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Aujourd’hui

Par Thibaut_fleuret

Aujourd'hui

Saul Williams ne fait pas beaucoup de cinéma. Plus concentré sur la musique, il n’en demeure pas moins attiré par le Septième Art avec quelques collaborations sympathiques. Il revient en tant que tête d’affiche après le Slam de Marc Levin devant la caméra d’Alain Gomis pour Aujourd’hui, production franco-sénégalaise qui a fait son petit bonhomme de chemin dans les festivals.

Dès le début, le spectateur va se retrouver devant un état perpétuel de questionnements qui vont innerver l’ensemble du métrage. A l’image de ce personnage principal qui se réveille dans une chambre tout en jettant des coups d’oeil un peu partout et en s’interrogeant sur le lieu, nous allons, nous-aussi, explorer le monde d’une façon identique. Par chance, c’est Saul Williams qui va faire le guide. Cette chance vient surtout du charisme et du magnétisme d’un homme qui sait amener puissance et sensibilité dans sa performance. De tous les plans, le chanteur / acteur va nous promener dans Dakar que l’on ne regardera qu’au travers de son point de vue. L’unicité est bienveillante car elle permet de ne pas s’éparpiller et va permettre d’entrer pleinement dans le projet filmique. Pourtant, la visite ne sera pas de courtoisie. Ainsi, dès les premières minutes du métrage, le héros est approché, embrassé par toute une famille qui nous apprend l’inévitable : il va mourir. Le cinéaste a la bonne idée de placer ce postulat au tout début et de manière assez abrupte, sèche, presque normale, d’ailleurs, comme si l’emploi du temps de la journée était déjà minutieusement préparé. C’est clairement une bonne idée car Aujourd’hui va se refuser ainsi à la dictature émotionnelle. Cette constatation ne permettra pas de surprise pleurnicharde ou d’évolution trop grandiloquente. Le fait est établi et le réalisateur peut alors se concentrer sur autre chose. Mieux encore, il va décontenancer l’audience. Aucune explication ne sera donné, pas une seule cause ou une quelconque conséquence n’ouvrira le débat.

Quelle est alors la place du spectateur ? Personne ne le sait et tout le monde va devoir s’ouvrir à la représentation pour ne pas penser que le film peut être perçu sous l’égide de l’ennui. Les mauvaises langues vont s’en donner à cœur joie. Oui, dans l’absolu, il ne se passe pas grand chose. Une réunion familiale, une visite chez une supposée maitresse, une réception manquée de quelque instant, une rencontre avec un oncle ou un meilleur ami, un retour dans sa famille proche sont autant de moments simples passés par le héros. Ce sont des instants de vie presque mis à bout à bout que le film propose. L’action n’est, à proprement parler, pas présente et les discussions que le personnage principal convoque n’ont aucunes résonances sur l’état des personnages. Tout se passe comme si de rien n’était. Elles rentrent donc totalement dans le projet mystérieux du film. Surtout, l’une des grandes forces d’Aujourd’hui est qu’il poursuit cette logique jusqu’au bout. Quitte à donner du grain à moudre à ses détracteurs, autant y aller jusqu’au bout ! Ne reniant jamais sa ligne directrice, le spectateur sent bien que la trajectoire a été voulue. Rien ne dépasse, en effet, dans le mécanisme cinématographique tant les aérations, en apparence, sont aux abonnées absentes. Le cinéaste assume. Il a construit un véritable projet auteuriste (mot à prendre avec des pincettes, ici, c’est pour le meilleur) sans artifice commercial, courageux et cohérent comme seuls les véritables cinéastes peuvent et doivent le faire. Il y a donc bien une réelle vision de cinéma dans cet objet.

