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Ushahidi: la cartographie 2.0 des zones de crise

Publié le 09 juin 2013 par Ticanalyste

Patrick Meier, 33 ans, chercheur à l’université de Stanford en Californie est réputé pour avoir dépoussiéré la cartographie de crise dite «traditionnelle» grâce aux réseaux sociaux et aux possibilités du Web. Le 28 mars 2011 à Genève lors d’une réunion de crise de l’ONU, il ne représentait pas la prestigieuse université américaine mais une start-up africaine créée il y a trois ans au Kenya, Ushahidi, mot qui signifie «témoigner» en swahili.

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Patrick Meier est le directeur de la branche cartographie de crise d’Ushahidi, qui a développé un logiciel gratuit et open source permettant aux citoyens de décrire et de géolocaliser sur une carte interactive les situations dont ils sont témoins via SMS, email et les réseaux sociaux. En langage technique, on appelle cela du «crowdsourcing» ou comment compiler, visualiser et donner du sens à des milliers de données et de témoignages qui émanent de la «foule» (crowd, en anglais).

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Cet «Africain blanc», qui a grandi entre le Soudan et le Kenya où il vit aujourd’hui, est un des personnages clés du mouvement high-tech en Afrique dont l’un des épicentres est Nairobi où il vient de créer le pôle d’innovation iHub. Il se souvient non sans fierté des débuts d’Ushahidi:

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Aucun d’entre nous n’avait d’expérience dans l’humanitaire ni dans la gestion de projets open source. Parmi nous il y avait des blogueurs, des militants et des programmeurs. Nous avons débuté dans l’urgence et sans argent

L’aventure Ushahidi a commencé en janvier 2008 au Kenya, alors frappé par une vague de violences postéléctorales. L’influente blogueuse et activiste kényane Ory Okolloh se trouve sur place et lance un appel sur la Toile pour développer une carte qui recenserait les violences et les dégâts dans le pays. Erik Hersman va solliciter le redoutable programmeur kényan David Kobia, 32 ans, qui étudie alors l’informatique aux Etats-Unis où réside aussi une autre compatriote, la brillante informaticienne Juliana Rotich. Ils se sont rencontrés quelques mois plus tôt à Arusha en Tanzanie lors de la conférence sur les technologies et l’innovation TED Global, qui avait pour thème «Afrique: un nouveau chapitre». C’est dans ce laboratoire d’idées californien qu’a germé une envie de projet tech au service de l’Afrique.

C’est important pour l’équipe de contribuer à changer l’image de l’Afrique. Ushahidi n’a pas été conçu dans la Silicon Valley et n’est pas commercialisé. Il a été pensé et conçu en Afrique par des Africains, revendiquent ses fondateurs

Depuis sa création, Ushahidi a été utilisé partout dans le monde. Plus de 13.000 cartes ont été déployées par des internautes, des ONG ou par des médias, comme Al-Jazeera pour cartographier en live la crise dans la bande de Gaza ou plus récemment le Washington Post, qui a créé cet hiver sur son site une carte participative des routes bloquées par la neige. Mais c’est dans les situations de cartographie de crise politique et de catastrophe humanitaire qu’Ushahidi est devenu l’outil en vogue. Tremblement de terre en Haïti ou au Pakistan, violences en République démocratique du Congo, élections au Burundi, séisme et tsunami au Japon, révolution en Egypte… Ushahidi a été utilisé sur la plupart des zones de crise majeures. 

«Cette nouvelle tendance est en train de changer l’aide humanitaire d’urgence», explique Ted Turner, directeur de la fondation des Nations unies qui consacre une partie de son dernier rapport Disaster Relief 2.0 au travail d’Ushahidi. Toutefois, dans les situations de conflit militaire comme en Libye, l’usage de cette cartographie participative atteint ses limites et comporte des risques. Un des défis majeurs consiste à vérifier les informations transmises par les citoyens sur place mais aussi d’échapper aux rumeurs et à la partialité des informateurs, souvent anonymes. Un vrai challenge, reconnaît Patrick Meier. Une mission délicate, comme en Libye notamment —ce qui égratigne la valeur des cartes interactives produites par Ushahidi pour le compte de l’ONU.

L’aspect participatif peut se révéler dangereux, en particulier dans le domaine de la cartographie. Une carte, c’est avant tout une construction réfléchie, l’aboutissement d’un raisonnement, éclaire Béatrice Giblin, professeure et fondatrice de l’Institut Français de Géopolitique.

Pour cette experte, ces cartes 2.0 n’ont aucune valeur géopolitique, «mais ce sont d’intéressantes cartes de renseignement. A la manière de l’intelligence économique, elles produisent une sorte d’intelligence géographique».

Jusqu’ici, Ushahidi a été utilisé pour traquer et dénoncer les violences politiques ou la corruption en Afrique, ou encore pour coordonner l’aide humanitaire sur les zones dévastées. Mais ses cyberactivistes ont aussi démontré au monde entier qu’une start-up africaine pouvait s’imposer parmi les poids lourds de la Silicon Valley. De quoi inspirer des milliers de geeks africains.

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