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« La seule chose dont il semble se soucier, autant que j’aie pu m’en rendre compte, c’est qu’on dise du bien de lui… »

Publié le 27 mai 2013 par Donquichotte

Joseph Conrad

« Nostromo »

Le chef-d’œuvre de Conrad! est-il écrit en quatrième de couverture. Je n’étais pas si convaincu après avoir lu les cent premières pages; puis je me suis laissé prendre au « jeu » de la lecture, je me suis mis à aimer ces « exagérations » quand il qualifie son héros Nostromo, Gian’ Batista, ce Capataz de cargadores (j’y reviendrai), et, il faut bien le dire, je me suis laissé prendre par ces merveilleux personnages, le senor doctor Monygham, M. Gould, l’El rey de Sulaco, et sa dame, cette grande dame, qui a sacrifié sa vie pour le rêve de son homme, et le jeune Decoud qui rêvait de l’argent de la mine qu’il aurait mise au service de la création d’un état indépendant de Sulaco, et tant d’autres…

Oui, Conrad sait faire « voir », et faire « vivre » dans le texte, ses nombreux personnages; on hume aussi le temps d’une époque, celle des colonisations-exploitations des pays sud-américains, on participe aux débats - j’entends, parfois, on aimerait intervenir, mais… on laisse border -, que Conrad inscrit sur la révolution, ses excès et ses humeurs, sur la fièvre, ou plutôt, les fièvres qui animent les colons « blancos » venus exploiter les richesses et les gens de ce pays. On aime quand Conrad « idéologise, intellectualise » les discours de ses personnages, il n’est jamais le « docte intellectuel au-dessus de la mêlée », mais toujours celui-là, le narrateur, un personnage, un quidam, qui vit sur le terrain, - la source habituelle de ses romans réside dans le vécu, dans l’expérience, dans l’expérimentation, il est « vif et pratique », c’est sa matière -, qui contraste ses récits, qui mêle les rêves et les déconvenues de chacun, et qui finalement nous engage dans le récit d’une façon si habile qu’on a cette impression d’être de la partie, d’être un acteur aux côtés de ces autres acteurs, dans cette société imaginaire, mais imaginée de façon si tangible. Conrad ne se perd jamais… il dirige ce texte de façon très élaborée, de façon très minutieuse, on ressent qu’il a longuement « pensé » ce livre, il livre une merveilleuse fresque - bien sûr, il faut se laisser aller à son texte, à sa langue, et se laisser prendre, car autrement le récit apparaîtrait un peu dépassé (vieux de cent ans, et donc vieux jeu), un peu comme ce texte de Stevenson, « L’île au trésor » - mais je me répète, il y a une poésie, un lyrisme, parfois, tout comme chez Stevenson également, qui envoute…

Je pense ici aux dernières pages qui montrent ce grand amour non-déclaré après 500 pages d’écriture, et que le Capataz de cargadores, ce Nostromo, notre héros, va enfin nous révéler. Ce sont pour moi les plus belles pages de ce livre, avec peut-être celles de la lettre de Decoud à sa soeur. Nostromo éclate soudain, on ne s’y attend pas, tellement ce beau héros, terrible de hauteur et de courage fou, n’a jamais montré ce côté de sa personnalité, quand il déclare à Giselle : «  Tes cheveux d’or, tes yeux semblables à des violettes, tes lèvres pareilles à des roses, tes bras ronds, ta gorge blanche…tes petits pieds ». Et quand il craint de perdre l’espoir qu’elle lui appartienne un jour, il lui dit : « Tu savais que mon âme était à toi! Tu sais tout! Elle a été créée pour toi! » Dans ces pages, Nostromo montre d’abord sa jalousie à propos de ce Ramirez, le prétendu amoureux candide de Giselle, puis, en 31 pages, il déclare son amour, - et l’histoire, habilement menée par Conrad, n’est pas sans péripéties dramatiques -, avoue son non-amour pour la sœur de Giselle, Linda, puis… victime d’un coup de feu « fou, sinon providentiel, l’honneur sera sauf aux yeux de Nostromo » tiré par le père des deux jeunes filles, va mourir après avoir demandé à madame Gould, cette femme si bonne pour les pauvres, de protéger Giselle, celle pour qui il meurt, l’empêchant ainsi de s’enfuir, et lui déclarant : « Senora, elle aurait suivi jusqu’au bout du monde Nostromo le voleur. Le mot est dit. Le charme est rompu! »

