Magazine Cinéma

Pépé le Moko - Julien Duvivier (1937)

Par Just1
Pépé le Moko - Julien Duvivier (1937)
La police cherche à coincer le caïd de la pègre parisienne Pépé le Moko, réfugié dans la Casbah d'Alger avec sa bande. Il y est intouchable, mais ne peut en sortir sans se faire arrêter. Sa vie bascule le jour où il tombe amoureux de Gaby, une jeune femme demi-mondaine, entretenue par un homme riche, passée là en touriste, représentant tout ce que la Casbah n'est pas : parisienne et sophistiquée. Cette relation est jalousée par Inès, maîtresse de Pépé. L'inspecteur Slimane, lui, suit tout cela très attentivement : il compte sur les conséquences de ce triangle amoureux pour faire sortir le caïd de sa planque.
Un des chef d'œuvre de Duvivier et un des films majeurs du réalisme poétique français qui porte au plus haut cette tonalité de mélodrame tragique, ce romantisme désespéré et cette dimension de l'échec. Duvivier (adaptant le roman d'Henri La Barthe) offre ainsi une poignante et captivante marche en avant vers cet échec. Tout est déjà dans la scène d'ouverture qui mêle inexorablement le destin de Pépé (Jean Gabin) à cette tentaculaire Casbah d'Alger. Bien avant son apparition à l'écran Pépé est baigné d'une aura mythologique à travers le portrait de truand chevronné et insaisissable des policiers qui le pourchasse, et la Casbah est son royaume. Par sa description pittoresque, ses ruelles tortueuses, sa population grouillante et cosmopolite, sa beauté et sa laideur, la casbah est un monde à part dont Pépé est le maître. Une première péripétie où il se joue d'une embuscade, séduit la mondaine Gaby (Mireille Balin) et s'enfuit avec une nonchalante prestance.
Pépé le Moko - Julien Duvivier (1937) On le comprendra pourtant assez vite, ce royaume est aussi une prison pour Pépé terré là depuis 2 ans et sachant que la police l'attends dès qu'il cherchera à quitter la casbah. Duvivier amène progressivement la dimension oppressante de ce cadre, d'abord narrativement en isolant son héros peu à peu isolé sous différentes formes : la trahison avec des indicateurs rêvant de s'enrichir en le vendant à la police, l'amitié où la seule figure innocente tombera justement sous le coup d'une manipulation et bien sûr la nostalgie de l'ailleurs, de chez lui, de Paname.
Pépé le Moko - Julien Duvivier (1937) Sous ses dehors de vrai truand implacable, Gabin incarne en effet une figure romantique honnête à sa manière et fidèle en amitié dont la raison et la volonté vacille peu à peu face à l'horizon constamment bouchée de la fourmilière que forme le souk. Il faut ainsi les rares échappées sur les toits pour apercevoir un bout de ciel et lorsque l'on pourra enfin apprécier les grands espaces et cet environnement marin en conclusion, cette brève respiration sera cruellement récompensée. Le décor façonné dans les studios Pathé Cinéma (les quelques extérieurs étant tourné à Sète et à Marseille) contribue grandement à cette facette étouffante et cauchemardesque de la casbah, vraie extension mentale du mal être de Pépé.
Pépé le Moko - Julien Duvivier (1937) L'amour et le mal du pays s'incarne donc à travers Gaby et la belle romance qui se nouera avec Pépé. Cela fonctionne d'ailleurs dans les deux sens, la gouaille de Gabin ramène Gaby à une jeunesse loin de son présent de femme entretenue et dépendante, tandis que la prestance et l'élégance de celle-ci dénote avec la poussière de la casbah. Les magnifiques dialogues d'Henri Jeanson ornent cette facette de la plus belle façon tel ce moment où Gabin avoue à Muriel Balin qu'avec elle il entend presque le bruit du métro, rustre et touchant. Cette nostalgie s'exprime de manière plus sous-jacente et tout aussi poétique lorsque le personnage la chanteuse déchue jouée par Fréhel (quasiment dans son propre rôle et tout aussi oublié à l'éoque du film) entonne un air évoquant sa gloire passée tandis que le portrait de sa beauté disparue trône à l'image.
Pépé le Moko - Julien Duvivier (1937) Le film de gangsters truffé de mines patibulaires (chaque acolytes étant caractérisés par un tic notamment la brute épaisse et cupide incarné par Gabriel Gabrio) amorcé au départ, la course poursuite avec les flics tenaces, tout cela s'estompe peu à peu au profit de cette courte et passionnée évasion par les sentiments. C'est un être à l'image de cette sinueuse et imprévisible casbah qui nous ramène au réel avec le rusé et manipulateur inspecteur Slimane (excellent Lucas Gridoux), vrai maître du jeu. Le manichéisme de la terre étrangère hostile est atténué par l'amoureuse délaissée Inès (Line Noro), refuge et source de rejet pour Gabin qu'elle sauve puis cause la perte finale.
Pépé le Moko - Julien Duvivier (1937) La conclusion est un summum inoubliable de tragédie, le regard embué de Pépé, Gaby ne le voyant pas et un dernier adieu que les circonstances cruelles rendent impossible. Puissant.
Sorti en dvd chez Studio Canal

Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

  • Obsessions - Flesh and Fantasy, Julien Duvivier (1943)

    Une des belles réussites de la période américaine de Julien Duvivier qui signait là son deuxième film à sketch d'affilée après Tales of Manhattan réalisé pour l... Lire la suite

    Le 26 juin 2013 par   Just1
    CINÉMA, CULTURE
  • Du 17 au 23 avril 2013, à l’Institut Lumière : La Bandera de Julien Duvivier

    Me 17/04 à 19h – Di 21/04 à 14h30 – Ma 23/04 à 17h15 Présenté en copie restauréeMercredi 17 avril à 19h, la séance sera présentée par Raymond Chirat, historien... Lire la suite

    Le 13 avril 2013 par   Journal Cinéphile Lyonnais
    CINÉMA, CULTURE
  • Marie-Octobre de Julien Duvivier

    Après 125 rue Montmartre, Nous continuons de découvrir les films de la collection Pathé Classiques avec Marie-Octobre, réalisé en 1958 par Julien Duvivier dont... Lire la suite

    Le 15 août 2012 par   Fromtheavenue
    CULTURE
  • Frehel dans le film « Pepe le Moko »

    Redécouvrez la grande chanson d’expression française sur le site « J’ai la mémoire qui chante »: memoirechante.wordpress.com Pou... Lire la suite

    Le 28 janvier 2012 par   Kickflowers
    HIGH TECH, INFORMATIQUE, INTERNET, WEB2.0
  • Pépé Le Moko

    On l’avait vu à Osaka sur une autre affiche, et le revoilà parce que le film de Julien Duvivier est un archi-classique. Et Jean Gabin est grand.... Lire la suite

    Le 04 septembre 2013 par   Marmouz
    PHOTOS, TALENTS
  • Une sélection ciné qu'on aimait trop

     100% de cinéma français à l'affiche de ma sélection du jour, ca faisait pas mal de temps il me semble... est ce parce que le 14 juillet n'est pas loin... Lire la suite

    Le 16 juillet 2014 par   Filou49
    CINÉMA, CULTURE
  • Sunhi de Hong Sang-soo

    Acteur : Jae-yeong Jeong, Seon-gyun Lee, Yu-mi Jeong Corée du Sud, 2014, 1H28 Date de sortie : 09 juillet 2014Consulter les horaires du film à Lyon et dans sa... Lire la suite

    Le 15 juillet 2014 par   Journal Cinéphile Lyonnais
    CINÉMA, CULTURE

Ajouter un commentaire

A propos de l’auteur


Just1 44 votes Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazines