Magazine Culture

"Journal d'un corps" de Daniel Pennac

Par Notsoblonde

"Nous sommes jusqu'au bout l'enfant de notre corps, un enfant déconcerté".

Ca me reprend, c'est souvent l'étéque me vient ce genre d'envie, tu noteras, je m'en vais te parler d'un livre qui m'a beaucoup touchée...

J'ai lu tous les Pennac.

La saga Malaussène incluse. Bien entendu.

Aussi, quand cette année, la parution du "journal d'un corps" a été annoncée, je n'ai pas tardé à me le procurer. J'avais avant même de l'acquérir entendu parler du "principe" du livre et j'aimais sincèrement l'idée de raconter une vie à travers les expériences sensorielles d'un individu.

Un homme qui plus est.

J'espérais sécrètement en apprendre un peu plus sur cette obscure moitié de l'humanité.

Ajoute à ça que, de toute façon, j'ai toujours aimé lire les journaux intimes, les romans épistolaires, enfin toutes ces oeuvres qui ouvrent une fenêtre sur les pensées les plus secrètes des personnages, tu comprendras bien vite que j'étais par avance conquise par ce dernier Pennac.

Tout en espérant bien fort qu'il soit à la hauteur de mes attentes. 

Et puis bon, la relation au corps, c'est une question qui m'a toujours travaillé. Il faut que je te confie que j'ai lu il y a fort, fort longtemps maintenant, "le scaphandre et le papillon" de Jean Dominique Bauby (d'ailleurs je n'ai pas vu l'adaptation ciné, il faudrait que j'inscrive ça sur ma to-watch list illico). Cet homme qui se retrouve prisonnier de son corps, presqu'incapable de communiquer avec l'extérieur mais spectateur de la vie qui continue autour de lui, ça m'avait bouleversée. 

Je ne dois pas être la seule à avoir été traumatisée par cette lecture puisque j'ai retrouvé chez Frédéric Beigbeder dans "l"amour dure trois ans" (le film) une réplique qui donnait ceci  "L'amour est impossible, rien n'est grave -sauf peut-être le locked-in syndrom". C'est justement ce syndrome dont il est question dans "le scaphandre et le papillon" et crois-moi, rien que d'y repenser, la perspective de pouvoir se retrouver prisonnier de sa propre enveloppe corporelle me glace le sang. En fait, à la lecture du récit de J.D. Bauby, j'avais le sentiment de lire le journal d'un homme enterré vivant. Dont le tombeau serait son propre corps. Corps qui lui ménage une fenêtre sur le "spectacle" de la vie autour, à laquelle il participe tant bien que mal, grâce à un mode de communication inattendu (basé sur le clignement des paupières si mes souvenirs sont bons). Ce livre avait alimenté ma réflexion pendant un long moment...

Mais revenons-en à Pennac. Là, il en va autrement.

C'est une démarche quasi-scientifique qu'adopte le narrateur pour s'explorer et tester ses facultés.

Outre l'intérêt évident que revêt la lecture du récit pour une femme qui appréhende ainsi ce que c'est que d'habiter le corps d'un homme, j'ai aimé parcourir une vie à travers des expériences sensorielles, en appréciant également que les sentiments et la réflexion n'en soient pas totalement exclus (Comment cela aurait il été possible, de toute façon?). J'ai aimé partager des épreuves qui m'ont semblé être familières, découvrir un point de vue personnel sur la vie et les rencontres qui la jalonnent.

Autant que celui du personnage principal (le narrateur, donc) j'ai aimé le portrait qu'il a dressé de ceux qu'il a aimés. On y retrouve la plume de Pennac, emprunte d'une bienveillance inouïe envers autrui. J'aime depuis toujours sa façon de dire l'amour qu'il porte à ceux qu'il cotoie d'une manière simple et élégante. 

Par dessus tout j'ai aimé prendre conscience (on a beau le savoir et en faire l'expérience régulièrement, notamment au cours de voyages, une piqure de rappel ne fait jamais de mal) que nos vies, si différentes soient elles, ont pour point commun d'être baties sur les mêmes expériences universelles. Celles du deuil, de la douleur physique, de l'excitation et de la perception aigüe des premières expériences aux déceptions et trahisons d'un corps qu'on croit pourtant maitriser, du plaisir, de l'angoisse et de la peur...

J'ai aimé aussi le fait que, l'air de rien, Pennac fait tomber les tabous. Il est souvent malvenu de parler de son corps dans notre société occidentale. Ici il prend toute la place.

 En résumé, ce livre est formidable.

Je n'attends plus qu'une chose maintenant : qu'une femme s'y mette à son tour : La puberté, la grossesse, l'accouchement, la ménopause, les contraintes esthétiques de la société occidentale moderne...sont autant de moments importants pour une femme que j'aimerais retrouver dans un ouvrage du même genre.

La question est : Qui s'y met?

Pour terminer il m'a été difficile de choisir seulement quelques passages qui rendent compte de ce qu'est le livre entier alors j'ai pris le parti de ne relayer ici que quelques séquences qui sont parmi celles qui m'ont le plus touchée (je prends soin, chaque fois que je parcours un livre de corner les pages portant les passages qui m'émeuvent particulièrement pour pouvoir les retrouver plus rapidement en cas de "manque"(oui)(bon, je sais).

*

Il y a d'abord cette phrase que j'aime tant :

"Nous sommes jusqu'au bout l'enfant de notre corps, un enfant déconcerté".

*

Puis ce portrait d'un de ceux qu'il a cotoyé:

"Mais ni la maladie (un cancer des poumons généralisé à tout le reste), ni la médecine et la morale (s'il n'avait pas tant bu et fumé, monsieur!) n'ont eu raison de ce dédain rieur qui tenait la mort en respect et la vie pour ce qu'elle est : Juste une promenade captivante!"

*

Et puis ce conseil paternel relayé ici que j'ai décidé d'adopter et de propager tout autour de moi autant que possible (à commencer par ici, tiens!) :

"Quand il se trouvait que je me plaignais trop, papa me citait toujours la même phrase de Sénèque : "Chaque homme croit porter le plus lourd des fardeaux" (...) L'homme focalise, disait papa, tout vient de là! Aux yeux des hommes rien n'existe hors du cadre. Mon garçon : je te conseille de briser le cadre" 

*

(Mention spéciale pour l'épisode du saut dans le tas de blé, dont j'ai moi aussi fait l'expérience, ayant eu la chance de passer toutes les vacances de mon enfance dans une ferme, une vraie. Incroyable moment que je n'aurais jamais imaginé pouvoir retrouver au détour de quelques pages tournées).

Bien entendu, comme chaque fois, je termine en musique avec "Quoi faire avec mon corps" d'Ariane Moffatt:

Ariane Moffatt - Mon corps from Audiogram on Vimeo.


Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

Ajouter un commentaire