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"La Bicyclette bleue", de Régine Desforges

Par Leblogdesbouquins @BlogDesBouquins
Sur une couverture façon Crayola, notre héroïne, visiblement encapuchonnée dans une chevelure qui n’a rien d’humain, campe dans un brouillard toxique. La bicyclette éponyme est bien visible, ses roues défiant les lois de la perspective. Cette bicyclette est bleue.
Autour du corps aux étranges proportions, à la tête réduite et aux jambes géantes, des éléments « dramatiques » sont écrabouillés : le raisin violet vif, les champs vert menthe, les avions de la Luftwaffe, la cathédrale gothique en feu.
A la manière de ces gens qui portent une chaîne ou une gourmette à leur propre nom (au cas où ils oublieraient comment ils s’appellent), le lecteur peut ainsi se souvenir de ce qu’il tient à la main. Cela à l’avantage d’éviter de reprendre tout à zéro, si par malheur la prose avait provoqué vertiges et pertes de connaissance.
L'avis de CamilleL’ouvrage, disponible en poche et facilement glissable dans un cabas de plage, combine une "relecture" d’Autant en emporte le vent (de Margaret Mitchell, 1936) avec un style Harlequin qui vaut à lui seul le détour. C’est l’été ! Lisez les classiques !
Bien que Régine Desforges ait gagné le procès en plagiat face aux héritiers de Margaret Mitchell,  probablement avec l’aide de la magie noire, La Bicyclette bleue (1981) reste, hum, fortement inspirée de son compère américain.  
Scarlett O’Hara, Southern Belle de Géorgie, devient Léa Delmas. 
Ainsi, la garden party introductive a lieu aux Douze Chênes/Roches-Blanches, la plantation/domaine viticole voisine de Tara/Montillac. On y annonce des fiançailles d’Ashley Wilkes/Laurent d’Argilat et de sa cousine Melanie Hamilton/Camille d'Argilat. Un beau-parleur, Rhett Bulter/François Tavernier surprend la déclaration d’amour contrarié de Scarlett/notre comparse Léa  à Ashley/Laurent. 
Mais c’est alors que le Sud fait sécession/l’Allemagne envahit la Pologne! La guerre se prépare. Pour faire enrager Ashley/Laurent, Scarlett/notre comparse Léa accepte d’épouser Charles Hamilton/Claude d'Argilat, le frère de Melanie/Camille etc etc etc.
La liste de ces hommages est longue, et couvre 90% de l’intrigue de ce premier tome.Mais ce n’est qu'une inspiration! Ou une série de coincidences! 

Margaret Mitchell is not amused.

Mais contrairement à Scarlett O’Hara, personnage passablement sociopathe, mais intéressant et cohérent, notre comparse Léa est animée par une sorte de brouet romanesque, qui semble être entièrement constitué de paroles de chansons de Diane Tell.
p.329: "Elle ne voulait être qu'une femme dans les bras d'un homme."
Mieux encore, p.343: "Brusquement elle l'enlaça, mordit sa bouche à pleine dents.
"Faites-moi mal, prenez-moi comme à Montmorillon."
Avec quelle joie il viola sa victime consentante!"

WHAT

Ainsi, un des traits marquants de Scarlett est son terrible angle mort quant à son attirance pour Rhett, puis son amour pour lui, ainsi que sa relation avec Ashley. Son incapacité à comprendre ses propres désirs et réactionsmettent autant l’intrigue en mouvement que son appétit pour la richesse matérielle.

Notre comparse Léa, ma foi, a à peu près zéro problème à forniquer dans des bottes de foin avec les personnages masculins principaux. Ceci donne l’occasion de plusieurs scènes « érotiques » méritant d’être lues avec un solo de saxophone eighties, du mauvais champagne, et des bougies parfumées.
Saluons au passage le degré zéro de vraisemblance quant aux mœurs du milieu (la grande bourgeoisie viticole) et de l’époque (les années 1940) de notre comparse Léa. Il semble que l'auteur n’a pas fait ses devoirs.
Dans ce contexte échevelé, notre comparse Léa devient bien sûr résistante, aidée par la susnommée bicyclette. Ami lecteur, Scarlett O'Hara n'est clairement pas faite de la même farine, et c'est pour cette raison que je la trouve, ma foi, infiniment supérieure à notre comparse Léa.
Manipulatrice, coriace, sans pitié, Scarlett aurait collaboré jusqu’aux yeux si cela lui avait semblé utile. Elle a d’ailleurs retourné sa veste du côté Yankee dès que cela lui a semblé profitable. Sa mochitude morale est montée très haut (exploitation du travail forcé des prisonniers,  séduction du fiancé de sa sœur pour motif de fric, tout ça) pour éviter de revenir à la famine et l’humiliation de la fin de la guerre.
Au lieu de cela, notre comparse Léa pérore son patriotisme, devient farouchement gaulliste, et passe son temps à insulter l’occupant et à prendre des risques inutiles.