La fresque historique est parfois démesurée, mais elle est à la hauteur du rêve fou, et réalisé, du senor administrador de la mine de San Tomé, M. Gould. Il est drôle, ce Gould, qui a des convictions - la loi, la bonne foi, l’ordre, la sécurité -, et qui met tout son « idéalisme » dans la croyance que les intérêts matériels, s’ils s’installent, pourvoiront au bien-être de chacun (on croirait lire Adam Smith). Et avec Conrad, on s’irrite aussi (sinon méprise), bref on dénonce avec lui les lâchetés, les sournoiseries, les duperies, les ambitions furibondes, les rêves immesurés, enthousiastes et narcissiques (oui, ceux de ces ego démesurés), les fiascos politiques et guerriers, les facondes enflées… des colonels et généraux de mascarades, qui se disent, tous, « vrais révolutionnaires », amoureux de la démocratie… qu’ils ne vont jamais instaurer. Oui, tous ces Guzman Bento, Monterro, Barrios, Sotillo… qui crient « Viva la Libertad », n’ont rien d’autre à foutre que de s’enrichir et parvenir au pouvoir, par la corruption, la violence, l’assassinat et des guerres sans fin souvent perdues d’avance. Avec lui aussi, on a envie de dénoncer le colonialisme de cette époque - aujourd’hui, il existe toujours mais il a changé de veste -, le capitalisme triomphant, l’argent « salement acquis », la corruption de tous les décideurs politiques et économiques, mais on laisse le récit se poursuivre, parce que l’on ressent bien que l’intérêt… je ne dirais pas qu’il est hors ces détails de vies pratiques très réelles puisqu’ils sont au cœur du drame… réside ailleurs… dans le texte de Conrad, dans sa prose, dans son langage, dans cette fresque d’une histoire imaginaire qui nous tient, qui nous harponne et nous grise d’une certaine façon. Ainsi je me suis pris au jeu, un peu vaguement déçu après 200 pages, de poursuivre d’une traite la lecture du livre jusqu’à sa cinq cent vingt-sixième page… jusqu’au matin. Je lis lentement, et j’apprécie chaque mot, chaque ligne du texte; je reviens souvent en arrière… pour apprécier et comprendre mieux. Je lis très sentimentalement, mais aussi de façon très raisonnée, et je ne crois pas que cela soit contradictoire.

Oui, Conrad sait faire « voir »; on sait qu’il a beaucoup écrit de ses expériences, ainsi celles de marin, ou celle de capitaine sur le fleuve Zaïre, dans Au cœur des ténèbres, ou celles de Amy Foster quand il traite-trafique d’un sujet qui a sa source dans son origine polonaise, ou encore celles dans Le compagnon secret, qui montrent un sentiment de solitude inexpliqué - « je restais seul avec mon navire » -, mais explicable, c’était son premier vrai commandement de navire, et cela montre le doute et l’angoisse qu’a parfois ressentis Conrad au cours de ses longues bordées en mer. Mais on voit, plutôt on sait, que dans ce roman, Nostromo, Conrad a beaucoup inventé, « imaginé »; Conrad a inventé un pays, le Costaguana, il a crée une histoire, on le dit, sur des bases de connaissances assez parcellaires et minces, celles de ses lectures. Sa puissance d’évocation est telle que le jeu auquel il se livre, sous le couvert d’un ensemble historique fictif-réel, nous apparaît comme faisant partie de ses expériences de vie en ce pays d’une Amérique latine qui existe pourtant mais qu’il a peu visitée. « Cette création romanesque d’un pays et de son histoire… a été considérée par de nombreux critiques comme le sommet de l’imagination de Conrad » (Paul Le Moal, dans l’introduction au livre Nostromo).

Le procédé narratif de Conrad?

J’ai aimé cette longue lettre de Decoud qui donne l’occasion à Conrad de laisser parler un « je » personnel, attachant, amoureux vrai d’instaurer un système démocratique en ce pays de fous, un « narrateur » qui regarde et commente la scène, la vie de cette société bizarre de Sulaco, et qui la vit intensément, au point au terme de sa vie de témoin fragile, de perdre le sens même de sa vie, de son idéalisme, pour tomber dans une sorte de solitude et un retrait schizophrénique et nostalgique qui le perdra.