Derrière cette apparence, c’est par la puissance de ses images que le film accroche. Celles-ci montrent d’ailleurs une chose, c’est que l’art peut être avant tout une étude de la forme où la démarche se fait proche de l’expérimentation. Pourtant, ici, nous ne pouvons pas parler de cinéma expérimental car le support reste accessible et n’est pas travaillé dans sa structure même. Pas de found-fountage, de travail sur la pellicule ou de référencement à outrance. Le réalisateur a une proposition différente davantage « dans » l’image que « sur » l’image. Le cinéma peut se rapprocher en ce sens de la sculpture et c’est exactement ce que propose Alain Gomis. Si les explications sont absentes, c’est qu’il y a bien une raison. C’est le corps qui intéresse le cinéaste. Il ouvre et clôture le métrage, d’ailleurs, dans un aller / retour intéressant et rempli de sens. Rien n’est jamais gratuit devant la caméra du réalisateur. D’ailleurs, force est de remarquer que la dimension corporelle scénarise le film, elle fait la continuité, elle prône la logique globale. Elle n’est pas simplement objet d’étude, elle fait matrice. En effet, dès le corps ne peut plus prendre le relais de l’histoire, la parole ne suit jamais. Les personnages apparaissent totalement perdus, épaississant encore un peu la nature du métrage. Il est d’ailleurs intéressant de voir Saul Williams en tête de casting. Lui qui pose un flow incroyable dans ses albums, lui qui criait sa rage dans Slam est ici aux frontières du mutisme. Le contre-emploi est flagrant et presque amusant d’ailleurs. Alain Gomis a bien réfléchi son coup. Pour engager cette identité cinématographique, le réalisateur va utiliser une merveille de montage et de mixage sonore. Faisant la part belle à la pluralité, le traitement permet non seulement un point de vue interne, comme si le spectateur était à la place du personnage, mais aussi de se rendre compte de la richesse acoustique du monde. Quand, en plus, le cadrage permet toujours de se situer en corrélation, scrutant autant le détail que le général, on obtient de très belles scènes, vivantes même si presque mélancoliques – la faute à la destinée de cet homme – dans un étrange paradoxe qui confirme l’intérêt du film. Cet angle d’attaque permet au métrage de ne pas se clore sur lui-même et de respirer pleinement. Le spectateur en profite également pour prendre un réel bol d’air régénérateur.

Mais cette réflexion ne peut-elle pas tourner à vide ? Que dit Aujourd’hui ? Que souhaite dire Aujourd’hui ? Est-ce un plongée métaphysique ? Un manifeste social ? Economique ? Ne tire-t-il pas, d’ailleurs, dans la dimension politique ? Pourquoi cette représentation d’une manifestation en plein milieu d’un parcours intimiste, personnel et presque muet ? Cette séquence est symptomatique et flagrante. Le bruyant fait son apparition de même que la violence. Les images sont sidérantes tant par leurs beautés intrinsèques que par le choc qu’elles produisent avec l’ensemble du métrage. Mais quelles sont leurs buts ? La question va longtemps rester en suspens pendant et après la projection. Leur place dans le film est suffisamment équivoque pour qu’elles ne questionnent pas. Pourtant, la réponse ne vient pas. Et si tout cela n’est pas si important ? S’il n’y a pas d’explication sur le parcours du héros, pourquoi y en aurait-il quant au statut du film ? Alain Gomis fait, finalement, de son métrage une abstraction. Il vise davantage la pureté artistique que le discours à tout prix. S’il peut être perçu comme un acte de résistance, tant mieux ! S’il peut être perçu comme une métaphore, tant mieux ! (bis). Mais il peut également aller dans une direction toute simple, concrète, presque terre-à-terre. Aujourd’hui est avant tout la plongée d’un corps dans un monde d’une extrême richesse. Il est un constat sur la vie, une déclaration aux possibilités sensitives d’un espace et d’un être, une célébration d’une attitude, d’un comportement, d’une manière d’être et de penser. S’il faut coûte que coûte désigner un qualificatif désignant une identité au métrage, ce serait plutôt poétique. Le dernier plan viendra conclure magnifiquement cette route vers la mort remplie de vie comme pour nous montrer que les paradoxes, les contradictions, les antagonismes sont le cœur même de l’existence. Alain Gomis ne se fait pourtant pas humaniste tant les discours ne sont pas flagrants ou, du moins, démonstratifs. Il est seulement un observateur de la pluralité, pluralité que le cinéma, en tant qu’art multiple et synthétisant, se doit de capter.

Aujourd’hui se pose comme une réelle surprise en ce début d’année 2013. Si le film ne va pas faire l’unanimité, c’est certain, tant le projet peut paraître cadenassé, il a au moins le mérite d’être du cinéma avec une proposition forte, des moyens précis et une identité travaillée qui conforte Alain Gomis dans un véritable statut d’artiste. Cela est déjà pas si mal !


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