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Voyageurs du Net

Publié le 02 décembre 2012 par Silhouette @Laterresurson31

Aujourd’hui, je reçois Mikaël Faujour, journaliste et voyageur, qui est à l’origine, avec Kalagan, nomade digital et auteur d’un blog voyage de même nom, de deux initiatives originales et liées en vases communicants : l’association Ateliers francophones de journalisme, d’une part, et le blog Voyageurs du net, d’autre part.

Bonjour Mikaël,

Peux-tu nous dire qui tu es et comment Kalagan et toi avez eu l’idée de ce projet associatif à vocation solidaire ?

Il y a d’abord une histoire d’amitié. J’ai rencontré Kalagan à Lille, en 2008, alors qu’il effectuait son stage de fin d’études au sein de la start-up Music-Story.com, dont j’étais alors secrétaire de rédaction. Après avoir quitté l’entreprise en mauvais termes, j’ai pas mal vadrouillé. Nous nous sommes retrouvés en colocation en 2009. Il venait de quitter sa boîte, était avide de voyager. J’avais moi-même, à l’époque, et depuis déjà des années, l’Amérique latine en tête. Il a fallu encore un an et quelques voyages de son côté, avant que nous ne concevions, à l’été 2011 un projet commun.

Voyageurs du Net, amitié

Gardant en souvenir les cours de reportage vidéo dispensés en 2004 en Palestine, j’avais envie de réitérer une expérience d’enseignement. Ayant pu bénéficier, par la grâce d’une certaine histoire et d’un héritage de luttes sociales, d’un haut niveau d’éducation, nous sommes, en tant qu’Européens des privilégiés, eu égard au reste du monde. Or, il me semble que tout privilège oblige. Socialiste de conviction, au sens historique et non au sens du Parti prétendument socialiste, je reste aussi attaché à des valeurs de fraternité et d’internationalisme. Enfin, il y a le fait que je n’aime pas beaucoup un voyage consistant à passer de ville en ville sans prendre le temps de s’arrêter. C’est, personnellement, l’immersion dans un lieu, qui permet de se familiariser avec ses habitants et d’y tisser des relations, que j’aime.  Cela favorise une approche que ma curiosité intellectuelle (pour des questions sociales, politiques, anthropologiques, historiques) recherche.

Il me semblait donc que nous pouvions saisir l’opportunité de voyager non pas tant pour « consommer du paysage », mais bien pour chercher à être bousculé… et à échanger, à faire profiter de nos compétences, à éveiller peut-être à des interrogations nouvelles. Que pouvions-nous enseigner ? Le journalisme, l’informatique, le blogging… et tenter de réfléchir ensemble sur les problématiques liées à l’industrie du tourisme et à la pratique du voyage. Ainsi est né le projet, à la confluence de nos passions et de nos compétences.

Voyageurs du Net, Quetzaltenango

Pourquoi avoir choisi, pour le site Voyageurs du Net, le thème du « tourisme alternatif, responsable et insolite » ?

Le tourisme peut être l’une des pires calamités. En l’espèce, je me contente, car la démonstration est éloquente, de signaler un excellent article, que je cite souvent, sur Cancún, publié par le très recommandable site Echoway.

Mais le tourisme ou le voyage peut aussi être une opportunité de rencontre, dont nous espérons qu’elle change l’individu, qu’elle l’interroge. Cela suppose à la fois le temps de l’immersion et de la rencontre, mais aussi la curiosité intellectuelle pour un pays, son histoire, sa culture et son peuple, que n’ont pas toujours les voyageurs. Cette rencontre peut, dans le meilleur des cas, être un enrichissement réel, philosophique, conceptuel, pour les deux parties : les autochtones et les voyageurs.

Nous voulons donc à la fois inciter, bien sûr, à découvrir des lieux, parfois méconnus, pratiquer le « hors sentiers battus », mais encore inviter à s’interroger sur des questions humaines et sociales (conditions sociales de travail des employés du tourisme, rôle des communautés résidentes, éducation à l’écologie… sur quoi il y a beaucoup à faire dans tant de pays…), sur la responsabilité du voyageur et sur l’altérité. Voyager est une belle chose, mais l’attitude consumériste consistant à « faire » un pays (quelle vilaine expression!) comme on remplit une grille en se disant « maintenant, ça c’est fait », me semble absurde. La richesse d’un voyage ne tient pas tant, me semble-t-il, aux décors changeants, mais avant tout aux moments que l’on partage, qu’ils soient drôles ou tristes, qu’ils soient des moments de plaisante paresse ou d’efforts épuisants. On peut passer un triste voyage dans des paysages de rêve et des moments exquis dans des villes immondes en France même. L’intérêt du voyage, ce n’est pas de s’insérer dans une carte postale, ce qui revient seulement à changer de décor, c’est d’apprendre, c’est d’être ému, intrigué, questionné.