Les dialogues, nombreux dans le texte, donnent l’occasion à tant d’autres gens de commenter - comme ils la « vivent » - cette société de Sulaco; les portraits de personnages, les idées et passions controversées, les faits ubuesques d’un pays en constante révolution par des acteurs loufoques et, je me répète, les actes démesurés, parfois grandioses dans leur rêves émerveillés, parfois nauséabonds dans leur petitesse colonisatrice, oui, ceux d’un pays de fous, apparaissent alors si « vivants » - on ressent tout le tragique des situations -, si réels, on arrive à y croire, on se sent presque interpellé par l’auteur… et on garde espoir, un espoir vain on le sait, que ces événements mèneront au terme « voulu et idéalisé » par ce monsieur Gould, ou celui de ce jeune Decoud, ou même celui de ce senor doctor Monygham, qui ont pourtant des ambitions si différentes et aussi si contradictoires. J’ai aimé ce personnage du senor doctor dont « le rire sinistre était une manière d’exprimer une immense méfiance vis-à-vis de l’humanité… il était vieux, laid, savant, et un peu loco, fou, sinon quelque peu sorcier, comme l’en soupçonnait le petit peuple ». J’ai aussi aimé ce Decoud qui décrit cyniquement la belle petite société « blanco » de Sulaco : « Imaginez une atmosphère d’opéra bouffe… et des intrigues d’une farce macabre ».

Dans le texte, on apprend que par bribes; que par de petits événements; que par des alternances entre le passé, le présent et le futur; que par des « sauts » presque intempestifs - on ne les attend pas si tôt ces fin-rupture-changements pourtant annoncés - dans le temps; que par des « aperçus » longuement mûris de personnages. On ne doute pas qu’il ait mis le temps qu’il faut pour forger et fondre en un « tout bien enveloppé » les caractères et personnalités de ses protagonistes qu’il nous présente par petites doses, et tout au long du récit de leurs aventures. À chaque fois, on a cette impression de les redécouvrir… les personnages s’épaississent, prennent de la couleur, et se découvrent nus, drus et crus, mais aussi simples, larmoyants, amoureux, sincères, tendres et attentifs, mais, tous, si souvent « chaotiques ». Oui, ces personnages, il nous les montre « visuellement » - on croit les voir vivre -, et de façon parfois impitoyable quand il s’agit de décrire leurs avatars grotesques et leur absence totale de morale ou de dignité.

J’écrivais que Conrad sait faire « voir » et cela est si vrai quand il montre la nature, ses couleurs – « La surface ondoyante des forêts semblait saupoudrée d’une poussière d’or pâle; et tout au loin… la montagne elle-même avec sa couronne de fougères gigantesques, prenait des tons chauds de jaune et de brun, avec des traînées d’un rouge rouilleux et les plaques vert sombre des buissons enracinés dans les crevasses » -, tellement on se sent présent à cette nature, tellement on se voit comme assis sur les parois rocheuses de ces montagnes où se découvrent tous ces paysages. À l’entrée du livre, on a de longues descriptions du pays qu’il a inventé, un critique souligne que l’auteur élargit ainsi l’espace romanesque, mais Conrad, pour moi, à ce moment-là, est un peu lent. En fait, j’ai mis du temps à m’habituer au récit, et sans doute que je n’avais pas tant besoin que l’on me présente, comme à un voyageur nouveau dans ce monde de l’Amérique latine, tous ces aspects - des paysages à contempler - qui circonscrivent avec soin ce continent qui allait être le « lieu » de toutes les aventures de Nostromo.

Ces aventures racontent « la vie » dans les sociétés des colonies sud-américaines - le ton est presque toujours pessimiste, et la vision aussi très critique -, et ces vies « brisées, douloureuses, provocatrices » gardent pourtant en elles-mêmes des rêves inaccessibles, des espoirs presque ironiques tellement on les sait liés à un développement du capitalisme en ces pays neufs et sauvages qui ne peut conduire à autre chose qu’à des projets vains, et pleins de vanité hypocrite, des projets certes qui pourront aboutir, et qui aboutissent, mais au prix de conjurer le mauvais sort de la misère et de la faim, à l’aide du diable… et de vies perdues.

QUI est Nostromo?

Il y a un héros dans ce livre… et je ne l’ai pas encore présenté! Pourquoi? Je ne sais pas; mais je sais que le texte de Conrad, quand il décrit son héros, montre son caractère et présente son parcours d’aventurier engagé dans la marine de Montevideo, alors commandée par Garibaldi, et plus tard, participant « aux combats peut-être les plus féroces que le monde eût jamais connus… souffrant pour la liberté avec l’exaltation du désespoir, le regard tourné vers une Italie opprimée ». Il use alors d’un vocabulaire excessif, excessivement ampoulé et louangeur pour montrer son héros, ce héros toujours presque inconnu au fil des pages et que Conrad entoure d’un certain mystère… et cela m’agaçait. Nostromo est l’homme de toutes les situations, l’homme de toutes les qualités, l’homme de tous les actes héroïques, l’homme toujours sûr de lui,  un illustre arrogant.

