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Politique de la ville, participation des habitants et numérique.

Publié le 19 novembre 2013 par Houdremont

Avant-propos:

À quelques jours d’intervalle, j’ai été sollicité par le CR.DSU pour faire l’introduction d’une journée organisée autour du thème « Participation des habitants des quartiers et numérique » et écouté une contribution faite par Christian Combier, de la m@ison de Grigny, lors d’une soirée sur « Démocratie et numérique en région Rhône-Alpes ».

Christian et moi avions élaboré, du temps où j’étais directeur de la m@ison, une trame d’intervention sur « Citoyenneté et numérique » issue de nos expériences de terrain et de nos lectures. Cette expertise s’est renforcée, ces derniers mois, lors de nos interventions communes, notamment sur le territoire de Chambéry.

Le contenu du texte que je vous propose aujourd’hui est le fruit de cette collaboration, de réflexions que j’ai déjà eu l’occasion de présenter sur ce blog et de l’expérience acquise avec toute l’équipe de la m@ison, car on ne saurait parler de participation sans s’appuyer sur l’intelligence collective.

L’intelligence, matière première de la société de l’information.

Les mutations profondes dues aux technologies de l’information et de la communication, même si elles sont déjà impressionnantes, ne font que commencer. Les usages du numérique qu’elles génèrent envahissent tous les instants de notre existence. Certains n’hésitent pas à comparer ce que nous vivons à la révolution industrielle . Des intellectuels comme Jacques RobinVéronique Kleck ou encore Patrick Viveret expliquent que si les TIC entraînent une modification profonde de nos sociétés, cette révolution est cependant tout à fait différente de ce qui a été vécu au XIX ème siècle pour deux raisons essentielles :

  • le rythme de cette révolution, car là où il a fallu 200 ans pour la révolution industrielle, il en aura fallu seulement 50  pour la révolution technologique dont le rythme ne cesse de s’accélérer.
  • la matière produite par la révolution technologique est avant tout celle de l’intelligence.

Parler de participation des habitants et du numérique revient donc à parler d’intelligence collective, de notre capacité, non seulement à utiliser notamment le web pour s’informer et se former, mais également contribuer et participer .

À l’heure où

  • le rapport de Marie-Hélène Bacqué et Mohamed Mechmache remis au ministre de la ville prône de mettre au centre des politiques contractuelles la place des habitants,
  • la fédération nationale des centres sociaux met au cœur de sa démarche « le pouvoir d’agir des habitants »,

il convient de nous interroger sur la place des usages du numérique dans la recherche d’une citoyenneté renouvelée.

Depuis quelques années, et plus particulièrement depuis le développement du web 2.0 qui a facilité les possibilités d’interactivité du web, les pratiques contributives se sont développées.
Deux exemples :

  • la blogosphère, investie par les chercheurs, les associations, le personnel politique, a longtemps été, également, pour les citoyens un moyen de partager qui une passion, qui sa vision de la société.
  • les réseaux sociaux permettent l’échange rapide d’informations par des communautés professionnelles ou socioculturelles .

Qu’il s’agisse des blogs ou des réseaux sociaux, chacun a la possibilité de commenter et d’enrichir ce qui est publié.

Au-delà de l’expression, d’autres pratiques collaboratives et de vulgarisation se développent. On peut ainsi citer :

  • le partage de compétences et de matériel à travers les fablabs,
  • la diffusion du savoir et de la formation par les tout nouveaux moocs,
  • la contribution à des projets économiques grâce aux crowdfundings.

Les conditions sociales du développement de la participation avec le numérique

Si l’on devine, à travers ces quelques exemples, que les possibilités sont immenses, comment ces formidables potentiels se heurtent-t-ils à la réalité des populations et, plus particulièrement, aux habitants des quartiers populaires ?

La première difficulté est d’ordre social :

Patrick Viveret explique, dans son livre « Pourquoi ça ne va pas plus mal », que pour qu’il y ait productivité intellectuelle, il faut réunir trois conditions :

  • la liberté,
  • la sécurité économique,
  • la sécurité culturelle et psychologique.

Hors la réalité de ceux qui vivent dans les quartiers, confrontés au chômage massif et la précarité :

  • fragilise l’utilité sociale individuelle,
  • génère l’insécurité économique,
  • a des répercutions sur la sécurité affective et psychologique des familles.

La difficulté de l’accès aux savoirs génère un des facteurs majeurs de l’exclusion dans les quartiers.

  • L’échec scolaire y reste un marqueur essentiel.
  • L’inégalité d’accès aux loisirs, à la culture et aux vacances ne permet pas une ouverture au monde plus grande.

La seconde est de l’ordre de l’accès au matériel et aux usages du numérique.

Malgré la baisse des coûts du matériel et des connexions, du numérique et de ses usages, il convient de noter, d’après une étude de 2010 de la CDC, que les taux d’équipement et d’accès à l’internet dans les quartiers ANRU sont inférieurs de 20 % à la moyenne nationale.