Ma réaction exactement.


Dans ce magma, quelques cartes tout à fait originales: le personnage inutile et offensant de Raphaël Mahl ne ressemble certainement pas à quoi que ce soit d'Autant en emporte le vent. Ecrivain-homosexuel-juif-décadent, il parle de lui-même comme une ‘tantouse’ tout en se lamentant d’être homosexuel, et donc physiquement insensible aux charmes bouleversants de notre comparse Léa.

WHAT

Elle le méprise, il l’adore, il l’emmène faire lafête avec Drieu La Rochelle et tout un tas de Nazis. Bien sûr, Raphaël raffole des SS blonds et virils, car c’est un personnage complexe et original, et non un total stéréotype !
La Bicyclette bleue est non seulement un titre à succès, mais également un livre bien-aimé. Je bombarde, certes, mais le jugement est bien sûr tout personnel. Voyez-vous, je ne suis pas contre les sagas romanesques. Je peux totalement lire des trucs sentimentaux. J’aime, par exemple, sincèrement Pagnol. Ou certaines choses de Colette. J’ai même plutôt non-ironiquement bien aimé Le goût du bonheur, de la québequoise Marie Laberge, qui pourrait être une œuvre cousine de La Bicyclette bleue.

Ma jubilation à démonter ce livre s'est doublée d'un certain malaise, et de beaucoup de hautes pensée sur la signification du bon goût. Ces hautes, hautes pensées ne se sont débouclées qu'à la lecture, un mois plus tard, du passage sur le kitsch de L'Insoutenable légèreté de l'être, de Milan Kundera. Le kitsch, nous dit Kundera, est "un mot allemand qui est apparu au milieu du XIXe siècle sentimental et qui s’est ensuite répandu dans toutes les langues. Mais l’utilisation fréquente qui en est faite a gommé sa valeur métaphysique originelle, à savoir : le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde ; au sens littéral comme au sens figuré : le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’existence humaine a d’essentiellement inacceptable.»Ainsi je compris, ami lecteur, à la fois ma détestation de cet édifiant ouvrage, mon plaisir pris à exposer la susdite, ainsi que le vague malaise à tomber à coup de poing sur un livre, donc, incroyablement kitsch.Enjoliveur universel, brayant formules immortelles en Technicolor, le kitsch rend l'objet aimable. Sentimental et amplifié, il représente les choses de la vie intolérables (ce que Kundera appelle la merde) en une baudruche toujours positive, sans doute, ni soupçon, ni aspérité. Cette transformation, c'est le verni, l'ajout de falbalas et de napperons. C'est l'image d'Epinal. C'est une jeune Scarlett, Sudiste de Géorgie, complexe et controversée, dont on fait une Léa aussi psychologiquement intéressante qu'une poupée gonflable.A lire ?Oh Seigneur. Non. Lisez Lonesome Dove si vous retrouver avec du temps pour lire sur la saisonnière plage.
Néanmoins, cette lecture m’a plongée dans une telle production de sarcasme que cela a considérablement ensoleillé mon humeur.  Je ne tirerai pas plus avant de sombres conclusion sur ma personnalité, et vous invite seulement à jeter un œil écarquillé à la version téléfilm de cette créature
On y ajoute une production super cheap (scènes d’exodes tournées avec dix figurants) à l’accent boutiquier de Laetitia Casta, qui prend le rôle de notre comparse Léa.

Rhett Butler vous salue bien.

 Note: à l'exception de la photo de Margaret Mitchell, les illustrations de la critique sont des captures d'écran de Autant en emporte le vent, film américain de Victor Fleming, sorti en 1939. 



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