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Le socialisme est-il progressiste ou réactionnaire ?

Publié le 28 mai 2013 par Copeau @Contrepoints

Le socialisme représente-t-il un progrès ou une régression dans l’évolution culturelle de l’humanité ?

Par Philippe Nemo [1].

Le socialisme est-il progressiste ou réactionnaire ?
Si l’on entend par « socialisme » une doctrine, ou une famille de doctrines, condamnant la propriété privée, prônant la mise en commun des biens, imposant des conduites normées qui restreignent la liberté individuelle, il est clair – et les premiers socialistes ont explicitement revendiqué cette parenté – que le socialisme peut et doit être rapproché des « communautés primitives » ayant précédé l’émergence de l’État et des sociétés historiques complexes. La question est de savoir si ce rapprochement doit être pris en un sens positif – comme un argument en faveur du socialisme – ou négatif – comme une objection au socialisme. Le socialisme renouerait-il avec une forme de vie « normale » de l’humanité, après cette monstruosité qu’aurait été la société de liberté individuelle ? Ou le socialisme est-il essentiellement réactionnaire ?

Socialisme et progrès

La première thèse est celle de Marx et des socialistes progressistes. Marx a dit que le communisme final, société communautaire sans classes et où l’État s’est dissous, retrouvera le « communisme primitif », société communautaire sans classes où l’État n’est pas encore apparu. Il bouclera ainsi l’Histoire qui, définie comme « histoire de la lutte des classes », ne peut durer qu’autant que durent les classes et l’État, instrument de pouvoir de la classe dominante. Avant comme après l’Histoire, il y a absence d’État, de classes, de propriété privée, et situation de communauté des biens.

Marx estime cependant que le progrès humain est une réalité et qu’il doit être conservé. Déjà Morelly, à la différence des autres auteurs d’utopies comme More, Campanella ou Meslier, veut que son socialisme ne se contente pas de restaurer les vertus morales anciennes de l’homme des premières communautés, mais devienne, par la perfection de son organisation, plus productif et plus riche que toute société ayant déjà existé. Même progressisme chez Saint-Simon. Chez Marx et tous les « socialismes scientifiques » à sa suite, le communisme futur n’est pas le même que le communisme primitif : Marx entend dépasser le capitalisme, mais en conservant ce qu’il a apporté, la science, la technique et l’industrie. Le problème est que les « socialismes réels » ont échoué à cet égard et qu’ils ont fini par perdre tout-à-fait la course à la productivité et au progrès scientifique et technique face aux sociétés de liberté et de marché.

Socialisme et régression

De ce fait, un théoricien libéral comme Hayek soutient la thèse que le socialisme est un phénomène essentiellement réactionnaire [2]. En disant qu’ils retrouvent l’état de la société avant le début de la division en classes, les socialistes ne croient pas si bien dire. S’ils suppriment la propriété privée et le système de liberté individuelle régulée par le droit, ils boucleront effectivement la boucle de l’Histoire et retourneront à la communauté primitive, mais il faudra entendre par là le tribalisme primitif, les soviets moins l’électricité.

En effet, pour Hayek, le socialisme est la situation ancienne de l’humanité, « normale » si l’on veut puisqu’elle a duré des millions d’années, tout le temps que l’espèce humaine a vécu en bandes et groupes tribaux, mais désormais « anormale », puisqu’un événement décisif est intervenu récemment dans l’évolution culturelle de cette espèce vivante : l’invention de la liberté individuelle et des institutions de droit qui permettent la gestion d’ordres polycentriques plus efficients que rien de ce qu’avait produit antérieurement l’espèce. Ce sont la personne, la propriété privée, le droit et le marché qui sont une trouvaille tardive de l’évolution culturelle. Les germes en sont apparus dans l’Antiquité biblique et gréco-latine, et ils ont éclos au Temps modernes avec les révolutions hollandaise, anglaise, américaine, française qui ont permis la « révolution industrielle » et tout ce qu’on appelle société « moderne ». Dès lors, un éventuel succès du socialisme, loin d’ouvrir un avenir nouveau, représenterait au contraire un retour en arrière caractérisé, aux conséquences désastreuses.

Pourquoi ce retour en arrière apparaît-il malgré tout possible – pour ne pas dire, comme un analyste « pessimiste », Schumpeter, probable ? Pourquoi les populations des pays occidentaux développés, premières favorisées par l’éclosion de l’économie de marché, sont-elles manifestement séduites par les perspectives du socialisme, de cette séduction fatale nostalgiquement décrite par Tocqueville ? Parce que, dit Hayek, les valeurs sur lesquelles est fondée la civilisation sont essentiellement fragiles et précaires, précisément parce qu’elles sont une création de la toute dernière période de l’histoire de l’espèce humaine (or que sont quelques siècles devant des millions d’années ?). Dans la culture, elles représentent une dernière « couche », fruit de quelques centaines d’années seulement d’imprégnation, donc mince et superficielle, qui se surajoute à des couches beaucoup plus épaisses et profondes, qui résultent, elles, d’un passé incommensurablement plus long et subsistent inaltérées sous la couche la plus récente. Voilà pourquoi, alors que la civilisation de droit et de marché a assurément changé les conditions matérielles de l’existence sur Terre, elle n’a encore changé que superficiellement la culture humaine. Sous le vernis de la civilisation subsistent des instincts « ataviques », beaucoup plus forts, susceptibles de refaire surface à tout moment, si la couche superficielle se déchire si peu que ce soit, ce qu’elle peut faire en toute occasion de crise où la société de droit et de marché apparaît comme responsable de problèmes inédits. Alors peuvent se réveiller les instincts ataviques des foules – l’envie, le mimétisme, l’instinct grégaire, le mépris du droit et la violence contre des victimes émissaires… – surtout si ces instincts sont polarisés et amplifiés par des idéologies qui leur donnent des justifications pseudo-scientifiques. Tel aurait été, de fait, pour Hayek, le statut du socialisme dans les deux derniers siècles.

Le socialisme est une doctrine dont la véritable science peut démontrer la fausseté. Mais elle aura longtemps encore, sur le libéralisme, l’avantage décisif d’être plus facile à comprendre par le grand nombre. Seule une élévation sensible du niveau de formation intellectuelle des populations concernées pourra changer cette situation.

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Notes :

  1. Philippe Nemo, Histoire des idées politiques aux Temps modernes et contemporains, PUF, 2002, p. 779-781.
  2. Cf. Friedrich August Hayek, Droit, législation et Liberté, t. 2, PUF, 1981, chap. 11 : « La discipline des règles abstraites et les réactions affectives de la société tribale ».

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