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Morceaux choisis - Alberto Savinio

Par Claude_amstutz

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Les routes de Capri sont toutes les mêmes: abouliques, sans résistance, de véritables bévues. Au moment crucial, elles vous abandonnent, pour vous reprendre peut-être un peu plus loin, par intermittence, par saccades. Des routes erratiques, comme les coups d'archet des violonistes magyars. En effet, peu après, le sentier disparaît lui aussi, et mon chemin n'est plus marqué que par la lisière des champs, les cailloux disposés en ligne qui entament parfois une brusque descente tels des lits de torrents asséchés.

Le profond silence n'est parcouru que par le bruissement léger des feuilles, brisé par le bruit sourd des coups de bêche d'un paysan solitaire que son oeil tente en vain de découvrir parmi les feuilles touffues des orangers, des citronniers, et les ramages sombres, plombés des oliviers.

Rapide comme l'éclair, un lézard traverse le sentier, s'arrête un instant, le coeur battant, me fixe du haut d'un rocher, puis file et disparaît dans une fente entre les pierres. Des aloès pointus, des figuiers de barbarie bordent le chemin. Cependant, là-haut, leurs feuilles larges et épaisses ne portent pas les stigmates des défoulements enthousiastes de visiteurs passionnés. La vague des touristes n'a pas déferlé jusqu'ici. Les étrangers sont rares sur ces hauteurs et ceux que l'on rencontre ont acquis un caractère paysan, local.

Je laisse derrière moi les maisons de Caprile qui descendent par degrés jusque dans les champs. La résidence où la reine de Suède est en villégiature brille entre toutes, plus blanche, plus haute, plus voyante derrière son parc touffu et obscur.

Les grandes fenêtres qui donnent sur les terrasses sont ouvertes. Le vent joue dans les rideaux blancs, sur le fond sombre et mystérieux des chambres. Sur le bord de la première terrasse, une toile tendue pour protéger du soleil vibre, gonflée par le vent. A l'ombre de la toile, un fauteuil d'osier couvert de coussins. Jadis, la reine attendait, installée dans ce fauteuil, que son époux revienne de la mer. Mais à présent, le fauteuil est vide, la toile claque au vent, solitaire. Je songe à ma lointaine enfance...

Alberto Savinio, Capri (Le Promeneur, 1989)

traduit de l'italien par Christian Paoloni

image: Jean-Jacques Henner, Maisons à Capri (culture.gouv.fr)


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