C’est d’ailleurs pour cela que nous avons voulu associer aux Voyageurs du Net des professionnels et associatifs travaillant dans le voyage responsable, solidaire ou écologique : afin de valoriser d’autres formes de voyage que celles, au demeurant irresponsables, consistant à jouir du soleil en chaise longue, sans trop réaliser que ceux qui servent sont exploités à la limite de la servitude moderne, ou que à quelques centaines de mètres de là sévit une dictature brutale et/ou une misère indécente. En somme, les convictions politiques et donc morales tiennent une part importante dans notre – jeune – projet, ce que notre ligne éditoriale confirmera lentement mais sûrement.

Voyageurs du Net

Qu’est-ce qui caractérise la ligne éditoriale de Voyageurs du Net ? Quelles sont vos ambitions en la matière pour l’avenir ?

Voyageurs du Net est un site encore jeune. Nous l’avons créé fin 2011, mais nous n’avons commencé à l’animer vraiment qu’à partir de juin 2012. Stabiliser, rendre claire une ligne éditoriale, prend du temps et nous sommes en train de commencer à voir la cohérence d’ensemble… et devons reconnaître que certains de nos tout premiers articles ne trouveraient aujourd’hui pas leur place sur le site.

« VDN », comme nous l’appelons entre nous, a pour objectif de promouvoir un voyage de curiosités : merveilles naturelles méconnues, lieux abandonnés (nous avons fait une incursion dans le domaine de l’« exploration urbaine » avec un article sur un manoir abandonné de Loulé, au Portugal), découverte au côté de guides locaux connaissant la culture, l’histoire, la faune et la flore locales…

Aventuriers dans la menaçante lagune de Bacalar

Nous pouvons parler aussi de modes de voyage différents : nous avons ainsi interviouvé Enzo Schyns qui, avec sa compagne, a voyagé par deux fois à vélo de Quito (Équateur) à Ushuaia (pointe sud de l’Argentine)… et qui, avec elle, a fondé une agence pour faire vivre cette expérience à d’autres : Cyclo Cosmos. Une élève de nos ateliers a produit un article sur une communauté d’anciens guérilleros dont l’une des activités est l’écotourisme ; une autre nous a emmené à la découverte d’un lieu pris en charge par une association, qui a transformé une ancienne décharge en forêt tropicale et qui par son action sensibilise aux questions écologiques…

Coatépèque

Autant que faire se peut, nous tentons et tenterons de promouvoir des lieux et organisations plaçant la sensibilisation aux questions écologiques et l’éducation (à l’histoire, à la culture et aux mœurs, à la politique et à ses concrètes implications aussi) au cœur de leur démarche touristique. Apprendre n’est pas une chose rébarbative et le tourisme ne consiste pas, je me répète, qu’à changer de décor. Nous avons aussi vocation à donner divers conseils et astuces relatives au voyage (où apprendre l’espagnol, trousse à pharmacie homéopathique, comment communiquer en voyage avec ses proches, etc.). Nous venons d’inaugurer la rubrique « Edito » avec l’article, que j’ai mentionné, d’un des élèves sur le tourisme de la pauvreté. Je pense écrire moi-même un article sur la notion de « citoyen du monde », qui est un lieu commun répandu chez les voyageurs occidentaux et un élément parmi d’autres de l’anthropologie libérale dans quoi nous baignons depuis les années 80.

Tourisme de la pauvreté

Sur le plus long terme, ou plus exactement lorsque nous reviendrons en Europe, j’aimerais personnellement réaliser des reportages sur diverses démarches que je trouve très intéressantes. Par exemple, sur le réseau – né en Italie, mais à présent de résonance mondiale – des città slow (« villes lentes »), mettant en pratique des idées décroissantes. Y sont promus la lenteur, la circulation piétonne plutôt que la voiture, les circuits agricoles courts, la lutte contre la pollution sonore, le troc dans le cadre des « systèmes d’échange locaux », etc. J’aimerais visiter aussi le village communiste andalou de Marinaleda, dont l’expérience, relatée dans une émission de Daniel Mermet, m’a interpellé.