« Voici venir l’illustre Capataz de cardagores, qui arrive dans toute sa splendeur, le plus grand homme de Sulaco, bienveillant… Il était passé en dessous d’eux, et un rayon de lumière diffuse s’était posé sur la large croupe de sa jument grise… mais l’éclat fugitif de cette flamme  jaune dans l’ombre du soir fut impuissant à percer le mystère enveloppant cette sombre silhouette dont le visage invisible était caché par un grand sombrero ». (p. 202)

« La seule chose dont il semble se soucier, autant que j’aie pu m’en rendre compte, c’est qu’on dise du bien de lui… ambition légitime des âmes nobles… il est plus naïf que subtil, plus autoritaire que rusé, plus généreux de sa personne que les gens qui l’utilisent ne le sont de leur argent ».

« Entre les murs, descendait le magnifique Capataz de cargadores, marchant sans bruit dans ses sandales de cuir souple, les favoris en broussaille, son cou musclé et sa poitrine bronzée visibles sous sa chemise à carreaux avec son col ouvert; il ressemblait à un marin méditerranéen qui viendrait de débarquer de quelque felouque chargée de vin ou de fruits. Arrivé en haut, il s’arrêta, large d’épaules, les hanches étroites, le corps souple… »

« C’est moi que cela concerne de continuer à être ce que je suis : le même tous les jours ».

« Eh bien! Je vais faire de cette entreprise l’aventure la plus célèbre et la plus folle de ma vie… On en parlera encore quand les petits enfants seront adultes et que les adultes seront devenus vieux ».

On dirait bien que Conrad aime faire une sorte d’admirable publicité de cet homme tout au long du texte, et que le vocabulaire qu’il emploie, à dessin, à dessein, va exagérer, et les décrire de telles façons, toutes les qualités singulières dont son héros a besoin pour mener à terme (au terme, puisqu’il va mourir), sa longue vie d’aventurier au service de causes nobles, et de celle moins noble - il vole l’argent de la mine - qui lui fera trahir son noble portrait, et qui causera sa perte.

J’ai dit peu de chose aussi du message critique, politique, social, économique, culturel,  véhiculé en filigrane dans le texte de Conrad, s’agissant de la puissante Amérique impériale-impérialiste. Alors! Un protagoniste de Conrad - ici, le financier de la mine qui veut mettre la main sur toute la République du Costaguana -, formule ainsi cette théorie de l’avenir du monde tout en critiquant ce que l’Europe a fait en ces pays d’Amérique latine, y investissant des capitaux énormes, jetés des deux mains depuis des années dans un gouffre sans fonds que représente un pays comme celui du Costaguana : « Nous en Amérique, nous sommes suffisamment avisés pour rester chez nous quand il pleut. Nous savons attendre et voir ce qui se passe. Bien sûr, nous interviendrons un jour, il le faudra bien. Mais rien ne presse. Le temps lui-même est au service du plus grand pays de l’univers créé par Dieu. C’est nous qui donnerons le signal pour tout : l’industrie, le commerce, la loi, le journalisme, l’art, la politique, la religion, depuis le Cap Horn jusqu’au détroit de Smith (entre le Groenland et l’archipel polaire), et même au-delà, s’il se présente quelque chose d’intéressant à prendre au pôle Nord. Et alors nous pourrons nous occuper à loisir des îles et des continents éloignés. Nous mèneront les affaires du monde entier, que cela lui plaise ou non. Le monde n’y peut rien - et nous non plus sans doute ».

Ne dirait-on pas la doctrine de Monroe et celle de Roosevelt mises ensemble (Au début du XXe siècle, Theodore Roosevelt,  prononce « le corollaire de la doctrine de Monroe ». Ce discours ne prône plus une neutralité absolue, en affirmant que le pays ne souffrirait pas que l'on s'oppose frontalement à ses intérêts) : Les Américains n’ont pas d’amis, que des intérêts » dit en substance Roosevelt. Peu à peu s'élaborait ainsi l'idée d'une « Amérique américaine », fondée sur la déclaration de Monroe. Vers les années 1904-05, Conrad exprimait-prophétisait quelque chose qui va encore plus loin que ce que Monroe et Roosevelt avaient exprimé : c’est d’une conquête mondiale dont il s’agit à travers une doctrine économique toute simple dont l’argent et le capital américain sont les garants et qui va, tel Dieu, perpétuer la main mise des États-Unis sur le reste du monde, que ce monde le veuille ou non. On peut le voir ainsi, le financier de la mine, qui avait son siège social en Californie, alors qu’il exposait en peu de mots une véritable « théorie de l’avenir du monde ».

Ainsi va la vie… du monde, non? Quien Sabe?


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