l’aide sociale nécessaire, les autocrates corrompus ont ouvert une autoroute aux organisations islamistes qui, par un travail de terrain de longue haleine, ont su efficacement palier leur incurie tout en enracinant leurs positions dans les milieux populaires.

Voilà pourquoi ces mouvements récoltent aujourd’hui dans les urnes le fruit de leurs efforts, alors qu’ils brillèrent par leur absence au moment des révolutions dont l’essence fut populaire et les revendications libertaires. Que ces révolutions se trouvent aujourd’hui confisquées par les Islamistes laisse sans doute un goût amer à ceux qui se battirent pour elles (notamment les intellectuels, les artistes, les étudiants, sans oublier les femmes) et s’aperçoivent qu’à leurs aspirations de liberté se substitue l’imposition de nouvelles contraintes. Celles-ci ne pourront probablement plus, comme par le passé, instaurer un système politique monolithique, au moins dans un premier temps ; elles rendront en revanche obligatoires des modes de vie jusque dans une sphère privée étroitement surveillée, préfigurant ainsi la définition qu’Hannah Arendt donnait du totalitarisme.

Pour l'Art et les artistes, quelles sont les conséquences de ces mutations ? Comme, en 2001, les Talibans avaient détruit les Buddhas de Bâmiyân, des intégristes s'attaquent aujourd'hui au patrimoine (musulman, ce qui est un comble) de Tombouctou, ouvrant une brèche spectaculaire dans l'Islam paisible de la tradition africaine.

Quant à la situation des artistes contemporains vivant sur la rive Sud de la Méditerranée, elle devient de plus en plus préoccupante. En Tunisie, des Salafistes dans les rangs desquels s'étaient glissés quelques casseurs, ont détruit des œuvres jugées «attentatoires aux valeurs de la religion» et menacé de mort une vingtaine de créateurs lors de la récente exposition «Le Printemps des arts», violences qui aboutirent à une plainte du ministre de la Culture contre les agresseurs, mais aussi contre... les organisateurs de l'exposition !

En Egypte, avant même les élections législatives, le parti el Nour (salafiste) avait fait recouvrir d'une burqa la Fontaine Jupiter, au centre-ville d'Alexandrie, pour dissimuler la «nudité indécente» des sirènes qui l'ornent depuis pourtant très longtemps, montrant ainsi un rapport au corps névrotique.

On aurait pu penser qu'au Maroc, une plus grande liberté aurait été de mise. Las ! Avant de devenir l'actuel chef du Gouvernement, Abdelilah Benkirane avait déjà qualifié les festivals culturels «d'espaces de débauche». Et, tout récemment, l'un des principaux responsables du Parti de la justice et du développement (islamiste), Najib Boulif, a annoncé sa volonté de limiter la création à un art halal, moralement acceptable, « l’art propre », selon ses propres termes. Appeler à la censure contre les « insultes aux valeurs du peuple marocain » (entendez : de la religion) qui constitueraient une « menace sur la culture » et « un danger pour l’identité marocaine » est une rhétorique éprouvée : c’est autour de valeurs semblables que les Nazis avaient construit leur théorie de « l’art dégénéré. » Car, c’est un phénomène récurrent : lorsque l’on veut réduire la liberté d’expression, c’est toujours au nom d’une authenticité à préserver, d’une pureté à défendre… Plus habile et moins contreproductif que d’empêcher de penser, on sert une pensée prémâchée que tout citoyen est « invité » à adopter, faute de quoi il sera considéré comme opposé aux valeurs de sa culture, voire déviant. Un processus malin, dans tous les sens du terme, destiné à légitimer toute action visant à museler les artistes. Rien ne laisse penser qu’en Lybie et, plus tard sans doute, en Syrie, ces derniers pourront bénéficier d’un statut plus favorable, si les partis islamistes venaient à l’emporter. Le phénomène prend une ampleur d’autant plus grande que ces pays appartiennent tous à des cultures communautaires dans lesquelles la pression sociale détermine les comportements de chacun et où toute expression d’individualisme trop marquée est accueillie par une forte réprobation.

L’Art est-il compatible avec l’islamisme politique ?Pour les intégristes, le plus souvent incultes, la culture constitue une source de danger, une menace contre l’ordre moral et social qu’ils veulent imposer à tous. Leur censure s’exerce presque toujours dans trois domaines : le regard critique porté sur le pouvoir et la société (comme au temps des despotes précédents), auquel s’ajoutent désormais la représentation de la femme en tant qu’être sexué et le « blasphème ». Rares sont les sujets qui échappent à ces catégories, tant les Islamistes en définissent le champ d’application de manière extensive et tant l’art leur est étranger. Paradoxalement, la contrainte qu’ils font peser sur les artistes, loin d’exprimer leur force, trahit leurs faiblesses ; interdire toute critique politique ou sociétale démontre qu’ils ne croient pas eux-mêmes en la puissance de leur pouvoir ; censurer les représentations de la femme sexuée dénonce une incapacité de maîtriser les pulsions ; crier au blasphème met en lumière une foi si dénuée de fermeté qu’à leurs yeux, une œuvre d’art pourrait la faire vaciller.

Certains diront qu’il s’agit là d’une analyse occidentale ; elle est cependant bien partagée par une foule de créateurs qui sont nés, ont grandi et vivent aujourd’hui sur leurs terres d’origine au sein desquelles ils souhaiteraient travailler et librement s’exprimer. Cette opportunité leur est de moins en moins accordée. Bien sûr, beaucoup entreront en résistance et inventeront des moyens de détourner la censure, car la pulsion créatrice est une pulsion de vie en lutte contre les persécutions obscurantistes qui sont l’expression d’une pulsion de mort. Pour autant, combien d’entre eux devront s’exiler ? Et, pour ceux qui ne le pourront pas, combien n’auront d’autre choix que de se taire ou de travailler dans l’insécurité de la clandestinité ? Les artistes de la rive Sud de la Méditerranée, bien plus rapidement que les intellectuels français toujours enclins à l’angélisme, ont pris conscience que le Printemps arabe pouvait fraîchir en hivers islamiste. Sans doute tentera-t-on de les museler ; qui, alors, portera leur voix ?

Illustrations : Affiche du Printemps des Arts 2012, Tunis - Burqa couvrant la Fontaine Jupiter d'Alexandrie, photo D.R. - Arab Spring, © Cagle cartoons.


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