Il y a aussi une remarquable démarche, que nous aimerions promouvoir, qui est à la confluence du social, du politique et du tourisme rural, en Calabre (Italie). Une amie économiste a attiré mon attention sur un projet consistant à la fois à développer le tourisme rural dans cette région, et à revitaliser des campagnes abandonnées en raison d’un exode massif vers les villes industrielles du nord de l’Italie. Ces zones connaissent une forte immigration d’Afrique, dont les ressortissants sont exploités comme des esclaves dans des cultures vivrières (comme en Andalousie). Or, quelques villages ont pris des initiatives pour recréer un tissu social et économique qui était moribond, puisqu’il n’y restait plus que des vieux. Des écoles ont rouvert, des immigrés retrouvent des conditions décentes de vie et apprennent des anciens des techniques d’artisanat qui étaient en voie de disparition… La dimension sociale et politique m’a interpellé… ainsi que le fait qu’il s’agit d’une région que je méconnais et qui est peut-être méconnue : quand on pense à l’Italie, on pense plutôt à l’immense patrimoine romain, renaissant ou baroque… mais il y a bien sûr beaucoup d’autres choses à y découvrir.

Parthénon

Concernant les ateliers, comment avez-vous choisi le premier pays et les élèves des premiers ateliers ?

En Amérique latine, quelques pays nous attiraient surtout : le Mexique, le Chili, l’Argentine, le Pérou… Nous avons en priorité contacté les Alliances françaises du Mexique. Cela semblait en bonne voie, puis cela a capoté. Nous avons donc pris le taureau par les cornes, bombardé toutes les Alliances françaises des pays hispaniques… et obtenu quelques réponses, dont la plus intéressée et intéressante venait des jeunes animateurs de l’Alliance française de Quetzaltenango (Guatémala).

Avez-vous pu trouver facilement des organismes ou des sponsors pour soutenir votre projet ?

Nous en avons peu cherché : nous n’avons envoyé de dossier qu’à la Fondation Nicolas Hulot. A présent que notre projet a du concret à exposer (le site Voyageurs du Net et le précédent d’une première série d’ateliers), nous allons remettre le couvert et chercher des soutiens publics et privés.

Avez-vous été étonnés du regard porté par les élèves sur le tourisme en général et dans leur pays ? 

Si l’un des objectifs principaux était la pratique du français elle-même, à l’écrit et à l’oral, un des autres enjeux portait sur la prise de conscience des problématiques morales, économiques, politiques et sociales du tourisme. Beaucoup d’élèves se sont en effet enthousiasmés pour la découverte du tourisme et de ses excès. Je signale deux excellents travaux qui ont été réalisés, à savoir deux éditoriaux : l’un portant sur le tourisme de masse et que nous devrions placer en tant qu’« article invité » sur un blog ami ; l’autre portant sur le tourisme de la pauvreté (slum tourism) et qui nous révèle un marché émergent… et les problématiques morales afférentes.

Je pense écrire d’ailleurs bientôt un éditorial, que nous soumettrions à un média ami (ABM ou peut-être Ragemag) sur le voyeurisme dans le tourisme et cette culture qui consiste à croire que tout doit être visible et accessible au regard du touriste : la misère des bidonvilles, les tribus reculées, les cérémonies sacrées, les espèces animales protégées, etc. Il y a dans le libéralisme appliqué au tourisme un regard et un sans-gêne qui évoquent parfois davantage une forme renouvelée de zoo humain ou de safari humain, qu’une forme concrète de fraternité humaine universelle.

Ateliers francophones du journalisme

Avez-vous déjà d’autres ateliers prévus ?

Des ateliers sont prévus pour un nouveau module de deux mois à Guatemala Ciudad entre mai et juillet 2013. Nous avons également eu des échanges signalant de l’intérêt, au Salvador, au Mexique ou en Colombie. Mais pour l’instant, nous allons nous octroyer quelques mois de vacances pour ce qui concerne les cours de journalisme, car nous avons beaucoup d’autres projets très chronophages, dont Voyageurs du Net que nous souhaitons faire connaître et dont nous souhaitons développer le réseau de partenaires.

Merci pour cette interview. J’ajoute que les Voyageurs du Net invitent ceux qui ont de la sympathie pour notre projet et partagent nos idées, à rejoindre notre réseau : blogueurs, associations, professionnels indépendants et agences de voyage. Face au Goliath démesuré de l’industrie touristique, dont je rappelle qu’elle est le troisième secteur économique au monde et le chiffre d’affaires le plus important sur Internet, il est important de se serrer les coudes, de penser collectif. Soyons le David collectif, mieux : le Barça du tourisme alternatif !

Mikaël Faujour, intrépide journaliste dans ses oeuvres

Un grand merci à toi, Mikaël, d’avoir si gentiment accepté de partager sur La Terre sur son 31 une autre vision du tourisme et une façon de voyager plus responsable. Félicitations pour ce beau projet, je vous souhaite beaucoup de réussite et de belles rencontres lors de vos futurs ateliers ! Et bon courage pour le développement de votre site !


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