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Rousseau, les mouvements politiques et les intellectuels

Publié le 12 juillet 2012 par Vindex


Rousseau, les mouvements politiques et les intellectuels
La pensée de Rousseau a de multiples facettes
La récente célébration du tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau nous a donné l’occasion de redécouvrir sa pensée et a soulevé plusieurs débats. Il n’en a pas toujours été ainsi : en 1812, sous l’Empire, l’anniversaire de sa naissance fût passé sous silence. Rien de conséquent ne fût organisé pour le centenaire de sa mort en 1878- sept ans après la commune-. L’année 1912 vit l’affrontement des royalistes et des républicains par médias interposés et il n’y eu rien en 1928. Ce n’est qu’en 1962 qu’on se décida à étudier Rousseau objectivement, en publiant à l’occasion une nouvelle édition de ses Oeuvres complètes.
Rousseau est un auteur à part, et fût adulé ou dénigré par tous les courants philosophiques et politiques, suscitant même des débats acharnés en leur sein. Analyse.

La pensée de Jean-Jacques Rousseau


Elle s’est développée autour de bon nombre de disciplines : musique, pédagogie, philosophie, … .
Sa pensée fondamentale s’est formée autour d’une critique des penseurs du droit naturel et de la théorie du contrat (Locke, Hobbes, qui estimaient que le regroupement en société des hommes était suscité par la nécessité de la protection face à la violence d’un monde sans état).
Selon ce philosophe, l’homme est naturellement bon mais perverti par la civilisation (la société), ce qui contredit radicalement la pensée de Thomas Hobbes, selon qui « l’homme est un loup pour l’homme » à l’état de nature, auquel l’humain va échapper en se constituant en société.
Rousseau fait d’abord le constat des vices de la société moderne à laquelle il assiste (dans « Discours sur les sciences et les arts » de 1750) avant de tenter d’en expliquer l’origine, et le processus de civilisation que l’homme a connu avant sa dépravation, sa servitude, son vice (dans « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes » de 1755). Il critique la société et ses influences sur l’homme surtout en ses fondements, et notamment la propriété.
Ne souhaitant pas un retour à l’état de nature, il propose la refondation des principes d’un nouveau droit d’essence politique, autour d’une autre théorie du contrat, qui n’est ni autoritaire (comme celle de Thomas Hobbes), ni libérale (comme celle de John Locke).
Il estime que l’exercice du pouvoir politique doit se faire par chaque citoyen, qui est en partie titulaire de la souveraineté, guidé par le soucis de l’intérêt général (sans considérations pour les intérêts personnels) vers la volonté générale, qui est la conscience que chacun a du bien et du mal et qui doit régir la vie en société. C'est donc la théorie démocratique du contrat, et ce d'autant plus qu'il prône une démocratie participative, voire directe, et non représentative.
Très attaché à l'idée de morale (il consacra une partie de son temps à la pédagogie et l'enseignement de l'éducation), il considère cependant à partir de son constat de la dépravation de son temps, que le progrès ne suffit pas à faire naître la vertu et la morale (puisque c’est une conception en partie liée à la civilisation, responsable des vices de l'homme selon l'auteur).

Rousseau et les Lumières 

Voltaire


« Avec Voltaire, c’est un monde qui finit, avec Rousseau, c’est un monde qui commence », disait Goethe. Les deux philosophes s’opposent : l’un est un spéculateur libertin, rompu aux usages de cour et à l’ironie mordante, l’autre un autodidacte issu d’un milieu populaire, raisonneur et contemplatif. En 1755, Rousseau envoie un exemplaire du Discours sur l’origine de l’inégalité à Voltaire. Peut-être était-ce un hommage à un polémiste qu’il admirait ? Ou peut-être était-ce une provocation d’envoyer ce livre subversif à un homme qui fait l’apologie du luxe et de la vie mondaine ?
Quoiqu’il en soit, alors que Voltaire était resté muet lorsqu’il reçu le Discours sur les sciences et les arts, la réaction ne se fit pas attendre. Rousseau reçoit une lettre qui est tout le contraire de l’éventuelle approbation qu’il attendait[1]. Voltaire garde toutes les apparences de la civilité mais prend une posture ironique, caricature les propos de Rousseau en lui reprochant de vouloir revenir au stade animal. Voltaire est d’une mauvaise fois confondante mais utilise une arme redoutable contre son cadet. A l’ironie de Voltaire, Rousseau enverra une réponse lourde de dialectique[2].
Lors de la parution du Contrat social, Voltaire publie anonymement un pamphlet[3] contre Rousseau ou celui-ci est qualifié de « fou », de « bouffon » et « d’irréligieux ». L’auteur approuve que le Contrat Social et Emile soient brûlés par les autorités de Genève, interdit à Paris et que Rousseau soit emprisonné en 1762.

