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Fragments d'un journal en Palestine 14 – Conversations avec Zidane

Par Amaury Watremez @AmauryWat

pic02a.jpg Pour apprendre quelques rudiments d'arabe, au moins quelques expressions idiomatiques pour me débrouiller dans la rue, dire quelques mots de la vie de tous les jours, avoir au moins une conversation simple, ce qui était pour moi un minimum par rapport à mes voisins de la Via Dolorosa, voire connaître deux ou trois gros mots et insultes (je sais dire « nique ta mère » ou « ferme ta gueule » en arabe par exemple ce qui a pu s'avérer très utile même quand je suis parti de Palestine), j'ai suivi le conseil avisé d'un autre coopérant, Alain, présent depuis un an à Jérusalem.

Et j'ai proposé à Zidane, qui vendait les billets de visite à Sainte Anne et surveillait la porte, ainsi qu'Alain l'avait déjà fait, d'échanger des cours de français avec des cours d'arabe dialectal dispensés donc par Abu Ali Zidane, gardien de la Basilique pendant les visites des touristes et pèlerins.

Bien entendu, cet échange de leçons prit très vite un tour très palestinien, très méditerranéen, détendu, sans que nous ne cessions pour autant de travailler. Par exemple, il n'était pas question de commencer les leçons sans un café à la cardamone, ou un thé à la menthe, ainsi qu'une conversation ou futile ou plus profond, entre autres sur nos modes de vie et manières de penser respectifs, ce qui était tout aussi intéressant que l'apprentissage de la langue française ou arabe. Bien sûr, je n'avais pas d'illusions sur mon apprentissage de cette langue, car pour l'étudier réellement il m'aurait fallu de quatre à cinq d'études de plus....

Zidane, dans son apparence, était l'archétype du terroriste du « Hamas » selon la caricature dispensée par le ministère israélien du tourisme, et certains guides un rien subjectifs, de ceux qui ne voyaient pas d'inconvénients majeurs à traverser la Vieille Ville arabe, chrétienne ou musulmane, escortés de policiers et, ou militaires en armes :

Zidane avait sur le nez été comme hiver, si tant est que l'on puisse réellement parler d'hiver à Jérusalem même s'il neigeait tous les deux as, des lunettes à verres « miroir » ou « mercure », pull en « V » et veste bleue, courte barbe qu'il entretenait soigneusement.

Son épouse habillée de bleu, était complètement voilée, et quant à lui il était « Cheikh » de son quartier et donc hautement respecté pour cela, un musulman honoré ayant fait le pèlerinage à la Mecque et satisfaisant les autres piliers de l'Islam avec constance. Il était de cette courtoisie un peu désuète, que d'autres trouvent un rien sucrée, un peu trop enrobée, à l'orientale, dont on se demande si elle est sincère ou si cette courtoisie affectée ne cache pas le dédain que l'on a en fait de l'interlocuteur. Toujours d'un grand calme, je le sentais pourtant à fleur de peau, comme tous les palestiniens et israéliens rencontrés à Jérusalem.

Il affectait un mépris certain et sans équivoque pour les bédouins et les paysans en dehors de Jérusalem, où il était fier d'être né. Quand je lui demandais si telle expression entendue dans le « souk » dans la bouche d'un marchant ou d'une vieille dame vendant la production de ses maigres récoltes était correcte Zidane me répondait parfois avec une moue de dédain :

«  Countryside, Amaury, countryside »,des expressions de « péquenots » en somme à ne pas répéter en concluais-je.

Seulement voilà, il était, et est toujours à ma connaissance soufi, à savoir une communauté musulmane pacifiste par essence, très proche du christianisme à son origine, puisqu'il y eut un monachisme soufi, ainsi que des mystiques qui se rapprochèrent dangereusement, ainsi sur le site d'Abu mussa, des chrétiens avec qui ils fraternisèrent de nombreuses fois, ce qui fut réprimé dans le sang à chaque tentative de fraternisation par les nouveaux maîtres de la Terre dite Sainte après les byzantins.

Bien sûr, à discuter avec lui longuement et souvent, il s'est très souvent avéré que les choses étaient bien plus compliquées, bien plus complexes que les étiquettes, mêmes valorisantes, même sympathiques, que l'on peut coller dans le dos d'un individu sans trop réfléchir. Il n'y a pas seulement du noir, il n'y a pas seulement du blanc dans l'âme des êtres humains, il n'y a que des nuances de gris, une infinité de nuances de gris.

