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Manif pour tous : de la confusion des esprits par gros temps

Publié le 28 mai 2013 par Copeau @Contrepoints

Les intellectuels sont déboussolés : la manif pour tous est-elle une fronde "néolibérale" contre le progressisme ou bien l'expression d'un rejet conservateur contre un relativisme moral "ultralibéral" ?

Par Fabrice Descamps.

Manif pour tous : de la confusion des esprits par gros temps

Le Monde daté de samedi nous livre, dans sa rubrique « débats », une double page ahurissante (pp.20-21), titrée "Vers un "printemps" anti-Mai 68 ?" que l'on peut retrouver en ligne ici. Quatre intellectuels français, deux pour la gauche, deux pour la droite, nous y livrent leur analyse des manifestations hostiles au mariage homosexuel. Les articles de François Cusset, à ma gauche, et Chantal Delsol, à ma droite, ont particulièrement retenu mon attention.

Pour Delsol, comme pour Cusset, l'affaire est entendue : l'adversaire est forcément le « libéralisme ». Mais chacun d'entre eux le découvre chez l'autre, dans le camp d'en face. Delsol, dans une analyse désormais banale, voit en effet dans la pensée post-68 le terreau de l'ultralibéralisme à l’œuvre également chez les partisans du mariage homo. Cusset, au contraire, range les contempteurs du mariage pour tous sous la bannière de, je cite, « un antiprogressisme néolibéral et inégalitaire (sic) ».

Quel concept pratique que celui de libéralisme : il sert à désigner tout et n'importe quoi pourvu que ce soit très très méchant et très très fourbe. Je propose donc de remplacer «libéralisme » par « complot judéo-maçonnique » afin que mon lecteur se rende bien compte de l'atmosphère crépusculaire et weimarienne qui règne dans notre pays, une ambiance propice s'il en est à la confusion idéologique et intellectuelle la plus complète. Tel le jeune Georges Bataille des années 1930 appelant les communistes à devenir des « surfascistes » pour combattre Hitler, tout le monde a perdu la boussole et il est amusant de constater que trois de ces articles dénoncent un brouillage des frontières idéologiques dont ils sont eux-mêmes le plus parfait exemple.

Seule Chantal Delsol s'en réjouit avec l'émergence d'un « conservatisme de gauche » qui appliquerait aux projets de réformes sociétales le « principe de précaution ». Bien vu, car je pense comme elle que la gauche aujourd'hui, et plus particulièrement l'écologie politique, est l'alliée objective du conservatisme le plus rétrograde, mais j'en tire évidemment la leçon inverse : Dieu nous préserve de cet absurde principe de précaution, tant dans les domaines environnementaux que sociaux. Mais si vous voulez découvrir la plus caricaturale manifestation du conservatisme de gauche caché sous une rhétorique progressiste qui ne trompe plus personne, venez dans ma salle des profs écouter les ténors du SNES.

Alors rappelons en passant ce qu'est un vrai libéral avant que nos esprits ne se ferment définitivement à toute analyse rationnelle de la société française : un vrai libéral est partisan de la liberté individuelle la plus grande possible, aussi bien dans le domaine personnel, social et familial, que dans le domaine économique. Un vrai libéral ne peut donc être que pour le mariage homosexuel puisque brimer les homos en les empêchant de se marier revient à punir un crime sans victime, un victimless crime, bref quelque chose qui ne nuit à absolument personne.

Mme Delsol a raison d'évoquer le principe de précaution car c'est aussi ce que fait Frigide Barjot quand elle affirme sans preuves que le mariage homosexuel nuirait aux enfants qu'il permettrait d'adopter. M. Bové devrait se réjouir en effet que le même genre d'affirmations infondées qui lui faisait condamner naguère les OGM et justifier leur fauchage soit utilisé aujourd'hui par Mme Barjot. Allez, José, suivez les conseils de Chantal, soyez un peu cohérents et rejoignez, vous et vos amis Verts, la manif de Frigide. Et si M. Bové vante les mérites de la désobéissance civile, qu'il dise à son ami Noël Mamère que les maires de droite, eux aussi, ont le droit d'appeler à la désobéissance civile et de ne pas marier deux hommes ensemble ; puisqu'il se permet de violer les propriétés privés comme bon lui semble et de saccager des champs, qu'il accepte que des adversaires de l'avortement s'introduisent dans des blocs opératoires où il se pratique pour les saccager. Continuez, M. Bové, à nuire à tout le monde pour dénoncer ce qui ne nuit à personne.