Autre donne : l’étude de Fréquence école, en date de la même année, montre que seuls 2 % des jeunes internautes ont des usages créatifs du web. Ce qui est également à mettre en rapport avec le taux de participation des habitants aux structures participatives conventionnelles. On estime que 10 % d’une population participant aux conseils de quartiers est un « bon taux ». Cela veut dire que la plupart du temps ce sont moins de 10 % de la population des quartiers qui investissent les structures participatives. Le numérique saurait-il faire mieux alors qu’il est en train de creuser les inégalités face à l’accès à l’emploi, aux services publics en ligne et autres accès aux droits, faute de formation et d’accompagnement aux usages ?

Cette réalité des quartiers est à prendre en compte pour développer des actions dans lesquelles le numérique pourrait soutenir les démarches participatives des habitants.

Numérique et politique de la ville

Un autre fait marquant est la faible prise en compte, par les professionnels de la politique de la ville, du fait numérique.

En Rhône-Alpes, sur les sept agglomérations portant des Projets Urbains Intégrés :

  • deux se sont engagées dans une politique territoriale ; elles affichent le plus grand nombre de projets portés et se sont dotées de pôles ressources du numérique,
  • deux se sont engagées, depuis un an, sur la conception d’un projet territorial,
  • une a mis en place un espace public numérique,
  • une a initié un projet d’espace public itinérant mais l’a interrompu,
  • une ne s’est pas emparée de la problématique.

À l’image de la région Rhône-Alpes, le paysage national est contrasté et une étude flash de l’IRDSU indique que sur 32 réponses à un questionnaire, 2/3 des Contrats Urbains de Cohésion Sociale prennent en compte la question du numérique sous des formes et des axes particuliers ; 3 seulement indiquent avoir fait de la lutte contre la fracture numérique un axe de leur action.

Sur le terrain, les actions conjointes menées par le fil des idées et la m@ison , confirment cette vision. S’il existe de nombreuses initiatives, elles sont bien plus souvent le fait d’un professionnel motivé et convaincu qu’une véritable volonté d’établissement ou une démarche politique. Cela se traduit, notamment, par une méconnaissance des possibilités offertes par les techniques numériques et des enjeux du numérique dans le développement social, et une mise à l’écart de ce qui n’apparaît pas comme une priorité.

Une nécessaire action audacieuse et structurée, ancrée dans la réalité des populations de quartier

Une fois posés ces constats, comment structurer une véritable politique de développement des usages du numérique de la politique de la ville qui puisse aboutir à une prise en compte du numérique dans les action de participation des habitants ?

Quels sont les atouts du numérique ?

L’effet porte-voix :

  • En organisant et en donnant la parole aux habitants du quartier, le numérique permet l’affichage des initiatives dudit quartier au-delà de ses limites géographiques et participe, pour sa part, à son désenclavement par la valorisation des initiatives .

Les formes diversifiées d’expression :

  • Le numérique, c’est aujourd’hui permettre l’expression des habitants par des formes diverses et donc accessibles selon leurs compétences et appétences : écrit, oral, visuel, graphique …

L’interactivité/ ludique :

  • Le numérique diversifie et réinvente les formes de projet en imaginant des projets interactifs et innovants : cartoparty, réseaux de partage de savoir, radioweb locale, télévision participative ….

Une base importante d’informations et de ressources  :

  • Les données maintenant à disposition permettent de préparer, de vivre et d’évaluer les divers projets, rendant le numérique transversal à toutes les thématiques. Ces données numérisées sont autant de moyens de se former en redynamisant les démarches pédagogiques qui visent à « apprendre à apprendre. »

La créativité  :

  • Pour peu qu’ils soient accompagnés, les usages numériques invitent à la créativité. Créativité au sens où ils permettent d’imaginer collectivement et individuellement des propositions aux problématiques des quartiers

Un plus large échange intergénérationnel :

  • L’appétence des jeunes pour le numérique et le fait qu’ils soient relativement à l’aise avec cet environnement ne diminue en rien le fait que les adultes ont pour eux l’expérience, la prise de recul et peuvent contribuer à un enrichissement des usages des jeunes. Ainsi se sont développés des projets autour de la mémoire ou de la mise en valeur de savoirs et savoir-faire.

Quelles conditions pour la mise en œuvre de projets participatifs, à l’heure du numérique, par les habitants ?

Une relation de proximité :

  • Contrairement aux idées reçues, le numérique n’impose pas la distance. Au contraire, les projets réussis montrent que c’est la relation de proximité qui permet non seulement une meilleure appropriation des usages, mais la création d’un lien social qui permet de rassurer, l’entraide et à la prise de parole.

La découverte et l’appropriation des usages :

  • Il n’y a pas de participation avec les outils du numérique sans qu’il y ait découverte des possibilités et appropriation d’usages, qu’ils soient créatifs, participatifs … Aussi convient-il de mettre en place des ateliers de découverte des différents logiciels, des différentes formes d’expression.

