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Au secours, j'ai un psychopathe à côté de moi dans la salle !

Par Tred @limpossibleblog

En Corée, lorsque vous achetez votre place de cinéma à la caisse, vous avez la possibilité de choisir votre emplacement exact dans la salle. Quel rang, quel fauteuil, tout devant, dans le fond, sur le côté, vous précisez, et le ticket qu’on vous édite vous placera précisément. A première vue, cela pourrait sembler une solution magnifique à un problème auquel un maniaque comme moi pense dès qu’il met les pieds dans un cinéma : être idéalement placé. Avec ce système, nul besoin de venir faire la queue une heure en avance devant la salle pour être sûr d’entrer parmi les premiers et avoir LE fauteuil convoité. Mais ça, c’est à première vue seulement.
Au secours, j'ai un psychopathe à côté de moi dans la salle ! Parce que quand on y réfléchit bien, choisir sa place à l’avance entraîne un inconvénient majeur : si l’on est situé juste à côté d’un emmerdeur, d’un bavard, d’un excité du smart phone ou d’une bande d’ados qui s’intéressent à tout sauf au film, on est coincé. J’y ai pensé il y a quelques jours à peine lorsque je suis allé voir « L’enfer des armes » de Tsui Hark au Festival Paris Cinéma. Ce jour-là j’avais commencé par aller voir le jubilatoire « Vulgaria » de Pang Ho-Cheung, chronique délirante d’un producteur de séries B à Hong Kong, rendez-vous immanquable pour qui a vu l’excellent « Dream Home » du même réalisateur. Après cet étalage d’humour gras, corrosif et sacrément malin, j’ai enchaîné avec l’éminemment sympathique bien que terriblement mineur « Starbuck », qui m’a permis de ne pas poireauter deux heures en attendant la séance du Tsui Hark. Mais les deux films s’enchaînaient de manière trop juste, et lorsque j’entrai en salle pour « L’enfer des Armes », le film commençait tout juste. Je me suis donc faufilé dans le premier rang qui venait et me suis installé.
Étant moi-même un peu en retard, je pensais être tranquille sur mon bout de rang. Mais c’est là qu’il est arrivé. Lui. Le psychopathe (bon d’accord le terme est exagéré, mais quand on tue une projection, on est un peu psychopathe quand même non ?). Casquette vissée sur le crâne, imper qu’il ne quittera pas du film, il est arrivé cinq bonnes minutes en retard et s’est posé à l’entrée de mon rang, à deux fauteuils de moi. Entre lui et moi, un seul siège vide. A le voir comme ça, il ressemblait à un spectateur anonyme, la cinquantaine, très vite plongé comme moi dans le film, la Director’s Cut du fameux film de Tsui Hark, une version pas loin d’être épouvantable, un DVD alternant séquences de qualité DVD et séquences de qualité VHS. Très moche à voir, mais le film de Tsui Hark est suffisamment puissant pour dépasser le désagrément. D’autant qu’en fait de désagrément, la qualité de l’image s’est vite avérée superficielle, quand je me suis rendu compte que le bonhomme qui s’était installé à côté de moi était un spectateur très… comment dire… démonstratif. « Trop » serait le superlatif le plus approprié.
Au secours, j'ai un psychopathe à côté de moi dans la salle ! Les murmures qu’il a vite commencé à exprimer ne m’ont pas préparé à la déferlante qui suivit pendant le film, une déferlante redéfinissant complètement l’idée que l’on peut se faire d’un spectateur qui se croit seul, ou chez lui, bien que je le soupçonne de n’avoir à aucun moment proférer ses commentaires à mauvais escient. Je pourrais tricoter des paragraphes durant sur ce que nous a réservé ce spectateur hors du commun pendant la projection. Mais rien ne sera plus parlant qu’une retranscription – aussi fidèle que possible – de ses saillies verbales les plus mémorables. Il ne s’est pas passé une minute, au cours du film, sans que l’on ait eu droit à l’expression orale de ce qui lui passait par la tête. Je dis « on » parce qu’il ne murmurait pas ses interjections, il les parlait le plus naturellement du monde, quand il n’était pas à quelques décibels de les crier. Je suis loin d’être le seul à en avoir profité, et il est temps que vous aussi vous en profitiez. Décidément, après "The Killer" et "Guilty of Romance", les séances sont mouvementées à Paris Cinéma... Voici donc un florilège loin d’être exhaustif (il en a tant dit, j’ai oublié la plupart) des commentaires entendus à tout bout de champ pendant « L’enfer des armes », la plupart du temps adressés aux personnages du film, parfois à lui-même :
« Vas-y, cours ! » « Allez, sauve-toi ! » «  Oh l’enculé !! » « Bill Gates ! Bill Gates !! Bill Gates !! Bill Gates !!!” (de plus en plus fort, en voyant apparaître un acteur américain à l’écran, je n’ai toujours pas compris cette saillie… est-ce le nom de l’acteur ou celui-ci lui rappelait-il le fameux entrepreneur ?) « C’est quoi, c’est du formol ?....... Ah non, c’est de l’acide !!! » « Elle ressemble à Virginie Ledoyen c’est marrant ! » (parlant de l’actrice principale du film) Et ma saillie préférée, sortie de nulle part, hurlée lors d’une scène où deux personnages se bastonnaient à l’écran : « Vas-y frappe dur Ben Hur !!! ».
Alors qu’à un moment, il a perdu le fil de ce qui se passait à l’écran, il s’est même tourné vers moi pour me parler : « Excusez-moi, ils ont tué l’Amerloque là ?? ». Je ne pus que hocher la tête, bouche bée. Tout ceci n’est qu’un petit fragment, le plus mémorable, de ce que mon voisin a balancé tout au long du film. Il a également régulièrement essayé de répéter certaines répliques en cantonais, phonétiquement, ce qui avait l’air de l’amuser. J’aurais aimé me souvenir de plus, mais il y en avait tant, dont un grand nombre étaient inintelligibles. Et le pire, c’est que je ne lui en voulais même pas franchement. Pas autant que si cela avait été un couple inattentif discutant d’autre chose que du film, ou un ado envoyant des SMS à tout bout de champ, ou un mec prenant mon fauteuil pour son paillasson. Lui, c’était à l’évidence un cinémaniaque, un vrai, et c’est sa passion qui s’exprimait si bruyamment, aussi inconvenant cela puisse-t-il paraître. C’est incontrôlable. Qui suis-je pour lui dire que son amour incontrôlable des films n’est pas convenable. Il ne comprendrait pas. Il ne changerait pas. Il prendrait peut-être même mon intervention pour une incitation au dialogue… Je me contenterai donc d’espérer tomber le moins souvent possible sur lui… En France, on a le luxe de pouvoir choisir sa place directement dans la salle, contrairement à la Corée, qui a le luxe de ne pas faire la queue. A chaque luxe ses avantages et ses inconvénients.

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