Diderot


Alors qu’il avait déjà provoqué la colère de d’Alembert suite à une polémique sur la ville de Genève et sur le théâtre[4], c’est avec Diderot que Rousseau se dispute en 1762. Cette rupture avec un ami très cher- dont il était très proche dans les années 1740- est due à des divergences philosophiques : Diderot n’apprécie pas certains traits de caractères du philosophe genevois qui désapprouve les plaisanteries des encyclopédistes sur la religion et part furieux d’un dîner organisé par Mlle Quinault en 1754, parce qu’on y blasphème.
Alors que Diderot avait permis à Rousseau de participer à l’Encyclopédie, il lui écrit qu’il n’y avait « que le méchant qui soit seul ». Rousseau parle de cet épisode de sa vie dans les Confessions, ce à quoi contre-attaque Diderot dans l’Essai sur le règne de Claude et de Néron, dans lequel il caricature lui aussi sa pensée en la réduisant à rien[5].

Rousseau et la Révolution


Selon Alain Abellard, Rousseau est « issu d’un milieu modeste » et s’est « autant formé par l’expérience que par les livres », ce qui explique que la Révolution Française « ait plus retenu son nom que ceux de Voltaire ou Diderot ». Tanguy L’Aminot, historien spécialiste de Rousseau, a dit que tous les révolutionnaires s’en sont inspirés.
En effet, pendant la Révolution française, tous les groupes vont se réclamer de lui : les aristocrates, les contre-révolutionnaires, les bourgeois, les Girondins, les Montagnards, les Jacobins et les Enragés. Un pamphlet édité sous la Révolution s’appelle même Jean-Jacques Rousseau aristocrate.
Maximilien de Robespierre lui-même se revendiquait ouvertement de Rousseau. Il lui rendit hommage dans un texte écrit entre 1789 et 1791 : Aux mânes de Jean-Jacques Rousseau. Il y évoque la visite qu’il lui a rendue quand le philosophe séjournait à Ermenonville. Il lui rendit aussi hommage dans un discours à la convention en 1794.
Les adversaires royalistes de Rousseau quant à eux (comme Joseph de Maistre et Antoine de Rivarol) se plaignaient qu’il soit si talentueux.
L’historien Charles Porset rappelle que Rousseau a disparu avant la Révolution. On ne pourrait donc pas être « sûr que cette Révolution eût été du goût de Jean-Jacques Rousseau » qui fait tout autant figure de conservateur que d’anticipateur, selon une contradiction qui fut le « moteur de son existence ».

Rousseau et le socialisme


Jean Guéhenno présentait Rousseau comme « le premier des pauvres » en raison de la volonté qu’il avait de gagner sa vie en tant que copiste de musique. Une analyse confirmée par les propos de Charles Porset qui voyait « en Voltaire l’aristocrate, en Diderot le bourgeois et en Rousseau l’homme du peuple ». Michel Delon, quant à lui, oppose à Voltaire un Rousseau qui dénonce « l’aliénation de toute société, définie à partie de la propriété privée et de l’exploitation des démunis par les nantis ». La référence à Rousseau s’inscrirait donc dans « une lignée qui mènerait de Robespierre aux socialismes utopiques et au marxisme », une thèse que l’Histoire semble certifier.
La Révolution a réconcilié Voltaire et Rousseau, le Panthéon a accueilli leurs dépouilles, ils ont été loués par les graveurs qui les représentent conversant sur le chemin de l’immortalité. Les deux philosophes sont entrés dans l’imagerie et la symbolique de la République.
Cette réconciliation est toujours valable sous la restauration, au nom d’un front commun contre le reflux idéologique de l’ancien régime et des jésuites.
C’est en 1848 que l’école voltairienne et l’école rousseauiste se séparent. La première reproche à la deuxième son engagement auprès des manifestants socialistes. Les bourgeois laissent l’émeute populaire se faire réprimer dans le sang. Seul le libéral Voltaire leur paraît représenter légitimement la liberté, Rousseau restant pour eux indissociable de la Terreur et d’un populisme qu’ils condamnent. Alphonse de Lamartine condamne le Contrat social, un « opium ivre de rêves et de confusions », alors qu’il l’avait encensé quelques années plus tôt.
En 1871, certains communards reprennent à leur compte le réformateur social du Discours sur l’origine de l’inégalité, mais le théoricien russe du socialisme libertaire Michel Bakounine voit dans la répression du peuple les conséquences de la pensée rousseauiste, Rousseau étant pour lui « le vrai type de l’étroitesse et de la mesquinerie ombrageuse, de l’exaltation sans autre objet que sa propre personne , de l’enthousiasme à froid et de l’hypocrisie à la fois sentimentale et implacable, du mensonge forcé de l’idéalisme moderne ». Bakounine est lapidaire : « on peut le considérer [Rousseau] comme le vrai créateur de la moderne réaction. En apparence l’écrivain le plus démocratique du XVIII siècle, il couve en lui le despotisme impitoyable de l’homme d’Etat »[6].
Plus près de notre temps, le polémiste socialiste, populiste et décroissant Jean-Claude Michéa semble ne pas faire sienne cette analyse et se réfère fréquemment à Rousseau.
http://www.dailymotion.com/video/xfnts4_entretien-avec-jean-claude-michea_news