Le choix et l’expression :

  • La connaissance des différentes formes d’usage et d’expression possibles permet les choix pour tout un chacun des formes de son expression : écrite, audio, visuelle, graphique.

Des projets collectifs :

  • Même s’il convient de respecter l’individu dans ses partis pris, c’est bien dans un projet collectif, sur des valeurs communes et partagées, qu’en matière de participation il convient d’initier les dynamiques. Ce qui permet l’expression, la création au service d’un bien commun .

Des outils et supports facilitateurs :

  • Le choix des outils et supports n’est pas anodin. Ce qui doit être visé, ce n’est pas l’usage des outils numériques, mais les possibilités et la diversité qu’ils offrent en terme de mode d’expression. Dès lors il convient, en fonction des publics, de leur possibilité , de la connaissance qu’ils ont des outils, de choisir ou d’orienter vers ceux qui paraissent les mieux adaptés à leur réalité et qui faciliteront la prise de parole et l’expression. Ainsi est-il plus aisé de s’exprimer par la photo, le son ou la vidéo lorsque l’on ne maîtrise pas l’écrit.

Une relation humaine :

  • Avec le numérique, les données sont à distance car hébergées aux quatre coins de la planète et sans distance car disponibles instantanément. Cela n’empêche pas que l’appropriation, l’accès à la formation et à la connaissance restent une question humaine. Dans bien des situations d’apprentissage et de construction collective, une approche humaine , qui prenne en compte la réalité sociale et culturelle de l’accompagné par l’accompagnant, favorise le partage des savoirs et savoir-faire.

Les conditions d’accompagnement de la participation avec le numérique.

Quelles sont les conditions nécessaires à la mise prise en compte du numérique dans les projets de participation pour ceux que nous qualifierons d’accompagnants, qu’ils soient professionnels ou bénévoles ? Il s’agit, pour eux, de ne pas refuser ce qui fait le quotidien des publics qu’ils accueillent, jeunes ou moins jeunes.

La formation :

  • la première clé est la formation des accompagnants. Formation aux usages afin d’avoir, comme pour les publics , le socle minimum de compétences pour exercer la citoyenneté numérique, et d’imaginer, au regard des possibles, les projets pertinents et innovants permettant de dynamiser la participation des habitants.

La veille et la mise en réseaux :

  • Les expériences sont maintenant nombreuses dans tous les domaines qui peuvent intéresser les enjeux de la politique de la ville, l’éducation, l’insertion et, bien évidemment, la participation. Organiser le réseau des acteurs du numérique et de la politique de la ville est une nécessité pour formaliser une veille, mutualiser les compétences, mettre en place des projets en commun.

Se rapprocher des Espaces Publics Numériques :

  • On ne peut pas demander aux accompagnants de la politique de la ville d’être multicompétents. Ils doivent pouvoir attendre des espaces publics numériques qu’ils jouent une fonction de pôle ressource de leur territoire pour soutenir les usages du numérique dans les projets de participation citoyenne, et devenir un des acteurs du développement social du quartier.
    En Rhône-Alpes, c’est un des axes majeurs de la CORAIA (Coordination Rhône-Alpes de l’Internet Accompagné) qui contribue à ce renouvellement des missions de l’EPN.

Oser l’innovation :

  • Au-delà des EPN, il est souvent devenu possible de trouver, sur des territoires, des individus, des associations (comme les communautés du logiciel libre), des entreprises qui créent et innovent avec le numérique. Perçus souvent par les acteurs du développement social comme des spécialistes souvent en dehors des réalités sociales, ils inventent des interfaces, des usages, des outils qui peuvent largement contribuer à l’expression des habitants pour peu que ces innovations soient accompagnées. Il ne faut pas , sous prétexte de ne mettre personne en situation d’échec, écarter des usages qui peuvent s’avérer attractifs, ludiques et favoriser la participation. Ouvrir le dialogue et, si possible, les projets en commun est nécessaire. L’excellence et l’audace ne peuvent être, à priori, refusés à quiconque.

Une action cordonnée des territoires :

  • Pour permettre la mobilisation et la synergie de tous les territoires, il convient, comme préconisé dans les 22 propositions du rapport de Claudy Lebreton , d’avoir une vision territoriale du développement des usages. Cette vision territoriale doit permettre la mobilisation et l’engagement de tous.

Conclusion :
Des questions restent ouvertes, notamment sur ce qui peut être fait de cette parole par tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, disposent d’un certain pouvoir : élus des collectivités territoriales et associatives, professionnels du développement social. La question se pose car, si le numérique peut renforcer la capacité de participation et donc d’intervention des habitants, cela remet nécessairement en question les conditions de l’exercice du pouvoir.

Le chemin préconisé ici est difficile , mais c’est sans doute le bon. Malgré la vitesse imposée par le niveau d’évolution des technologies, il convient de prendre le temps nécessaire – le temps humain – de l’appropriation de masse, la mise en œuvre d’une démarche d’éducation populaire, pour que les usages du numérique soient une véritable opportunité et chance pour rénover la participation de tous au service du bien commun.


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