Une des questions qui semblent obséder nos quatre intellectuels déboussolés est alors la suivante : Mai 68 était-il « libéral » ou non ? Autrement dit, une fois traduit du langage des Bisounours en bonne langue française : Mai 68 était-il « très très méchant et très très fourbe »?

La réponse que je vais donner a toutes les chances de décevoir les amoureux des déclarations fracassantes : non.

Le bilan de Mai 68 est finalement assez facile à tirer avec le recul, mais à condition d'avoir les idées claires, ce qui n'est pas vraiment pas le cas de notre quatre intellectuels vaticinateurs.

Pour le positif, nous lui devons une libération bienvenue des mœurs sexuelles (contraception, avortement, homosexualité), une prise en compte de la demande d'autonomie des adolescents et la diffusion des critiques du totalitarisme. Pour le négatif, la survie du marxisme à lui-même dans sa version trotskiste et le retour en force des philosophies irrationnelles, relativistes, anti-réalistes, anti-progressistes et anti-scientifiques, sous le double prisme d'une lecture nietzschéenne et « postmoderne » de la crise des grands récits fondateurs et d'une anthropologie anti-colonialiste à la Lévy-Strauss.

La bonne nouvelle que l'on peut cependant retenir de la confusion idéologique régnant dans ces quatre articles comme dans toute la société française : tous les quatre condamnent sans appel le relativisme moral. Il était grand temps.

Mais cette condamnation autorise ensuite Mme Delsol a sonner le tocsin d'une « refondation morale » qui n'a aucun lieu d'être. Chantal Delsol veut voir en effet dans le mariage homosexuel la porte ouverte à la légalisation de... horresco referens... la polygamie et l'inceste. Bouououh, frissonnons encore quelques instants avec Mme Delsol à l'évocation de ces deux abominations. Ah, quel bonheur que de parler des plaisirs interdits. Ah, la transgression, quel pied ! Pour un peu, on en redeviendrait catholique, rien que pour le plaisir de confesser des vilenies.

En 1896, l’État de l'Utah dut abandonner la polygamie pour être admis dans l'Union. On aurait pu imaginer une solution alternative qui aurait eu ma préférence : que l'Utah fût admis dans les États-Unis à condition qu'il légalisât aussi sur son territoire la polyandrie, c'est-à-dire le mariage entre une femme et plusieurs hommes. En quoi même le mariage de trois hommes et deux femmes tous ensemble (tous ensemble, ouais, ouais) nuirait-il en quoi que ce soit à leurs voisins ? Alors pourquoi l'interdire ?

Manif pour tous : de la confusion des esprits par gros temps
L'inceste maintenant : j'ai passé une grande partie de mon enfance à la campagne, contrairement, je pense, à Mme Delsol qui en aurait peut-être acquis une vision plus large de l'étonnante diversité des goûts sexuels humains. Dans une ferme voisine de celle de mon grand-oncle vivaient maritalement depuis des années un frère et une sœur. Bien sûr, tout le voisinage le savait et tout le monde les désapprouvait, mais enfin, ce couple-là ne nous a jamais causé d'ennuis, alors pourquoi aller lui en créer ? Je reste bien entendu fermement opposé à tout rapport sexuel, même consentis et consensuels, entre adultes et mineurs, car le mineur n'a pas la maturité et l'autonomie psychologiques requises pour ne pas être victime d'une manipulation de ses désirs par l'adulte. Pour le reste, fichons la paix aux gens, qu'ils vivent comme bon leur semble s'il ne me nuisent pas. Ce que deux adultes majeurs et consentants font ensemble dans une chambre à coucher ne me regarde pas et ne devrait pas regarder Mme Delsol. Légaliser les unions incestueuses entre adultes ? Ce n'est pas moi qui ai évoqué l'idée le premier, c'est vous, Mme Delsol.

Serais-je alors moi-même victime du relativisme moral que je dénonçais plus haut ? Point du tout, car ma morale est ferme et ne varie pas d'un pouce depuis le début : ce qui ne nuit pas à autrui n'est pas immoral. En revanche, se mêler de ce que font deux adultes consentants dans une chambre à coucher est immoral. Se mêler de la façon dont ils devraient organiser leurs vies, qui ils devraient épouser ou ne pas épouser, avec qui ils devraient avoir des enfants ou ne pas en avoir est immoral.

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