Rousseau et le nationalisme


Rousseau trouve des adeptes dans tous les milieux. Marcel Déat, un ancien socialiste a écrit Jean-Jacques Rousseau totalitaire en 1942, ou Rousseau est décrit comme socialiste et national et s’inscrirait « parmi les précurseurs de la Révolution nationale ». Rousseau est revendiqué par certains nationalistes, honnis par d’autres, en raison de la diversité des courants constituant ce qui est couramment appelé « nationalisme ».
Les deux détracteurs du Contrat Social les plus notables du nationalisme sont Charles Maurras et Maurice Barrès.
Le premier est un journaliste, essayiste homme politique et pamphlétaire royaliste et fondateur de l’Action Française. Dès que l’occasion se présente, il charge contre Rousseau qu’il perçoit comme le fléau de la France, accusé d’être tour à tour le juif, le franc-maçon, l’Allemand, l’anarchiste… En bref : pour Maurras, Rousseau incarne l’Anti-France[7].
Barrès, député et romancier, a prononcé en 1912 à la Chambre un discours[8] où il contestait les crédits accordés par le gouvernement à la célébration du bicentenaire de la naissance de Rousseau. Barrès reprochait alors au gouvernement de faire l’éloge d’un penseur proche de l’anarchie alors que les derniers membres de la bande à Bonnot venaient tout juste d’être arrêtés.
Rousseau, les mouvements politiques et les intellectuelsEn 1910, les républicains érigent une statue de Rousseau à chambéry. Une nuit d’octobre 1913, la statue est sciée et projetée à terre. Par des royalistes ?
Le « nationaliste de gauche » Alain Soral, polémiste et rédacteur de certains discours de J-M Le Pen, affirme être un disciple de Rousseau, qu’il estime être le premier penseur « historique ».
http://www.youtube.com/watch?v=bY9ltj07D08
Conclusion :
Rousseau est toujours, trois cent ans après sa naissance, au cœur des débats : Béachelle voit en lui le précurseur de tous les totalitarismes, J-L Mélenchon parle d’un penseur qui défend le peuple. Certaines féministes voient en lui un ennemi des femmes (en raison du chapitre V sur l’Emile), d’autres, comme Annie Leclerc, se disent rousseauistes par féminisme.
Rousseau n’est donc pas un penseur commode qu’on peut enfermer dans une seule école ou un seul parti et ranger confortablement dans sa bibliothèque en se disant qu’on en a fait le tour. On peut toujours l’actualiser, preuve de la pérennité de ses œuvres et de son rôle incontournable dans le combat des idées.
Sources 
-Le Point Références : Voltaire contre Rousseau (mai-juin 2012)-Hors-Série Le Monde : Jean-Jacques Rousseau le subversif (mai-juillet 2012).-Le site « mémoire et actualité » : http://www.memoireetactualite.org/dossiers/rousseau/-Le site « curiosphere TV » : http://www.curiosphere.tv-Sciences Humaines – Hors-série spécial n°6, « Cinq siècles de pensée française » - p. 20-21, « Jean-Jacques Rousseau, L’innocence corrompue ».
Léon Hussard et Rémi Decombe
[1] Lettre de Voltaire à Jean-Jacques Rousseau, aux Délices, près de Genève, 30 août 1755.
[2] Lettre de Jean-Jacques Rousseau à François-Marie Arouet de Voltaire, Paris, 10 septembre 1755.
[3] Le sentiment des citoyens, 1764.
[4] Lettre à d’Alembert sur les spectacles, 1758.
[5] Essai sur les règnes de Claude et de Néron, 1782.
[6] L’empire knouto-germanique et la révolution sociale, 1870-1871
[7] L’Action Française, 15 octobre 1899.
[8] Le bi-centenaire de Jean-Jacques Rousseau (1912)


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