Un jour, un des visiteurs de la Basilique était un français converti à l'Islam, devenu imam, un imam fanatisé à outrance comme le sont beaucoup de convertis, en tenue « afghane », le parfait taliban, se vantant devant moi et Zidane, en arabe, d'avoir cinq épouses soumises et dociles dont une française blonde et pulpeuse, le genre de femmes à faire tourner la tête des palestiniens pour qui c'est le fantasme ultime, les femmes européennes, des « chrétiennes » étant de plus réputées « faciles » et « légères », douées pour le sexe.

Je vis briller les yeux de Zidane, je vis aussi son sourire un rien sarcastique devant mon visage un rien décomposé par la colère froide qui me saisit à ce moment là devant la sottise absolument crasse de la conception des femmes qu'avait l'imbécile pérorant devant nous.

A la suite de cette conversation, alors que l'imam « talibanesque » était parti, je parlais avec lui de son engagement politique et religieux, ce qui pour un palestinien va de pair, et je lui demandais ce qu'il ferait si, un jour, il me tenait au bout d'un fusil après l'affrontement possible entre Islam et Occident, le fameux « choc de civilisations » que d'aucuns appellent de leurs vœux d'un côté et de l'auteur, fort imprudemment, rêvant sur des flots de sang pour satisfaire leurs pulsions de haine et consoler leurs frustrations diverses.

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Je n'ai que du mépris pour ceux-là, quelques soient les justifications qu'ils trouvent.

Sans hésitations, et très calmement, Zidane répondit à ma question me regardant droit dans les yeux qu'il n'hésiterait pas une seconde à tirer si son devoir de bon musulman et de patriote le lui enjoignait de le faire.

Et pourtant quand je lui annonçais mon départ de Jérusalem, Zidane pleurait.

Et pourtant j'avais déjà gagné son amitié.

Pour justifier l'accomplissement d'un tel « devoir », il me décrivit les couvents immenses et vides dans la « Vieille Ville », habités d'un ou deux religieux ou de petits occidentaux venus pour essayer de guérir de leur culpabilité à être autant matériellement favorisés, pleurant des « larmes de crocodiles », les familles habitant à côté se serrant sur deux ou trois générations dans des pièces de dix mètres carrés parfois, leur misère criante et l'indifférence de la majorité de ces occidentaux et touristes religieux.

Tous ces points bien sûr ne peuvent justifier aucune haine, aucune violence, qui n'y trouvent aucune légitimité, mais ils sont parfaitement exacts. Les chrétiens, les européens qui vont à Jérusalem juste pour se faire plaisir, pour retrouver une terre qu'ils ne perçoivent qu'en rêve, ces religieux, ces communautés dites nouvelles qui ne font même pas l'effort minimum d'apprendre au moins quelques mots d'arabe, ne savent pas, n'imaginent pas le mal qu'ils font à la voie qui pourrait mener à la paix entre les peuples israéliens et palestiniens; paix qu'ils mettent à toutes les sauces, qu'ils invoquent bien souvent pourtant.

Toutes ces personnes qui au fond ne pensent qu'à la contemplation de leur nombril ne comprendront jamais que les paroles lénifiantes, les bonnes intentions, les délires mystiques pleins de belles images, de fausse ferveur, et d'exaltation suspecte, ne sont rien s'il n'y a pas d'actes ensuite, et des actes, il en existait fort peu, des actes concrets. Par actes, je n'entends pas ces rassemblements de militants occidentaux « anti-sionistes » qui venaient se donner des sensations fortes en Cisjordanie, excitant les haines pour repartir tranquillement chez eux ensuite, ne se souciant pas vraiment des conséquences.

Zidane pourtant, quand je quittais Jérusalem, comme cadeau de départ, m'offrit une carte de Terre Sainte sans frontières dessus, me disant : « One day maybe... ». Je ne sus jamais ce qu'il entendit pas là, une Terre Sainte enfin unie sous la férule d'un Islam pacificateur, ou bien une Terre Sainte enfin dans la paix, la haine entre les croyants enfin annihilée ? Je suppose hélas que c'est plutôt la première hypothèse qui prévaut pour lui. Mais ce tout petit désir de paix est un tout petit signe d'espoir quant à la fin de la guerre interminable sévissant là-bas....

image du haut empruntée ici


image du bas prise là


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